Journaliste, consultant, formateur

Nouveaux médias : une nouvelle classe de dominants

Le pouvoir au peuple ?

Maintenant le pouvoir au peuple ?

Internet et les nouveaux médias ne facilitent pas le partage du pouvoir. Ces nouvelles technologies comme beaucoup avant elles, permettent surtout l’avènement d’une nouvelle classe dirigeante.

LE PEUPLE AU POUVOIR ?

Avec les nouvelles technologies de l’information se répand l’idéologie du peuple au pouvoir : simplification des techniques, baisse des coûts d’entrée… Les nouveaux produits démocratisent la culture et permettent à tous de s’élever socialement, de “reprendre la main”.

C’est un peu l’idée inhérente à l’UGC (User Generated Content). Nous serions passés de l’ère du consommateur passif à celui de l’internaute actif et créateur. Les technologies “libèrent la créativité”, comme quelques publicités et autre best-sellers nous l’assurent.

D’autres plate-formes libèrent la création du plus grand nombre grâce au financement mutualisé de type My major company

De même le consommateur, désormais acteur (“consom’acteurs” disent les marketeux jamais en mal de néologismes fumeux), prend sa revanche sur les marques. Il décide désormais de manière beaucoup plus rationnelle en se fondant sur la recommandation de ses proches (pdf rapport Credoc) plus que sur la publicité.

Les blogs, Twitter et les réseaux socaiux libèrent la parole, décentralisent et démocratisent la discussion, les médias traditionnels en particulier la presse, perdent leur monopole sur l’information. Celle-ci appartient désormais à tout le monde. C’est la fin de l’information descendante et l’avènement au contraire d’une collaboration avec le lecteur dans la fabrication de l’information. Jusqu’à l’irruption d’un journalisme à la demande, où la ligne éditoriale est déterminée par le lecteur lui-même.

Avec Facebook, Les PME peuvent se lancer dans le grand bain du e-commerce avec facilité : il leur suffit de monter une page de fan. Plus besoin de développer des usines à gaz, monter des bases de données sur serveurs et maîtriser 5 langages informatiques. Démarches totalement inaccessibles qui les rendaient totalement dépendants de web-agencies plus ou moins sérieuses ou honnêtes.

Le savoir n’a jamais été aussi libre d’accès grâce notamment à Wikipedia, qui malgré ses erreurs, reste un source encyclopédique assez fiable (ou plutôt pas moins mauvaise que d’autres). Les grandes universités fournissent désormais gratuitement en ligne leurs cours en vidéo à l’instar de quelques prestigieuses grandes écoles, telle Yale

Une pléthore de bases documentaires sont en libre accès comme je le décris dans mon billet “nouveaux medias : trop de mémoire ou pas assez ?

L’ARGUMENTAIRE DES VENDEURS DE PELLES


Ruée vers l'or

Nouveaux médias : le nouvel eldorado

Dans la ruée vers l’or américaine de la fin du XIXe, sauf exceptions, les seuls qui firent fortune  sont ceux qui vendaient les pelles et les pioches.

Aujourd’hui, face à l’eldorado du web, les “vendeurs de pelles” sont les agences marketing, les consultants, les web-agencies, les fabriquants de matériel informatique… tous ceux qui ont intérêt à générer le plus d’investissement dans le secteur, à faire venir un maximum de prospecteurs.

Il s’ensuit un bouillonnement d’activité, d’innovations, d’émulation qui n’est pas que négative, bien au contraire, quand elle n’est pas exagérément risquée

Mais le discours pro-web 2.0 sous-estime bien souvent les risques pour les entreprises. “Entrez dans la discussion, jouez le jeu de la transparence”… Oui, sauf quand les moyens de gestion communautaire ne sont pas là, sauf quand la manière de procéder n’apporte aucune valeur utilisateur. Ouvrir une page de fan Facebook alimentée d’un flux d’infos corporate, c’est comme les “sites vitrines” des années 2000 : cela ne sert à rien si ce n’est enrichir un peu l’agence qui aura vendu le projet (“vous ne pouvez pas vous permettre de ne pas en être”)

En revanche, ouvrir ses produits aux commentaires sans Community manager digne de ce nom (et pas un stagiaire qui en sait à peine plus que vous), c’est dangereux. C’est comme appeler des gens au téléphone, sans jamais parler : ça agace.

UN DISCOURS MERITOCRATIQUE CULPABILISANT

Avec la simplification des outils, la démocratisation et la gratuité des savoirs disponibles, la baisse des coûts d’entrée… tout semble tellement plus facile que si l’on n’y arrive pas, c’est qu’on ne le veut pas vraiment. C’est cette mythologie de la méritocratie que la sociologue Marie Dullut-Berat décrit pour le domaine scolaire.

Ce discours du “tout est possible” est celui du libéralisme économique et de la droite traditionnelle. Libérez les entraves qui pèsent sur les individus et la société dans son ensemble y gagnera. En plus d’être efficace, ce système est juste car il repose sur le mérite puisqu’il favorise l’accession des plus dynamiques, ceux qui ont la volonté de s’en sortir, ceux qui ont fait l’effort, ceux qui ont pris des risques…

Sauf que cette vision utopiste minore tous les facteurs indirects et néanmoins puissants d’inégalité, tels que le niveau culturel, le capital culturel, les valeurs d’ambition, de confiance du milieu d’origine etc.

On retrouve avec le web 2.0 toute cette utopie dangereuse du possible qui rejette implicitement dans le camp des fainéants ou des inaptes, tous ceux qui ne prennent pas le train de la technologie.

