Modèles économiques des médias, marketing de contenus, outils et bonnes pratiques éditoriales, déontologie de l’information, usages et tendances et un zest de psycho-sociologie pour comprendre les usagers, ce qu’ils veulent et où ils vont…

Les curators peuvent-ils nous soigner de la contamination marketing ?

curation ou contamination maketing ? mediaculture.fr

Curation ou contamination maketing ? Crédits photo en CC via Flickr.com : ©philoufr

La “curation”, nouveau terme en vogue, rejoint le panthéon des “buzz-words” aux côtés du “personal-branding”, de l’”e-reputation” et autre “data-journalism”. Le fond n’est pas vide, mais l’engouement pour ces concepts traduit l’emprise du marketing de plus en plus fort sur les métiers de l’information.

LA CURATION, NOUVEL ARTICLE DES VENDEURS DE PELLES

Depuis quelques mois, s’est donc imposé chez les élites technophiles le terme de “curation”. Néologisme qui désigne (si j’ai bien compris) l’ensemble des techniques et compétences permettant de “soigner l’information” et lutter notamment contre la fameuse “infobésité”. Sélection, vérification, hiérarchisation, organisation, mise en forme, enrichissement des informations pour redonner du sens à ce bombardement informe de données.

Le terme désigne à la base chez nos amis anglo-saxons, les conservateurs de musées ou d’exposition, voire les assistants archéologues chargés de classer, trier et organiser les pièces historiques découvertes. Là encore de donner forme à l’informe, ou sens à l’absurde.

Mais la base latine “cura” (soin, souci) n’est pas neutre, puisqu’elle sous-entend que l’information initiale est malade et nécessite de nouveaux médecins-sauveurs. Subtilement, la curation instille donc une nécessité forte dans l’expertise qu’elle promeut. Les curators nous soignent alors que les médiateurs se contentent de passer les plats. La prise de pouvoir symbolique n’est pas faible.

Le précurseur du terme de curator est Steve Rubel, qui est semble-t-il le premier à en parler selon l’archéologue du web Eric Mainville. Puis Robert Scoble, bloggeur-vedette américain, lui emboîte le pas dès septembre 2009, citant la curation comme “a new billion dollar opportunity”. La promesse est alléchante et son promoteur jouit d’une belle réputation. Bientôt se bousculent les vendeurs de pelle du nouvel eldorado : instruments de curation de type Scoop-it, Pearltrees, Curated.by… (PS : merci à Sylvain Pausz de l’agence Angie pour avoir partagé avoir moi les résultats de son enquête)

Sans parler des innombrables experts-consultants marketing ajoutant une complexité toujours plus grande au concept, pour mieux faire valoir leur utilité et vendre leurs services.

En France la curation fait son chemin grâce à la sanctification d’influents et experts des médias, reconnus pour leur capacité à innover ou à déceler l’innovation : Benoît Raphaël, Eric Scherer, Pierre Chappaz… qui font monter la mayonnaise via des débats-conférences à l’instigation de vendeurs de pelle politiques.

RENVERSEMENT SYMBOLIQUE DU POUVOIR

Sur le fond, la curation synthétise une bonne part des missions du journaliste et médiateur traditionnel : donner du sens en sélectionnant, digérant, valorisant l’information. Les outils, les rythmes, les échelles, les acteurs (le grand public s’y ajoute) ont changé, mais le principe reste le même.

Il est toujours un peu agaçant de voir des “petits nouveaux” prétendre révolutionner des pratiques appliquées depuis longtemps.

Mais cela fait partie du rituel normal de renouvellement professionnel des générations, du renversement symbolique du pouvoir. Le jeune loup affronte le vieux mâle dominant de la meute, le nouveau chef change la disposition des bureaux, le pdg fraîchement nommé modifie le logo de la marque…

Renommer, relooker, c’est se réapproprier, c’est prendre le pouvoir, même si le changement est superficiel. Les anciens dépossédés de leur savoir-faire par une nouvelle caste recyclant leurs pratiques sous un autre emballage, ne sauraient le vivre sans un poil de frustration.

grex anciens...

grex anciens…

UN GRÉGARISME INÉLUCTABLE

La curation énerve également car elle symbolise les excès de la forme sur le fond. Non que le terme soit vide de sens et d’intérêt. Mais l’exagération de l’engouement et les mécanismes d’emballement grégaires à son sujet, la rendent insupportable.

La profusion et la vitesse de diffusion des articles sur le sujet, comme dans le cas notable de Quora, témoignent de l’incursion croissante des gens de marketing dans le domaine de l’information.

Il s’agit de récupérer un maximum du butin de notoriété et d’image en s’insérant aussi vite que possible dans le sillage de la comète. Publier vite un truc intelligent sur la curation ou sur Quora, pour profiter du buzz à son plus haut.

Et puis, comment ne pas parler des dernières tendances si l’on veut être un peu crédible en tant qu’expert de l’innovation ? Il y a une course forcée à laquelle on ne peut se soustraire. Au pire l’innovation se révélera un pétard mouillé, mais qui s’en souviendra ? Déjà une autre révolution aura remplacé la première. Tout comme Sarkozy qui peut se permettre de raconter des sornettes en direct car il sait que le lendemain, le flot de l’actualité aura déplacé l’attention du public sur d’autres sujets.

Il est ainsi amusant de voir de manière tautologique quantité de blogs s’exprimer sur la curation, en augmentant au contraire par là-même la redondance, “l’infobésité” qu’il sont censés précisément combattre.

diffusion marketing

diffusion marketing

SYMPTÔME DE LA DISSÉMINATION MARKETING

Au delà des effets de mode anecdotiques accélérés par les médias immédiats (Twitter, Facebook), l’usage des buzz-words : personal branding, data-journalisme, serious-game, e-reputation traduit un mouvement plus profond dans l’univers des médias.