Je me rappelle du cri sincère de Loïc Lemeur, lors d’une réunion de blogueurs en pleine présidentielle 2007, qui, s’adressant à une jeune fille sur-diplômée expliquant sa difficulté à trouver du travail s’écria : “monte ta boîte !”.  Cela lui paraissait évident, voire facile et il ne semblait pas comprendre la réticence de ceux qui hésitent à se lancer. Sans prendre conscience que sa confiance, son assurance à lui, sont le résultat unique d’une éducation de confiance, de réussites accumulées, de rencontres motrices, de chance… sans parler des facilitateurs de parcours comme les grandes écoles (HEC en l’occurrence).

LA CONSTITUTION D’UNE NOUVELLE ELITE

Nouvelle élite

Une nouvelle classe dominante

En réalité, les nouvelles technologies consacrent surtout l’avènement d’une nouvelle classe dominante : ceux qui les maîtrisent.

Tout comme les maires du Palais ont remplacé les monarques mérovingiens (les fameux “rois fainéants”), comme la bourgeoisie a remplacé l’aristocratie après la révolution française… Aujourd’hui se construit lentement sous nos yeux une nouvelle classe médiatico-commerciale qui prend le pas sur les héritiers d’une économie vacillante

Jeunes journalistes 2.0,  communicants et marketeux technophiles, experts et consultants en réseaux sociaux, entrepreneurs du secteur technologique… Tous ceux qui s’adaptent à l’accélération du changement pour non seulement survivre mais  en vivre.

Ce n’est ni juste, ni injuste car l’Histoire est a-morale, contrairement à ce qu’on veut parfois nous faire croire. C’est juste une évolution logique et inéluctable qui crée des crispations du côté de ceux qui refusent ce déplacement de pouvoir car ils se sentent menacés, à juste titre d’ailleurs.

Ainsi par exemple, Erwann Gaucher qui dénonce fort justement dans son article le mépris de certains médias traditionnels vis à vis de nouvelles pratiques du journalisme, en l’occurrence le “personal branding”.

Les changements technologiques importants dans l’Histoire sont toujours créateurs de déséquilibres et de bouleversements politico-économiques. La maîtrise du fer a favorisé les tribus sur celles qui pratiquaient le bronze, la technique militaire collective et soudée de la phalange grecque ou de la manipule romaine ont permis la domination de ces deux civilisations, les armes à feu ont permis l’unification du Japon par les clans Nobunaga et Tokugawa, ainsi que la domination coloniale…
Lire à ce sujet l’excellent “culture et carnage

Aujourd’hui l’arme de domination sociale principale de nos sociétés modernes est l’information. Et à ce jeu là, les classes déjà dominantes, comme toujours, sont les mieux armées. Contrairement au discours technophile utopiste, nous assistons non pas à une démocratisation du pouvoir, mais à un déplacement entre groupes déjà favorisés. Aux lions la carcasse, à la masse des chacals alentour, peut-être quelques miettes du festin.

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédit photo Flick’r: zert., zerozz1080 , Dunechaser

Réseaux sociaux : bienvenue dans la matrice

conformisme, réplication

Crédit photo Just.Luc via Flick'r

Les réseaux sociaux, Facebook et Twitter, accentuent tous deux la valeur de socialisation. Laquelle conduit à une forme d’auto-contrôle de ses membres, notamment via le conformisme qui traduit l’évitement du risque.

PLUS D’AMIS NE VEUT PAS DIRE PLUS D’ECHANGES

Fabrice Epelboin, de l’excellent Readwriteweb, avait commenté l’étude (2009) de Cameron Marlow, sociologue travaillant pour Facebook, qui montre le décalage entre le nombre d’amis Facebook et le nombre réel d’amis, ceux avec qui lesquels on a de vrais échanges.

Les internautes ont en moyenne 130 amis sur Facebook (chiffre 2010) mais ne dialoguent qu’avec quatre d’entre eux (pour les hommes) ou six (pour les femmes).

Même les collectionneurs ayant 500 amis ou plus, ne font guère mieux : 10 pour les hommes et 16 pour les femmes. (Peut-être parce qu’elles y passent plus de temps, mais cela ne répond pas à la question de leurs motivations, à creuser…)

Idem pour les interactions faibles (commentaires, “j’aime”, mises à jour de statuts) le chiffre d’amis réel reste étonnement faible : sept amis en moyenne chez les hommes et dix chez les femmes.

Voilà qui remet en cause l’idée d’une sur-sollicitation sociale qui conduirait à l’appauvrissement des échanges en raison du nombre. S’il fallait communiquer avec tout le monde, la teneur des propos serait évidemment réduite à un minimum de mots, par rationnement évident du temps. Il en découlerait une superficialité “mécanique”.

PAS APPAUVRISSEMENT MAIS EDULCORATION

L’analyse des thèmes les plus des abordés dans les mises à jour de statuts sur Facebook en 2009 témoigne d’une tonalité fortement “divertissante” des préoccupations : people, cinéma, sport et les outils eux-mêmes (Facebook, Twitter) occupent le haut du pavé. On note toutefois l’importance de la thématique Santé (en 3 et 8e position du classement ci-dessous) mais davantage pour des raisons conjoncturelles : le buzz autour du risque de pandémie H5N1.

Le FML (fuck my life) qui correspond à “notre vie de merde”, fait un carton. C’est un thème ultra-efficace pour créer de la complicité sur le mode humoristique et communautaire avec un message implicite “tous égaux face aux emmerdes.