C’est la fusion du marketing et de l’information des deux côtés. Les producteurs opérationnels de l’information utilisent désormais les techniques marketing pour diffuser au maximum. Les professionnels du marketing utilisent par ailleurs les techniques du récit, du contenu informatif pour vendre. D’où le fameux “story-telling”.

D’abord parce que les outils Internet le permettent : les statistiques Google, le retour utilisateur via les commentaires ou les votes, l’analyse de l’information en temps réel sur Twitter… Les producteurs d’information ont désormais les clés de compréhension de leurs lecteurs autrefois réservés au service marketing ou à l’éditeur du journal (au sens traditionnel du terme).

Côté marketing, la maturité des consommateurs ringardise la communication “réclame” et nécessite une nouvelle approche plus informative et moins communicationnelle.

Ensuite parce que l’accroissement de la concurrence économique doublée de la pénurie de l’attention accentue la mise en oeuvre de tout se qui permet de se distinguer, d’émerger.

Il s’ensuit une recherche d’efficacité toujours plus grande dans la diffusion des articles : écriture web, optimisation de l’emballage, simplification du message pour le rendre plus digeste, utilisation d’images fortes plus vendeuses, story-telling

D’ailleurs cet article n’échappe pas à la règle. Le choix de mon titre appuie et annule tout à la fois de manière tautologique ma démonstration. La juxtaposition des mots “curators” et “contamination” induit une critique forte, sujette à polémique, instrument parmi les plus efficaces de la diffusion virale. Une exagération volontaire, technique marketing maintes fois éprouvée, que je met en oeuvre donc, tout en prétendant – apparemment – la critiquer.

Apparemment, car mon objet n’est pas tant la critique que le décryptage du phénomène pour éventuellement en déceler les dérives potentielles

Car au fond, remettre en avant les bonnes pratiques du traitement de l’information sous le terme de “curation” ou sous un autre, redonner ses lettres de noblesse à la mise en forme attractive et interactive de l’information sous le nom de “data-journalisme”… je ne saurais que m’en féliciter. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

MARKETING ET JOURNALISME, UNE QUESTION D’ÉQUILIBRE

Cependant, “un grand pouvoir appelle de grandes responsabilités”, comme le rappelle le philosophe super-héros spiderman. La maîtrise des outils marketing, des mécanismes d’audience, des emballages vendeurs sont des outils formidables au service des producteurs d’information. Mais la question essentielle est : pour quoi faire ?

Pour générer du trafic, de l’argent. Bien sûr, les entreprises de presse ne sont pas philanthropiques et leur survie conditionne aussi la vivacité du débat démocratique. Raison pour laquelle ils sont subventionnés par l’Etat et les citoyens.

Mais tout est question d’échéance. Pour vendre sur la durée, faire du trafic n’est pas un objectif suffisant. Il faut aussi créer un lien avec le lecteur. Et ce dernier repose sur le sentiment que d’une part les médiateurs-curateurs sont compétents, mais aussi qu’ils nous veulent du bien, qu’ils cherchent à nous rendre service, et pas seulement à court terme.

D’où la nécessité de ne pas trop abuser des martingales marketing qui jouent sur un axe temporel réduit. Créer du lien prend du temps, demande des investissements importants et exige de ne pas tomber dans la facilité.

Comme celle de se ruer sur le premier buzz venu pour en tirer un éphémère profit. Ou exagérer les vertus d’un concept, intéressant mais ni neuf, ni vraiment révolutionnaire.

La curation est le symptôme d’un mélange où l’emballage l’emporte sur le fond et où précisément le journalisme passe un peu trop de l’autre côté du miroir marketing. Au détriment du sens, justement qu’il est censé défendre. Tautologie amusante si elle n’est pas contagieuse…

Cyrille Frank

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Crédits photo en CC via Flickr.com : ©philoufr Mr-pan karthicliks

Les impostures de “l’écriture web”

ecriture web

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Si l’on en croît la vulgate de certains “experts” journalistiques ou marketing, écrire pour le web requiert un savoir-faire complexe et bien précis. Il s’agirait de suivre des règles incontournables, si l’on veut plaire au lecteur et à Google.

1- IL FAUT ECRIRE COURT SUR INTERNET

Ce point est soulevé par Morgane Tual dans son dernier coup de gueule via lequel elle raille ces formateurs sexagénaires débitant ce genre de règle absurde avec une “certitude insensée”.

Ecrire court à tout prix alimente l’idée qu’on ne peut pas créer de la profondeur sur Internet, que tout est forcément superficiel et creux. Difficile d’expliquer le rigorisme de l’impératif kantien en 140 signes…

En réalité, il ne faut pas écrire court, il faut écrire “dense” : dire un maximum de choses avec un minimum de mots. Mais ceci n’a rien de spécifique au web. Cela est vrai de toute écriture digne de ce nom, journalistique ou pas, qui distingue du contenu riche du verbiage, comme d’une bonne ou d’une mauvaise copie de philo.

Mais écrire dense, cela veut dire avoir des choses à dire, avoir de l’information, des faits à délivrer. Je me souviens de cette responsable d’un magazine spécialisé assistant à l’une de mes formations, qui contesta ma recommandation de concision. Alors que j’insistais sur la nécessité d’aller à l’essentiel, de servir le lecteur en lui mâchant l’information utile, elle objecta: “nous, on doit remplir du papier, le lecteur en veut pour son argent, il lui faut ses 130 pages”.

En réalité, le verbiage avait surtout pour fonction d’augmenter artificiellement la pagination rédactionnelle, pour augmenter le nombre d’insertions de pub.  Mais en admettant que le facteur kilo joue aussi auprès des lecteurs, il fallait fournir en ce cas plus  de contenus (informations, illustrations)… La dilution ne tient que sur des segments  presse peu concurrentiels, monopoles ou oligopoles qui ne durent pas éternellement.

Il faut certes adapter l’aspect visuel des contenus pour faciliter la lecture en moyenne 25% plus difficile sur un écran si l’on en croit Jacob Nielsen, ergonome expert ayant étudié la questions.

Cela signifie éviter des paragraphes “pavés” de quinze ligne sans aération dans lesquels le lecteur ne veut pas “entrer”. Eviter aussi les phrases qui n’en finissent pas, emplies de virgules, de gérondifs et de participes présents.

2- LE WEB, C’EST FORCEMENT MULTIMEDIA

A l’heure d’Internet, l’écrit est dépassé, il faut proposer de la vidéo, des animations interactives, des “serious games” et éventuellement un mélange de tout cela.

Non, l’écrit n’a pas disparu, bien au contraire, la lecture en général se porte bien et le texte foisonne sur Internet, comme en témoigne l’explosion des bases de données, textuelles pour la plupart. La question n’est pas d’apporter de la vidéo ou une animation pour faire “moderne” ou être dans la “tendance”, mais bien de savoir quel est le service rendu au lecteur.

Sous quel format, doit-on présenter l’information pour quelle soit la plus claire, la plus agréable, la plus facile à consommer ? Il n’y a pas de réponse unique à cette question, car les publics sont multiples. Pour certains, une interview vidéo sera le format le plus agréable. Pour d’autres au contraire qui ont peu de temps et préfèrent lire “en diagonale”, le texte sera plus adapté. On sait par ailleurs qu’une proportion importante de lecteurs sur Internet le fait depuis son lieu de travail, et tous n’ont pas un casque… Pour la discrétion ou l’open space, c’est donc un frein majeur.

En ce cas là, il semble judicieux de proposer les deux formats simultanés. Mais faut-il pour autant multiplier les formats ? Proposer tout en se disant que le lecteur fera lui-même son marché ?

Cette méthode faillit à l’une des missions essentielle du médiateur (ou “curator” selon le nouveau terme en vogue) : sélectionner l’information, la préparer pour la rendre digeste et servir ainsi le lecteur, d’autant plus qu’il est toujours plus submergé d’informations, de sollicitations visuelles, sonores, tactiles… olfactives demain ?

Le format retenu doit être fonction du propos. Pour raconter l’affaire Clearstream aux multiples rebondissements, une animation chronologique semble pertinente. Mais un schéma montrant les relations entre les différents acteurs ne sera-t-il pas plus efficace ?  Et en tout état de cause le format choisi ne remplacera pas les articles anglés sur telle ou telle question: la manipulation de Lahoud, la contre-manipulation de Sarkozy, le rôle de Villepin, la complicité des grand patrons…

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3- IL FAUT ECRIRE POUR LES MOTEURS

J’ai déjà dénoncé ce reproche adressé souvent aux journalistes web selon lequel ils sont soumis au méchant Google qui leur impose des règles et du coup, formate l’information.

Si l’uniformisation des formes et contenus journalistiques n’est pas toujours une vue de l’esprit, la faute en incombe aux journalistes, pas à Google.

Google a conçu des règles pour répondre à un souci de pertinence, de service au lecteur. Ces critères ne sont pas parfaits, et sont de plus en plus détournés (rançon de la gloire). Mais ils fonctionnent globalement, sinon Google ne détiendrait pas 65% de parts de marché dans le monde, en dépit d’une concurrence acharnée de Bing/Yahoo notamment.

C’est peut-être justement au niveau des écoles de journalisme ou par imitation grégaire rassurante que les journalistes finissent par écrire tous de la même manière. Comme ils parlent tous de la même façon en télévision ou en radio. Norme évolutive si l’on se rappelle bien les tons nasillards de nos premiers speakers.

Les critères de Google : richesse syntaxique, mises en forme (gras, titres…), popularité sont des indices de qualité. Et Google ne punit pas les textes longs, bien au contraire, incapable de saisir la pertinence contextuelle d’un texte long ou court. Ainsi pour une dépêche d’agence, il semble pertinent pour servir l’utilisateur de faire court compte tenu de son mode de consommation limité dans le temps. Pour un article de blog, cela dépend de la richesse du contenu lui-même

Par ailleurs, les usages évoluent vite et ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera plus demain. Ainsi des paginations horizontales limitées en 768 px de hauteur qui ont évolué d’abord avec l’augmentation des taux d’équipement en écran plus grands (du 15 au 19 pouces). Et ont été bouleversés ensuite par l’apparition de la molette sur les souris qui a fait éclore les navigations verticales à plat, sur l’initiative du précurseur 20 minutes. L’apparition des tablettes et du mobile va certainement changer encore les modes de lecture et de consommation de l’information.

Enfin, comme le rappelle Morgane, on tâtonne, on cherche, on teste… S’il y a bien une seule règle qui vaille, c’est celle de l’intérêt du lecteur qui appelle des réponses aussi diverses qu’il y a de publics différents.

4- IL FAUT METTRE UN MAXIMUM DE LIENS

Ajouter un grand nombre de liens, c’est bien pour le lecteur, car c’est lui offrir potentiellement plus d’informations. C’est d’ailleurs bien vis à vis des moteurs qui “récompensent” les liens internes et externes, indifféremment de leur nombre.