Mais exception notable : la position de la Religion en 14 e position, thème sérieux et engageant, mais qui traduit surtout la sur-représentation du continent américain dans le volume global des messages échangés. Les Etats-Unis totalisent 125 millions d’utilisateurs contre moins de 19 millions pour la Francechiffres juillet 2010. Je gage qu’en France, la thématique religieuse serait bien plus faible.

Si cette étude n’entrant pas dans le détail des propos, ne peut servir à prouver le caractère inoffensif des conversations- les commentaires parfois haîneux des sites sportifs en témoignent- il montre en tout cas l’absence de thématique politique. Mais sans doute y a-t-il là une explication d’ordre démographique avec une forte proportion de jeunes (45% ont moins de 25 ans cf graphique ci-dessus)

En l’absence de données qualitatives, il faudra donc se contenter d’hypothèses et de  subjectivité personnelle (assumée) 🙂

Car si l’on a vu que la sur-sollicitation informationnelle ne générait pas nécessairement plus d’échanges réels sur Facebook, et on peut en supposer la même chose sur Twitter, je soupçonne un effet indirect de cette masse d’auditeurs silencieux.

Et c’est là que se situe peut-être le principal danger des réseaux sociaux : l’édulcoration des propos, l’auto-censure, le politiquement correct.

Comment ne pas dire que des choses très superficielles et consensuelles quand son auditoire  potentiel est si varié ? Qu’il est constitué à la fois d’amis, de collègues (voire son chef), de membres de sa famille… Qu’il comporte indifféremment des gens de droite, de gauche, des laïcs ou religieux, et autant de valeurs différentes, parfois aux antipodes ?

Il se produit alors dans le privé ce qui se passe dans la sphère publique pour les personnes médiatiques, politiques ou people : l’effet “minimum dénominateur commun”. Une fois que l’on a ôté toutes les occasions de déplaire, que reste-t-il ?

Il reste les belles valeurs universelles de générosité et d’amour, d’égalité et de tolérance que l’on peut observer à travers les causes, ou les groupes :

Soutien aux deux journalistes de France 3 retenus en Afghanistan

Pour que Facebook soit plus vigilant sur les propos racistes et homophobes

La ferme des célébrités : Marre des stéréotypes racistes sur l’Afrique !!

Il reste l’humour et  la dérision via les insolites, fakes et autre pubs rigolotes. C’est le LOL gentillet tellement en vogue aujourd’hui, car il permet de limiter le risque social tout en s’assurant une popularité.

L’EVITEMENT DU CONFLIT

Fight club

Crédit photo Joe Sciglitano via Flick'r

Ce que l’on observe sur Facebook, comme dans la société en général, c’est l’évitement de l’affrontement, de tout heurt communicationnel.

Ce qu’on appelle le “small chat” ou les discussions d’ascenseur. Surtout ne dire que des choses bien lisses, pas engageantes qui ne vous livrent pas trop. Car il s’agit aussi de se protéger de la multitude.

La plupart des gens que j’observe sur Facebook se comportent comme des grands timides qui auraient convoqué une conférence de presse pour parler d’eux. “Que vais-je bien pouvoir publier sur mon mur de pas trop personnel ? Tiens une pub marrante, ça devrait leur plaire”

Quand un message négatif est émis, ce dernier prend bien garde d’enfoncer les portes ouvertes de l’indignation générale : Les Bleus quelle honte, Domenech quel imbécile, Hortefeux quel salaud…

UN POIL PLUS DE LIBERTE SUR TWITTER

Il y a sans doute sur Twitter un peu plus de liberté de ton, en raison de la plus grande homogénéité de ses utilisateurs actifs, lesquels sont issus de la sphère davantage professionnelle que privée.

Et surtout, en raison du profil plus individualiste et socialement dominant de ces hyper-twitters qui leur confère une assurance beaucoup plus forte. On y retrouve d’ailleurs la quasi-totalité des blogueurs “influents”, de Maitre Eolas à Jegoun en passant par Koztoujours, comme un grand nombre de journalistes jeunes et branchés : Vincent Glad, Alex Hervaud, AudeBaron

Ou encore des professionnels de la communication qui s’efforcent de lutter contre l’auto-censure et renforcent même leur marque par ce biais. C’est ce que raconte Michelle Blanc forte de “ses plusieurs milliers d’abonnés”.

C’est à propos de ce critère d’individualisme (et d’individualité) plus grand  que je déclarais, de manière un peu provocatrice, que Twitter est de droite quand Facebook est de gauche.

UNE PROVOCATION CALCULEE

Il y a parfois, parmi la faune dominante, une stratégie délibérée de différenciation et de médiatisation par la provocation, notamment via les “twitt-clashs”.

Une distance à la norme savamment étudiée qui permet d’être socialement transcendant, à la fois extérieur et donc supérieur à la foule. Un procédé aux motivations multiples que je tente de décrypter dans mon billet dédié aux prises de bec sur Twitter

A Facebook l’humour inoffensif et souvent burlesque, à Twitter le LOL sarcastique (ironique et méchant) qui n’est pas sans rappeler le film Ridicule

Mais Twitter non plus n’échappe pas à ses marronniers consensuels tels la liberté de télécharger, la lutte contre le contrôle étatique, bref le discours classique des geeks libertaires sur-représentés également parmi les influents du réseau. Je recommande à tout socio-suicidaire de venir défendre sur Twitter l’industrie musicale contre le peer to peer ou la loi Hadopi. Même la populaire NKM, malgré sa prudence, y a laissé quelques plumes

PANURGE CA URGE

On retrouve ce conformisme de position dans l’usage des retwitts. Certaines autorités, certains noms agissent sur la masse (dont je fais partie) comme des neutraliseurs de sens-critique. J’en ai été moi-même victime en retwittant des articles que j’ai trouvés géniaux sur l’instant, pour ne pas avoir pris assez de temps à y réfléchir. L’article ci-dessus qui théorise “la mort du web” n’en est pas moins intéressant, mais il m’a fallu lire celui-ci pour comprendre mon empressement aveugle à l’enthousiame.

C’est le travers même de Twitter qui est aussi sa qualité : la vitesse. Il faut aller vite car si l’on retwitte un truc trop vieux, on est ridicule. Si l’on veut avoir les bonnes places du RT, c’est comme au théâtre, il faut être le premier. Ah vanité de la course aux followers…

Alors, pour limiter le risque, on se repose sur des valeurs sûres. Chris Anderson de Wired, c’est quand même pas le dernier des imbéciles ! Les facteurs additionnés de vitesse et réputation tendent sur Twitter à renforcer encore davantage l’autorité de la source. Ce qui nous rappelle la fameuse expérience de Milgram devenue célèbre récemment via une polémique émission de télé

On en arrive alors de temps à autre, à ces ratés des RT. Quand la vitesse nécessaire pour accroître son influence nous fait riper. Comme ces retwitts de messages comportant de mauvais liens. Ou ces relais d’articles dont le titre plus ou moins racoleur dit précisément le contraire du texte, ce qui signifie que le retwitter n’a pas jugé utile de lire l’article qu’il recommande pourtant aux autres.

Bienvenue dans la matrice

Crédit photo : Kleiner Hobbit via Flick'r

ET SI LA MATRICE C’ETAIT  NOUS ?

“L’enfer, c’est les autres” disait Sartre dans Huis-clos, ou plus exactement, l’enfer c’est l’image de soi qu’en ont les autres, quand cette image est mauvaise.

On pourrait dire plus simplement que l’enfer, c’est soi-même. Nous somme piégés par notre ego et notre besoin d’amour qui nous conduisent à être dépendants des autres, de l’image qu’ils peuvent avoir de nous.

Le sociologue et linguiste Erving Goffmann a très bien démontré, notamment dans “The face work” comment nous jouons des rôles et “théâtralisons” notre communication (verbale et non verbale), de façon le plus souvent inconsciente. Ceci pour mieux correspondre à l’image que l’on souhaite donner de nous-mêmes ou pris au piège de l’image que l’on croit donner. De sorte que les échanges sociaux sont une négociation permanente de notre image.

Un négoce qui s’incarne même aujourd’hui à travers un marché boursier créé pour mesurer la cote de e-réputation des usagers Facebook

Et ce n’est peut-être qu’un début des offres de services liés à la e-réputation, on connaît les désormais les effaceurs, peut-être demain les relookers de e-réputation, chargés d’inventer une vie ou un passé valorisant ? Mais P. K. Dick l’a sans doute déjà écrit dans l’un de ses innombrables et prémonitoires romans

Avec les réseaux sociaux nous sommes reliés en permanence dans le temps et dans l’espace et renonçons, dans une certaine mesure, à notre autonomie de pensée au bénéfice du groupe. Ceci, car la valeur de socialisation l’emporte, sauf exceptions, sur l’individualisme. Nous troquons une certaine liberté contre une sécurité affective et  une estime de soi. Et comme dans la matrice, on n’a pas envie de se réveiller…

Cyrille Frank aka Cyceron

Quand les journalistes se font marketeux, ce n’est pas chiant

Jour chiant- 11 août 2010 via Rue89

Jour chiant- 11 août 2010 via Rue89

Le 11 août dernier, Rue89, nous a montré comment réaliser une campagne de marketing viral en lançant la 2e édition de son #jourchiant. Une initiative réussie qui montre aussi la nécessité pour les journalistes de “marketer” un peu leurs articles.

LE #JOURCHIANT UN #JOURFASTE

Le hashtag “jourchiant est devenu n°1 des plus échangés et retwitté en France
. Il a été abondamment retwitté par la twittosphère influente et active : journalistes, blogueurs, professionnels des médias ou d’Internet… Au total 585 twitts ou retwitts sur #jourchiant (39 X 15) L’article de live-blogging de Rue89 affiche 56 000 visites sur l’article et 227 commentaires (A 12H30 le lendemain 12 août). Ce fût indéniablement le sujet le plus discuté de la journée du 11 août, du moins au sein de la twittosphère “influente”, c’est à dire des plus actifs et plus leaders d’opinion.

LES INGREDIENTS DU SUCCES

1- Un sujet pertinent

Le succès de cette opération virale repose aussi sur la cohérence avec la ligne éditoriale de Rue89. En l’occurrence le propos était pertinent : dénoncer les “marronniers d’été”, pratique journalistique traditionnelle qui consiste à édulcorer l’information en période estivale. Les journalistes parlent pas ou peu des choses graves pour ne pas fournir d’infos “anxiogènes” à leurs lecteurs durant leurs vacances. Ce qui était intéressant dans la démarche de Rue89, c’était le principe du témoignage qui ajoute une dose de représentativité à son propos. Les exemples donnés par les lecteurs eux-mêmes confirment bien le postulat de départ : oui, on en a assez de cette ligne éditoriale biaisée des médias durant les périodes de congés. L’information “sérieuse” ne s’arrête pas aux portes de l’autoroute A7.