Oui, mais est-ce réellement un service au lecteur de l’étouffer sous l’information ? Pire encore sont ces liens automatiques générés à partir des tags qui noient les liens pertinents sous une masse d’autres inutiles ou éloignés du sujet principal.

Cette “infobésité” dessert le lecteur en lui faisant perdre du temps et en diluant le “sens” sous la masse d’informations.

Ce cas de figure est un exemple de l’arbitrage qu’il faut réaliser entre les fameuses règles de Google et l’intérêt du lecteur qui doit toujours rester la finalité.

5- LES SUJETS SERIEUX NE MARCHENT PAS

 

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Les sujets sérieux, “high-brow topics” (haut du front), comme disent les Anglais ne fonctionnent pas. La politique, les sujets internationaux, tous thèmes profonds ne font pas d’audience.

Il faudrait au contraire ne fournir au lecteur que ce qu’il “demande”, à savoir des faits divers, du people, de l’insolite, du spectaculaire plus ou moins racoleur.

Il semble évident qu’une galerie photo sur les ravages du Tsunami fera plus d’audience qu’un dossier sur les subprimes. Mais rien n’empêche d’expliquer le principe de ces produits financiers lors d’un diaporama sur les raisons de la crise financière. Et mon expérience m’a prouvé que l’on peut faire de l’audience, certes pas dans les mêmes proportions, avec ce genre de sujets “sérieux”. Tout dépend du format, du propos, du contexte.

Car s’’il faut procurer au client-lecteur ce dont il a besoin, il faut aussi lui apporter ce dont il ne sait pas encore qu’il a besoin.

Le journaliste est aussi ce pédagogue qui, tout en satisfaisant son public, cherche aussi à l’instruire, à l’élever, l’air de rien, “par la bande”. Equilibre délicat où il convient de ne pas trop exiger de son lecteur pour ne pas trop se couper de lui. Sans tomber non plus dans le pur suivisme racoleur qui aboutit à un rejet tout aussi inéluctable, in fine.

Entre l’austère plat de haricots “politique internationale” et l’indigestion de bonbons Haribo “faits divers ou people”, il faut éduquer nos enfants-lecteurs à l’information. Cet équilibre complexe est ce qu’on appelle une ligne éditoriale

Les jeunes journalistes doivent donc prendre du recul par rapport aux règles qu’on leur dispense. Celles-ci ne sont pas paroles d’évangile, elles doivent être adaptées au cibles, au contexte de diffusion, aux sujets, au lieu de promotion dans le journal ou sur le site (page d’accueil, de rubrique ou de blog ?). Et garder à l’esprit que les usages changent vite et nécessitent surtout une écoute attentive pour s’adapter. Ainsi qu’une dose de créativité pour proposer.  Un bon supermarché fournit rayons ET têtes de gondoles.

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédit photo Abode of Chaos et tom_p via Flickr

La presse doit répondre aux motivations plurielles de ses lecteurs

Crédit photo en CC  ©respres via Flickr.com

La pyramide du sens – Crédit photo en CC ©respres via Flickr.com

En 1943, Abraham Maslow publiait sa fameuse “pyramide des besoins“. Son ambition : décrire les motivations profondes des individus. Au delà des nombreuses critiques que l’on peut adresser au modèle, cette grille d’analyse – si adaptée – reste pertinente pour comprendre l’usage des médias, notamment.

UNE HIERARCHIE DYNAMIQUE DES BESOINS

Selon cette étude fameuse enseignée dans les meilleures écoles de marketing et de management, nos comportements sont dictés par des motivations à cinq niveaux. On peut les résumer en trois groupes :

Besoins primaires (physiologiques et sécurité) : survivre = se vêtir, se loger, manger,

Besoins secondaires (appartenance et estime de soi) : socialisation = discuter, flirter, se mettre en avant pour se sentir valorisé

Besoins tertiaires (accomplissement) = aspirations à s’élever intellectuellement, à devenir la “meilleure” personne que l’on puisse devenir

Une classification qui rappelle fortement celle d’Epicure, qui distinguait lui aussi trois catégories de besoins : besoins naturels (boire, manger, dormir), désirs de bien-être (maison, hygiène, affection) et aspirations au bonheur (philosophie, sagesse, amitié).

Pour Maslow, les êtres humains passent tous par une échelle de besoins progressive, des plus primaires aux plus immatériels. Selon lui, nous devons obligatoirement passer par l’étape précédente pour accéder à la suivante.

On ne s’intéresse pas vraiment aux autres le ventre vide par exemple. Le besoin physiologique (manger, se vêtir, se loger) doit être comblé pour permettre aux besoins de socialisation d’émerger.

Cette caractéristique dynamique est le principal défaut de ce modèle car l’on se rend bien compte que nous avons des besoins pluriels simultanés qui relèvent de plusieurs niveaux.

A l’exception des besoins physiologiques liés à la survie qui sont effectivement une étape préalable à toute autre forme de désir, les autres se chevauchent. Ainsi nous ressentons le désir de nous socialiser à la fois par besoin d’appartenance, par besoin d’estime personnelle mais aussi par aspiration à nous accomplir.

LE “MOTIVATION-MIX”

En marketing traditionnel, on parle de “mix-produit”, pourcentage du budget d’une marque allouée aux 4P : prix , place, produit, promotion. Où l’effort financier de la marque sera-t-il concentré ? Sur un faible prix, une distribution importante, une innovation forte, une publicité massive ?