2- Un sujet impliquant

Qui amuse, qui agace, qui enthousiasme, qui indigne… mais qui ne laisse pas indifférent.

Enthousiasme pour certains : “@coraliejaunet: Le #jourchiant de @rue89 est vraiment une bonne idée, non ?”

Indignation pour d’autres (lapin compris) :“@MMartin: #jourchiant @SylvainLapoix @tdebaillon @koztoujours @zinebdryef Le premier mot qui m’est venu, après un mot très vulgaire, c’est “indécent”…

Agacement : “@DESCHODT: heu… #jourchiant = resucée de viedemerde. On va avoir droit à des bouquins bientôt. #jourchiant #modeàlacon

Perplexité : “@SylvainLapoix: “le 11 août, #jourchiant !” Ah bon ? Société http://is.gd/ecKK9 (expand) Inter http://is.gd/ecK9o Eco http://is.gd/ecKLr Médias http://is.gd/ecKMr ” ou

@alicemkr + 1 Le #jourchiant c’est que sur Twitter. Moi j’ai passé une excellente journée! Avis aux No Life…”

Suivisme : ” @megaconnard: En ce #jourchiant suivez @megaconnard le mec le plus chiant de twitter. Sans compter l’opportunisme de bon aloi de Slate : “@slatefr: Chez nos amis de @Rue89, c’est le #jourchiant. Pas chez nous. De la lecture: http://bit.ly/9AB2RI http://bit.ly/d4xke3 http://bit.ly/bfSsRC

3- Une participation accessible

L’appel à contribution a été un succès indéniable car l’effort demandé était mesuré. Il s’agissait d’une participation facile et rapide qui suscitait l’engagement immédiat du plus grand nombre. On n’était pas dans le data-journalisme contributif de Wikileaks ou d’Owni qui requièrent davantage de temps et d’abnégation.

4- Un ton ludique

Crédit phto Eyecatcher

Crédit photo : Eyecatcher via Flick'r

Si le propos de fond est sérieux, le ton est humoristique. Il s’agit de repérer les “perles” de l’information assoupie, pas de dénoncer gravement les dérives d’une société en perte de valeur ou de démocratie, à la sauce Plenel. L’équipe de Rue89 s’est clairement amusée avec son sujet, n’hésitant pas à se bâcher les uns les autres sur Twitter dans une ambiance espiègle et rigolarde, à l’exemple de @Pierrehaski en personne :

“Un #jourchiant sans @Julien89, c’est comme un plat auquel manquerait une épice”

Et la réponse de @Julien89 : “Pfff, vous êtes déjà alcoolisés… @zinebdryef @pierrehaski @AugustinS @lucilesourdes @emmabonneau @francoiskrug @yannguegan #jourchiant“…

5- Une contribution valorisante

C’est un élément très important du mécanisme viral de ces sujets en chaîne, reliés par les hashtags #). Il faut impérativement que le participant soit valorisé socialement par son propos. La bonne idée de Rue89 est de permettre à tous d’être intelligents et de briller en société. On retrouve ce principe dans d’autres hashtags récents comme : #4motsavantlamort, #PourTousCeuxQui, #jesuisvieux. Faire plancher tout le monde sur un sujet identique pas trop dur,  afin de permettre à chacun d’exprimer sa lucidité, sa pertinence, sa créativité, son humour, sa sensibilité. En somme ces hashtags sociaux sont des exhausteurs de personnalité, et quel meilleur moyen pour susciter l’adhésion de la population active de Twitter, justement en recherche de visibilité sociale ?

6- Une force de frappe médiatique

La meilleure idée du monde ne suffit pas à lancer une opération virale, il faut que celle-ci puisse s’appuyer sur un relais médiatique fort. En l’occurrence, Rue89 a soigné l’exposition de son l’article en Une de son site, mais a aussi promu l’article sur Twitter, mettant une bonne partie de sa rédaction à contribution, à commencer par son patron Pierre Haski. @augustins, @YannGueguan, @zinebdeyef, @lucilesourdes, @emmabonneau @julien89 ou encore le compte officiel de la rédaction @rue89 ont donc relayé l’opération.

Rue89 nous a donc prouvé comment les réseaux sociaux pouvaient être utilisés pour augmenter son audience, sans pervertir sa ligne éditoriale ni abîmer son image (hormis auprès de quelques grincheux qui n’ont pas compris la démarche). C’est un exemple réussi d’une vraie synergie entre journalistes et lecteurs, porteuse de sens mais aussi de complicité. Et cela sans dotation :) . Mais ce succès viral est aussi la récompense d’un travail communautaire et journalistique de longue haleine appuyé sur un média. N’est pas Rue89 qui veut…”

Cyrille Frank aka Cyceron

Twitter ou les mirages de la personnalisation de l’information

rubik's cube

La simplicité du principe et son extrême modularité font de Twitter l’outil de communication le plus personnalisable et le réseau social le plus puissant qui soit. C’est précisément pour cela qu’il ne séduira jamais les masses.

Mise à jour 27 avril 2013. 

Trois ans après ce billet, les chiffres d’une nouvelle étude corroborent les anciens et semblent donner raison à ma prédiction selon laquelle Twitter ne sera jamais grand public.

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Une étude d’Exact Target parue le 9 août 2010 montre que les utilisateurs quotidiens de Twitter sont aussi les plus actifs sur Internet.