Je me propose de reprendre ce modèle pour comprendre ce qui motive les comportements des individus. Il suffit alors de mélanger les trois principaux niveaux de besoins pour obtenir le “motivation-mix” fondé sur le ratio PST (primaire, secondaire, tertiaire). Et vive le marketing acronymique  ! 🙂

Ce qui change, c’est donc la proportion de chaque motivation dans nos comportements. Ainsi en schématisant, pour un individu lambda, la lecture d’essais philosophiques sera motivée à 50% par le besoin d’estime de soi (S), à 30% par le besoin de sécuriser sa position sociale auprès de ses employeurs (P) et 20% par aspiration à l’accomplissement (T). Cette personne utilisera la culture, la connaissance à des finalités plus prosaïques que supérieures.

Une autre personne, ayant au contraire un PST de 5-20-75 sur cette même pratique a beaucoup le profil du philosophe véritable : volonté profonde de comprendre, un poil de besoin de socialisation et peu d’intérêt pour les choses matérielles. Spinoza plus que Voltaire…

QUELLE LECTURE POUR LES MEDIAS ?

Maslow ou Epicure sont très utiles pour comprendre les motivations essentielles au fondement de la consommation des médias, comme de tout autre produit. Ils permettent d’adapter le produit ou la communication pour mieux y répondre.

Il permettent aussi de comprendre le positionnement PST principal des marques et produits pour la majorité des utilisateurs :

Besoins primaires : petites annonces d’emploi, de logement, de rencontre (en vue de sexe)

Besoins secondaires : réseaux sociaux, forums, sites d’information, sites de rencontre (en vue de socialisation)

Besoins tertiaires : les mêmes que précédemment mais utilisés à d’autres fins

Ainsi Twitter sert à la fois les besoins primaires : se faire connaître et réseauter pour trouver une position économique plus favorable. Ce sont les ressources économiques qui sont recherchées ici, in fine.

Mais Twitter répond aussi aux besoins secondaires : se socialiser pour se sentir inclus et valorisé. La course aux followers témoigne de la force de cette tendance.

Enfin, l’oiseau bleu nourrit aussi les besoins tertiaires en favorisant l’enrichissement intellectuel cognitif, affectif au contact des autres.

Chacun puisera en chaque outil, média ou support ce qui correspond à son motivation-mix particulier, résultat de son histoire personnelle et de son caractère profond.

twitter words

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TWITTER EST PLUS PRIMAIRE QUE FACEBOOK

Cependant, comme en musique ou en graphisme, il y a toujours une tonalité dominante.

Ainsi pour Twitter, la tonalité dominante des utilisateurs français les plus assidus semble être le besoin primaire : récolter des ressources économiques (même si indirectement). En témoigne le profil professionnel des principaux utilisateurs (chez les émetteurs de messages comme chez les “lurkers”). Mais le besoin secondaire n’est pas très loin, en particulier cette quête d’estime de l’autre.

Une motivation apparemment différente aux Etats-Unis où l’usage récréatif de Twitter a été tiré par le “people” (besoin indirect de socialisation) et une culture peut-être plus propice au “small-chat”.

Pour Facebook, la tonalité dominante est plutôt secondaire, axée sur le besoin de reconnaissance et d’estime de soi. Je mets de côté l’usage communicationnel des marques à travers les fanpages.

DIVERSIFIER LES SOURCES DE MOTIVATION

Les magazines en répondant simultanément à plusieurs motivations renforcent la probabilité d’achat et augmentent l’étendue de leur cible.

C’est ce que fait traditionnellement la presse qui propose de longue date de l’actualité (besoins secondaires de socialisation), des jeux (besoins primaires de plaisir), des services pratiques (besoins primaires “de survie”), des tribunes culturelles (besoins tertiaires de sens)…

Aujourd’hui elle se trouve en difficulté du fait que des motivations auxquelles elle répondait de façon monopolistique lui sont disputés par d’autres (sites de petites annonces, de jeux etc.).

La presse ne pourra donc retrouver ses acheteurs qu’en renforçant la motivation, soit par diversification : agréger d’autres services répondant aux besoins primaires de jeu (ex : quiz d’actualité), ou secondaires (socialisation via sa communauté comme Rue89 ou Médiapart).

Soit par concentration, en s’attachant à répondre aux besoins d’ordre tertiaire (le sens). Sachant que cette dernière option est compliquée car elle implique une diminution de la taille de sa cible. Non que la masse se désintéresse du sens, mais celui-ci ne fleurit que sur le terreau de l’instruction et de l’éducation. Or vu l’accroissement des inégalités culturelles, la société se dirige plus vers le loisir et l’émotion que vers le sens. Cela reste toutefois un créneau élitiste mais sans doute rentable, pour les sites d’info les plus pertinents et exigeants.

A ne se concentrer que sur une dimension ou à compter massivement sur la motivation tertiaire auprès du grand public, la presse se trompe. En d’autres termes, ce n’est pas une meilleure qualité d’information qui justifiera à elle-seule l’acte d’achat de la majorité. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. A l’image des êtres humains, la presse doit proposer des services complexes et proposer un “motivation-mix” diversifié.

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC  ©respres via Flickr.com

Marronniers de Noël : une socialisation contrôlée

En un sketch (hilarant) de 30 secondes, Omar et Fred dénoncent fort justement l’usage abusif du marronnier. L’exploitation excessive du sujet climatique confine à l’absurde. Pourtant, à bien y regarder, ces marronniers ont une fonction sociale et rituelle primordiales.

Les phénomènes climatiques font toujours beaucoup d’audience, et traduisent une véritable intérêt du public, comme j’ai pu le vérifier en tant que rédacteur en chef de l’actu d’un grand portail, aujourd’hui défunt. Pourquoi les intempéries suscitent-elles tellement d’intérêt ? Voici mes hypothèses :

– Pour leur aspect pratique : vais-je être moi-même inquiété par le verglas, bloqué dans les bouchons ?

– Pour leur côté spectaculaire qui stimule plus ou moins notre voyeurisme : “regardons bien ces pauvres gens coincés toute une nuit dans un hall de gare”

– Pour leur  dimension de changement : nous portons intérêt à ces informations qui créent un évènement dans nos vies sans surprise.

– Pour leur propriétés esthétiques :  “que c’est beau ces villages inondés vus d’en haut, cette neige lourde et immaculée qui recouvre tout…”

– Par convergence philosophique ? Cette nature qui reprend ses droits et nous renvoie à notre condition d’insectes nous inquiète et nous fascine à la fois…

Les médias exploitent donc cette ficelle, cette appétence naturelle pour ces sujets “intempérie”. Mais, flairant la bonne affaire, ils ont tendance à en faire trop, à user jusqu’à la corde et lasser le public. Cette année, le déséquilibre du traitement informationnel en télévision était manifeste, éludant une bonne partie des autres problèmes du monde.

FONCTION SOCIALE DE L’INFORMATION

Les fêtes de Noël ont été propices à une réflexion plus poussée sur ce phénomène et qui m’a fait changer d’avis. Après avoir critiqué ce déséquilibre et dénoncé un risque de désensibilisation émotionnelle par accoutumance, je pense que ce traitement a des vertus indirectes.

Noël dans notre imaginaire collectif christianisé (qu’on le veuille ou non) est ce moment à part où l’on se rapproche du noyau familial mais aussi des autres êtres humains. Soudainement, nous prend l’envie de donner au SDF de la supérette devant lequel on passe chaque jour un peu honteux, en détournant le regard. Cette période particulière, en concentrant notre attention aux autres, nous dédouane de le faire le reste de l’année. Mieux vaut payer la taxe de solidarité humaine en une seule fois.

L’information télévisée en rajoute sur ce thème de la solidarité et des bons sentiments avec pléthore de reportages montrant les associations offrant des cadeaux aux personnes âgées, aux orphelins ou aidant les sans-abri.

L’information climatique a elle aussi une fonction de rapprochement social. La météo a l’avantage énorme d’être le plus petit dénominateur commun entre des individus aux valeurs, points de vue, goûts si différents. Ce thème universel permet de discuter, d’échanger tous ensemble dans une forme de communion informelle qui ajoute à la mythologie solidaire.

Ce n’est pas un hasard si les conversations d’ascenseur se résument le plus souvent au temps qu’il fait. C’est un territoire à la fois commun et neutre qui désamorce d’emblée tout risque de conflit ou de dissension.

Rallonger ces récits et en faire toujours plus sur ce thème climatique permet donc de prolonger la conversation collective, de communier avec son voisin de pallier, l’inconnu du train, ou la gardienne plus ou moins revêche. Sur une période courte et contrôlée nous nous re-socialisons et accomplissons le rituel conforme à notre vision du bien.

Car il s’agit au fond de façonner une image valorisante de soi. Nos actions, nos valeurs, nos idées doivent nous permettre de modeler une image acceptable de nous, sans quoi c’est la dépression, l’inhibition ou la névrose.

SOLIDARITÉ ET LIBERTÉ

Les médias compensent donc ce déficit de communication interpersonnelle caractéristique de nos vies urbaines où la densité humaine ne le permet pas. Mais ces marronniers limitent ces rituels dans le temps, nous permettant aussi de bénéficier de cet atout considérable de la cité par rapport au village : la liberté de l’anonymat.

L’enfer du village où tout se sait, se discute, se dissèque a été souvent filmé par Chabrol et contredit cette vision idéalisée d’une solidarité parfaite, à dimension humaine. La promiscuité, la consanguinité sociale est aussi étouffante et néfaste que la solitude urbaine est douloureuse.

Socialiser ponctuellement, sans perdre sa capacité à s’isoler, à se protéger de l’autre, voilà l’une des fonctions essentielles des médias et en particulier de la télévision. Aujourd’hui concurrencée de plus en plus par les réseaux sociaux. Avec quelques dérapages pour ceux qui ne les maîtrisent pas encore très bien, et ce risque de retomber à l’échelle du village inquisiteur et destructeur de vie privée. Le fameux “village planétaire” prémonitoire annoncé par Marshall Mc Luhan.

Je ne doute pas qu’il s’agisse là d’un problème de réglage, et qu’avec le temps, les gens sauront de mieux en mieux profiter de ces outils sans en être victimes.

Cyrille Frank aka Cyceron

Le plaisir, valeur refuge de nos sociétés en repli

 

Le plaisir, valeur refuge est à la hausse

Le plaisir, valeur refuge – © via Flickr.com en CC : Claude Fabry

La part croissante des loisirs, du divertissement, de la consommation dans nos vies est un exutoire à notre angoisse, nos craintes face au monde qui se complexifie. Celui-ci semble en effet plus insaisissable et dangereux que jamais, notamment en raison d’une couverture médiatique plus forte, voire exagérée.

L’évolution économique, politique, sociétale, technologique de ces 20 dernières années tend à plonger nos pays développés modernes dans un “spleen” très prosaïque. Au plan individuel ou collectif nous avons peur de perdre nos positions acquises, notre statut social, notre rang.