• 72% publient sur leur blog au moins une fois par mois
• 70% commentent sur d’autres blogs
• 61% écrivent au moins une note produit par mois
• 61% commentent sur des sites d’info
• 56% écrivent des articles pour des sites tiers
• 53% postent des videos
• 50% contribuent aux wikis

Ces hyper-actifs ont trois fois plus de chances de charger des photos, quatre fois plus de chances de tenir un blog, et trois fois plus de chances de partager des notes et des critiques que l’utilisateur d’internet moyen.

Or ces utilisateurs quotidiens sur une minorité, environ 15% si l’on en croît l’étude publiée par la société de conseil Sysomos début 2009. L’analyse qui portait sur l’activité de 11,5 millions de comptes Twitter sur les cinq premiers mois de l’année concluait que :

90% des messages sont produits par 10% des utilisateurs
93% ont moins de 100 abonnés
85% twittent moins de une fois par jour
50% n’a pas twitté dans les 7 jours

Donc, si Twitter a dépassé il y a déjà quelques mois les 100 millions d’inscrits, le site de micro-blogguing est préempté par une élite sociale, en majorité professionnelle. Cela vaut aussi pour les célébrités qui se servent de l’outil servent à la manière des médias, pour gérer leur popularité et leur capital-image.

TWITTER : LE LEGO DE L’EGO

Twitter est l’Ikea informationnel, le site à monter soi-même, le légo de l’égo. A la base, ce n’est qu’une coquille vide, un réceptacle de flux qu’il faut construire patiemment, abonnement après abonnement, jusqu’à ce que sa time-line soit pleine d’infos pertinentes par rapport à ses goûts et curiosités propres.

Cette ultra-personnalisation de l’outil en fait tout l’intérêt mais également toute la difficulté car le processus de paramétrage de son flux est long et laborieux. Et c’est là que le bât blesse.

La masse des gens n’a ni le temps ni l’envie de se fader un puzzle de 1000 pièces en revenant du boulot.

D’autant que si l’oiseau bleu semble simplissime dans son principe, il est particulièrement inaccessible dans ses usages pour l’internaute lambda. Interface alambiquée, langage ésotérique (RT, hashtags, @, DM, FF), étiquette précise, besoin d’applications tierces (racourcisseurs d’url, clients…).

LE MYTHE DE LA PERSONNALISATION DE L’INFO

Twitter témoigne du décalage entre le discours positiviste sur les technologies de l’info et la réalité des usages. On nous promettait grâce à Internet l’émergence des fameux contenus “à la carte”, des informations sur mesure qui s’adapteraient à la personnalité de chacun. Puisque les outils le permettaient, la tendance suivrait.

Même illusion lors du déploiement du plan “informatique pour tous” de 1985 par le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. Souvenez-vous de ces dizaines de milliers d’ordinateurs restés dans leurs cartons ou mal utilisés, faute d’avoir pris le temps de former les enseignants.

Même utopie lors de l’émergence des blogs et du web 2.0, dont certains voyaient le signe d’une nouvelle démocratie participative numérique.

Même égarement qu’à l’époque des promesses de démocratisation culturelle via les formidables bibliothèques du savoir en ligne.

LES TECHNOLOGIES NE CORRIGENT PAS MAIS ACCENTUENT LES INEGALITES

Toutes ces prédictions optimistes, portées par des geeks et une élite sociale auto-centrée, se sont brisées sur le réalisme des différences socio-culturelles. Pour bénéficier culturellement des innovations technologiques, il faut en avoir envie et il faut en avoir les moyens économiques (l’argent pour s’équiper), sociaux (l’entourage pour se faire aider) et intellectuels (la formation et l’éducation pour comprendre).

S’agissant de l’envie, l’appétence pour les nouvelles technologies est très dépendante du milieu socio-culturel d’appartenance. Le goût pour la connaissance s’apprend, la curiosité s’éduque que ce soit en matière alimentaire, en art ou en culture.

Ceci est très bien résumé par Eric Guichard docteur en sciences de l’information à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) :

“Mais entre ces possibles et la réalité, il y a une marge, voire un fossé. Et c’est là que la notion de literacy, ce mélange de culture et d’alphabétisme, prend son sens. L’activité intellectuelle s’acquiert souvent par apprentissage. Il faut environ 20 ans pour maîtriser l’ensemble des instruments et méthodes liés à l’exercice d’une pensée rationnelle. On voit mal comment la diffusion d’objets matériels permettrait de raccourcir ce délai d’apprentissage, si ces objets sont – comme il semblent l’être – plus des objets de consommation pure que des outils qui prolongent effectivement les processus d’écriture : on imagine difficilement savoir chercher un livre dans une bibliothèque si on ne sait pas lire, ou devenir mathématicien du simple fait qu’on s’est fait offrir une télévision numérique.

Lire l’article entier ainsi que sa thèse

FACEBOOK : L’ANTI-PERSONNALISATION

clés en mainCrédit photo  Jeff Rinehart via Flick’r

Le succès croissant de Facebook auprès du grand public témoigne du succès de la logique inverse : la fourniture d’un service “clé en mains”. C’est la logique du “”push qui prédomine. On reçoit des informations et sollicitations diverses plus qu’on ne va les chercher.

Ceci est cohérent avec l’usage récréatif de Facebook. Il s’agit de s’amuser entre amis et non de “se prendre la tête” avec un outil qu’il faut construire soi-même.

Cette anti-personnalisation est également en adéquation avec la fonction première de Facebook : renforcer la socialisation de ses membres. Pour se faire, l’outil valorise les comportements et opinions communes et pas celles qui se distinguent. D’où notamment l’apparition du bouton “j’aime” qui va dans le sens de cette cohésion pour ne pas dire uniformité sociale. En ce sens Facebook favorise davantage le collectif que l’individu, et pour caricaturer, serait davantage de gauche quand Twitter serait à droite (libérale).

TWITTER NE PERCERA JAMAIS AUPRES DU GRAND PUBLIC

Voilà pourquoi l’oiseau bleu est condamné à rester dans la sphère du BtoB ou à toucher une cible retreinte ultra-éduquée. Sauf à changer tellement son principe qu’il y perdrait son âme. Comme par exemple intégrer des éléments multimédia ou ne plus limiter le nombre de caractères.

Je rejoins sur ce point Cédric Deniaud qui nous explique sur son blog les cinq raisons pour lesquelles Twitter ne deviendra jamais grand public.

En revanche le principe du fil d’actu personnel  a déjà fait des émules puisqu’on le retrouve maintenant sur Facebook, LinkedIn entre autres réseaux sociaux.

Mais la personnalisation poussée dans Twitter ou dans les agrégateurs de flux RSS les condamnent irrémédiablement à une certaine confidentialité d’usage. Du moins tant que les écarts socio-culturels n’auront pas été un tant soit peu limités en amont, par l’école, notamment.

Cyrille Frank

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Information politique en télé : cinq choses à changer en urgence

L’interview du chef de l’Etat par David Pujadas le 13 juillet dernier témoigne du manque de pugnacité de nos journalistes télé face aux politiques. Tutelle politique du service public, révérence historique, manque de préparation et différentiel de moyens. L’information politique télévisée doit changer.

David Medioni, journaliste à CB News,compare la prestation de David Pujadas au travail réalisé par Médiapart ces derniers jours. Il y voit fort justement une fracture journalistique entre ceux qui enquêtent et font leur travail de vérification tels Edwy Plenel et les autres, simples “passeurs de plats”.

Je loue comme lui le travail de Mediapart et pas uniquement sur l’affaire Bettencourt (voir leur enquête remarquable sur l’affaire Karachi). Mais attention aussi à ne pas réduire la vraie presse à celle qui révèle des scandales. Il y a de forts risques d’instrumentalisation comme le Canard enchaîné le sait bien. Il y a aussi un risque de dérive démagogique sur le registre Salut du peuple de Marat. Enfin, il ne faut pas oublier les petites victoires du quotidien qui consistent à simplement vérifier un fait, un chiffre, et les mettre en perspective.

Cela dit, cet épisode met en lumière ce que je redoute avec l’irruption sur le web des modèles d’information payants : une information à deux vitesses, un accroissement des inégalités culturelles. Aux classes aisées le décryptage et l’info coûteuse, aux classes plus modestes, la communication ou la rumeur sur le web ou en télévision, média encore dominant sur le plan politique.

La télévision reste de loin la source d’information numéro un de nos compatriotes (cf ci-dessous), son contrôle est primordial pour les politiques dans leur communication auprès des électeurs.  Le pouvoir a très bien compris cela, depuis les débuts de ce média, de De Gaulle à Sarkozy en passant par VGE ou Mitterrand.

Projet Mediapolis, information politique et citoyenneté à l’ère numérique (version française)

UNE TUTELLE POLITIQUE DEPUIS L ORIGINE

La nomination des patrons de l’audiovisuel public est sous le contrôle du chef de l’Etat via le conseil des ministres qu’il préside. Certes le pdg de France Télévision ne rapporte plus directement au ministre de l’Information comme c’était le cas du temps de l’ORTF. Il n’empêche, le lien de vassalité au plus haut niveau existe. On ne mord pas la main qui vous nourrit chez les gens bien élevés. Et lorsqu’on le fait, on se condamne, comme Patrick de Carolis en a fait l’expérience.

D’ailleurs, c’est la réforme constitutionnelle de 2008 qui a renforcé le pouvoir de nomination du chef de l’Etat sur une cinquantaine de patrons du secteur public.

Auparavant, la nomination des pdg de France Télévision ou Radio-France se faisait via le CSA. Il s’agissait de “mettre fin à une hypocrisie” selon le chef de l’Etat puisque les membres du CSA étaient partiellement désignés par le président. En réalité, seuls trois d’entre eux sont directement nommés par lui, sur neuf membres (trois le sont par l’Assemblée, les trois derniers par le Sénat).

De longue date en France, le service politique a été étroitement surveillé et encadré par le pouvoir et ceux qui ont réussi à perdurer dans ce métier, tel Alain Duhamel, ont su faire preuve d’une révérencieuse allégeance.  Sa prétendue “insolence” ou son impudente audace ont toujours été parfaitement tolérées et contrôlées par les pouvoirs politiques et l’intelligence du bonhomme était de donner l’illusion du combat. Comme ces matches de boxe truqués où le perdant désigné doit se battre en apparence pour ne pas éveiller de soupçon et entretenir les paris.

Cette révérence à l’égard des politiques a toujours surpris nos compatriotes étrangers. Certains se souviendront peut-être de cette interview de mars 1993 où des journalistes belges sidérés furent sèchement éconduits par François Mitterrand pour avoir posé une question gênante sur les écoutes élyséennes

De même, nos confrères anglo-saxons s’étonnent que nos journalistes ne reformulent pas les questions auxquelles les politiques se dérobent, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une réponse (la méthode BBC).

Les téléspectateurs semblent accepter plutôt bien ces dérobades institutionnalisées via une expression dédiée : la “langue de bois”. Ou alors, est-ce un facteur parmi d’autres expliquant la désaffection vis à vis de la chose publique ?