SENTIMENT D’INSECURITE GENERALISE

Professionnelle : chômage, précarité (CDD, temps partiels, interim) se développent. Il est quasiment impossible de faire carrière toute sa vie dans la même entreprise. Dans certains secteurs (notamment technologique), il est même dur d’y rester plus de deux ans.

Les classes moyennes et supérieures ont la trouille d’être déclassées, en raison de l’insécurité professionnelle évoquée ci-dessous. Celle-ci se conjugue à la baisse de leur niveau de vie liée à la stagnation des salaires, et la hausse des prix de certains produits (énergie, habitation, transports). Selon l’INSEE, en 2010, la moitié de la population vit avec des ressources inférieures à 1500€ par mois par personne, tandis que les charges de logement et transport, elles augmentent

Psychologique : les innovations technologiques dont le rythme ne cesse de s’accélérer, les contraintes de la mondialisation, le sentiment d’impuissance politique face aux instances internationales (OMC, UE, ONU…), les mutations sociétales (changements des rapports entre les sexes qui perturbent certains, mutations des rituels générationnels…), les risques sanitaires (l’affaire du sang contaminé, les bactéries résistantes aux antibiotiques, les épidémies mondiales type H1N1..), les craintes écologiques (réchauffement climatique, épuisement des ressources, perte de la diversité des espèces…)

Physique : augmentation du nombre de délits sur les personnes commis avec violence (mais surtout augmentation des plaintes en réalité). Hausse du “sentiment d’insécurité” lié principalement aux incivilités, agressions verbales, voire “razzias” menées par des groupes de délinquants issus des fameuses cités lors des rassemblements (14 juillet, manifestations étudiantes, défilés…). Le fossé culturel qui se creuse entre classes moyennes, supérieures et relégués sociaux en marge de la cité (bannis à une lieue) accentue cette peur de l’autre. Comme le décrit bien Eric Dabarbieux dans “La violence en milieu scolaire”, le sentiment d’insécurité est déconnecté de la violence réellement subie. Ce sont les moins exposés qui l’éprouvent le plus.

peur du déclin

peur du déclin

PEUR DU DECLIN COLLECTIF

Sur le plan économique nous observons avec angoisse ces nouveaux pays si dynamiques, si mal payés, si difficiles à concurrencer. Ces satanés Chinois, “péril jaune” identifié depuis le début des années 1970, ces Brésiliens et autres pays émergents dont on nous répète à l’envi qu’ils sont plus forts que nous

Sur le plan spirituel, nous constatons le développement de religions concurrentes du catholicisme traditionnel : islam, judaïsme, (scientologie aux Etats-Unis)… Cultes revendiqués de plus en plus fortement à mesure que le nombre de leurs fidèles progressent et qui touchent parfois au socle de notre laïcité républicaine.

Sur le plan culturel : nous avons perdu la guerre linguistique mondiale au profit de l’anglais, nos industries culturelles sont sous perfusion, notre “rayonnement” est au plus bas. La France est d’autant plus inquiète qu’elle tombe de haut, héritière d’un passé dominateur sous le siècle des Lumières, sous la révolution ou même sous Napoléon (le code civil est la base de nombreuses législations dans le monde).

Sur le plan géopolitique. Nous n’avons plus les moyens d’être conquérants. Il nous a fallu rentrer dans le rang et réintégrer l’Otan, tandis que les lambeaux de notre ancien empire colonial sont disputés par les Chinois ou les Américains.

DES CRAINTES ACCENTUEES PAR LES MEDIAS

Les médias, par leur diversité, leur nombre, leurs moyens accrus nous informent beaucoup mieux qu’avant de ce qui se passe dans le monde. Ils nous permettent ainsi de mieux voir ces risques qui nous échappaient hier et ils génèrent donc davantage d’angoisse, en retour.

Savoir n’est pas une activité anodine : avaler la pilule bleue de Matrix, croquer la pomme du jardin divin, s’élever vers le soleil Icarien, c’est prendre la voie de la souffrance voire de la chute. Liberté ou confort, il faut choisir.

D’autant que les médias déforment nécessairement la réalité. Ils ne traitent par essence que des problèmes, des cas particuliers. Les trains à l’heure n’intéressent personne. S’exposer aux médias, c’est donc recevoir une plus forte proportion de messages inquiétants et comme la consommation de médias progresse

Les médias déforment aussi la réalité par sensationnalisme, pour des raisons là encore de concurrence économique.  C’est le fameux “story-telling” qui joue sur l’émotionnel, le spectaculaire, le sordide… Phénomène accentué conjoncturellement par les difficultés de la presse qui use et abuse des vieilles ficelles du fait divers, du polémique ou du spectaculaire pour vendre du papier ou de la page vue.

PUNIS POUR NOTRE CURIOSITE ?

C’est nous, téléspectateurs et citoyens qui souhaitons en savoir toujours plus, comme en témoigne le soutien populaire à Wikileaks. Nous réclamons toujours davantage de cette connaissance qui nous angoisse et nous brûle. Nous sommes drogués à l’information.

Par ailleurs, nous sommes aussi en grande partie responsables de ce traitement de l’information spectaculaire et émotionnel pour plusieurs raisons :

– Nous avons besoin de remplir nos vies tertiarisées monotones
– Nous aimons nous repaître du malheur sordide du monde par voyeurisme et besoin de se rassurer : quelle chance de ne pas être l’autre ! Ressort primaire au succès de Dallas et d’une partie de la presse people de désenchantement (Voici, Closer…)
– Nous désirons posséder le plus d’informations pour anticiper les risques (voir le carton d’Envoyé Spécial sur les restaus chinois à Paris)

Le bonheur serait-il alors de ne rien savoir, quitte à ne rien anticiper et surtout pas sa propre fin ? Le plus malin serait-il ce bon sauvage de Rousseau, épargné par l’angoisse existentielle, car ne comprenant pas ce qui lui arrive ?

plaisir refuge

plaisir refuge

LE PLAISIR REFUGE

Face à toutes les difficultés de nos sociétés en mutation accélérée du fait de la mondialisation et dont nous sommes plus que jamais conscients, se pose une solution : l’évasion, l’oubli..