LE MENSONGE EN DIRECT NOUVELLE TECHNIQUE IMPARABLE

Depuis la campagne présidentielle de 2007, est apparu une nouvelle technique redoutablement efficace : le mensonge en direct. Le candidat Sarkozy, à l’instar de son opposante Ségolène Royal, ont raconté des sornettes, rabaissé ou exagéré les chiffres, affabulé devant les Français et ce, à de nombreuses reprises

Bien sûr les “bourdes”, comme on a nommé par euphémisme ces erreurs à répétition, ont le plus souvent été relevées et critiquées dans la presse le lendemain, mais compte tenu du fort différentiel d’audience entre la télé et la presse, le mal n’était jamais corrigé.

Les politiques, fin observateurs, ont bien compris qu’en télévision, il faut surtout avoir raison en temps réel, à tout prix, même au risque de mentir ou de se tromper. Le risque est pleinement calculé, car on convainc arithmétiquement plus de monde qu’on en perd. Cf le schéma illustratif ci-dessous (les volumes de temps et d’audience sont illustratifs du mécanisme et non “scientifiques”).

differentiel audience tv-presse

differentiel audience tv-presse

MANQUE DE PREPARATION ET ASYMETRIE DES MOYENS

On a certes des doutes sur le professionnalisme de quelques présentateurs-journalistes lors de certains débats télévisés. Qu’il s’agisse de PPDA, Arlette Chabot ou David Pujadas, on a pu mettre leur faible pugnacité sur le compte d’un certain manque de courage. Celui de poser la question qui fâche, celui de rectifier un propos erroné, celui de reformuler une question. Compte tenu de la tutelle politique (France 2) ou économique (TF1), on peut comprendre humainement que nos journalistes vedettes ne se suicident pas professionnellement, mais on ne peut l’accepter sur le plan déontologique.

Mais à mon avis, le problème vient moins d’une soumission délibérée au pouvoir que d’un manque de préparation. Face aux politiques entourés d’une armée de conseillers et petites mains qui balisent leurs interventions télévisées, les journalistes ne sont pas de taille. Les élus et gouvernants arrivent souvent bien mieux préparés que leurs interlocuteurs, avec des chiffres, des faits, des arguments, une gestuelle, des mots et phrases “clés” pour faire mouche. Tel le fameux “monopole du coeur” de VGE en 1974.

De leur côté, les journalistes-présentateurs télé sont des généralistes, avec une bonne voire une excellente culture générale, mais experts de rien. Ils sont incapables de déceler les erreurs disséminées dans un propos un tant soit peu pointu. Les anciens “rubriquards” connaissant parfaitement les données précises de leur spécialité, ont laissé la place aux Polyvalents Populaires, les PéPés pourrait-on dire.

Nicolas Sarkozy peut donc déclarer, entre autres sottises, dans “J’ai une question à vous poser” sur TF1 en mars 2007 : “Le SMIC, c’est le salaire de la moitié des Français.” (15,6% selon l’agence Eurostat, à l’époque) sans être contredit sur le moment.

Ségolène Royal énoncer des chiffres ahurissants sur le nombre de femmes tuées par leurs conjoints, sans que son interlocutrice ne la corrige. Ou encore les deux candidats proférer des énormités sur le nucléaire français en direct, sans être inquiétés le moins du monde  durant l’émission.

CINQ MANIERES DE CHANGER LE TRAITEMENT POLITIQUE EN TV

1- Redonner leur place aux experts, chefs de rubriques, techniciens-journalistes. Et les impliquer dans les émissions en direct. Le généraliste ne sera là que pour animer l’émission, enchaîner les sujets et encadrer les débats.

2- Travailler collectivement pour mieux préparer les émissions à fort enjeu : avoir les chiffres et faits précis sur les sujets qu’on s’apprête à aborder. Pourquoi pas d’ailleurs un tableau de bord sur les murs du plateau de l’émission elle-même ? La pratique collective est aussi un moyen de se protéger contre la sanction politicienne : on ne pourra pas punir tous les coupables, coller la classe toute entière.

3- Il faut surtout instaurer un dispositif de vérification en temps réel des propos énoncés. Une cellule de “fact checking” qui pourra intervenir en direct au cours de l’émission pour corriger une erreur. Un nouveau concept d’émission pourrait même être inventé : “Droit de rectification”, après le fameux et défunt “Droit de réponse”.

4- Mettre un terme à la tutelle politique directe sur le service public et permettre un contre-pouvoir des journalistes en cas d’abus (vote à la majorité absolue d’une motion de défiance à l’égard du pdg de la chaîne par les journalistes)

5- Changer les mentalités : reformuler plusieurs fois une question n’est pas une agression, corriger un politique n’est pas impoli. Inspirons-nous des méthodes d’interview anglo-saxonnes : être courtois mais têtu.

Il est vital pour notre démocratie que la télévision s’adapte à la vitesse de nos modes de vie qui donnent la primeur à l’instant *. Gare à cette société sans mémoire, de la réaction et de l’émotion. Comme les poissons rouges, elle tourne en rond.

* En témoigne d’ailleurs le temps qu’il m’a fallu pour retrouver sur Internet certains articles et vidéos de la campagne présidentielle 2007, pour la plupart effacés ou enfouis dans les méandres du web.

Lire l’article du post.fr : le gentil Pujadas passe les plats et offre une tribune au président

Et aussi via l’AFP : Interview Sarkozy par Pujadas: “une honte” pour le SNJ-CGT de France Télévisions

Cyrille Frank aka Cyceron

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