C’est le mécanisme à l’oeuvre dans le 13H de JP Pernaud qui présente une France traditionnelle idéalisée si rassurante pour sa cible majoritairement âgée. Processus identique dans le traitement édulcoré de l’information durant les fêtes de Noël ou pendant les vacances. Souvenez-vous du 11 août, ce jour le plus chiant de l’année. Ne pas perturber la trêve psychologique de ces téléspectateurs et lecteurs qui ont le droit de se reposer l’esprit avec des informations douces et mielleuses : les marronniers des achats de Noël, les concours de crèche, les premières neiges au sport d’hiver, la décoration du sapin…

Ce besoin de plaisir prend la forme du divertissement qui imprègne tout et notamment l’information et donne naissance à l’info-tainment inauguré par Canal+ et poursuivi par Ardisson, Ruquier et autre Faugiel…

Divertissement qui se traduit par la multiplication des fictions standardisées et rassurantes par leur scénarisation-type. Surtout pas de surprise, la répétition tranquillise l’esprit par la récurrence de rituels et la prédictibilité des faits.

C’est la multiplication des jeux électroniques et la généralisation des jeux sociaux désormais multi-générationnels (Farmville, Wii, Kinect…)

Refuge dans la consommation-échappatoire, moyen d’occulter la question des valeurs de l’existence et de leur sens. Déni assez général des sociétés prospères qu’illustrent très bien les films Fight Club, American Psycho ou plus récemment 99 francs de Beigbeider. “J’achète donc je suis” mais surtout, “je suis ce que j’achète”.

Un divertissement de plus en plus tourné vers le rêve, le fantastique, comme en témoigne les succès des blockbusters US adaptés des comics Marvel, l’engouement pour la série Heroes, les ventes records d’Harry Potter… Ou comment construire un imaginaire protecteur fondé sur d’autres règles qui nous affranchissent de nos limites, nous consolent de nos frustrations et de nos peurs grâce au procédé d’évasion-identification.

Tendance à l’évasion qui n’est pas purement occidentale. Au Japon par exemple, le traumatisme de la défaite et surtout de la bombe, a entraîné depuis 1945 un formidable réflexe d’oblitération du réel, d’édulcoration du monde, de superficialisation culturelle des masses. C’est le kawaï (mignon), le karaoké, le kitsch acidulé, le clip burlesque (Nissin) et l’hyper-consommation.

Un désir de plaisir, une quête de ludique et d’évasion qui poussés à leur comble désocialise les individus. Lesquels, boursouflés d’égoïsme, non seulement ne veulent plus perdre leur vie à la gagner, mais réfutent même la notion d’effort. Ce sont les hikikomori (qui s’excluent de la société) nippons ou les Tanguy français,  parasaito shinguru (parasites célibataires).

 

utopie évasion

UN DESIR D’UTOPIE

Ce refus du désespoir, ce besoin de réenchantement du monde,  peut aussi se matérialiser par une démarche active, de construction, ou parfois de destruction-reconstruction.

L’euphorie et l’engouement pour Wikileaks traduit ce besoin de croire en quelque chose d’autre, de se rassurer par un idéal supérieur porteur de sens. La fin des idéologies traditionnelles (scientiste, capitaliste, communiste, religieuse…) a laissé un grand vide qu’il faut combler. Pourquoi pas en cette démarche anarchiste assez radicale qui vise à l’implosion du système corrompu via la transparence ?

Ce besoin de sens et d’élévation explique aussi l’avènement du nouveau veau d’or : Gaïa. Entre bouddhisme et animisme, le respect de la Planète et la vie en général se pose en ultime valeur universelle, contre tous les relativismes culturels.

C’est aussi le but poursuivi par les “décroissants” qui refusent ce modèle économique et social néfaste qui nous conduit à nous perdre nous (cf crise financière) et la Terre avec. Une manifestation de plus de ce repli, de ce besoin de trouver un nouvel îlot de sérénité, loin de la furie de nos modes de vie hystériques et mondialisés.

La mondialisation, l’ouverture économique et culturelle nous confronte à la peur du déclin, à la “décadence” de nos sociétés et traditions. Un phénomène amplifié par les médias qui accroissent notre perception des mouvements et parfois les déforment. Une crainte d’autant plus forte que nos société vieillissent et par réflexe d’auto-protection, tendent à se replier sur elles-mêmes.

Cyrille Frank

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Wikileaks n’est pas une révolution, mais un soubresaut

Owni Che Guevara - Crédit photo en CC : Jeremyeckhart via flickr.com

Owni Che Guevara – Crédit photo en CC : Jeremyeckhart via flickr.com

Le monde ne sortira pas changé de l’avènement de Wikileaks. Sa naissance traduit plutôt un changement de la société qui a déjà eu lieu. Pas de panique, c’est un ajustement limité du rapport de forces, pas une révolution.

UNE JUSTIFICATION TRIBUTAIRE DU RESULTAT

Sur la légitimité de Wikileaks en soi, je pense qu’en définitive, seule la finalité en décidera. Certains dénoncent le procédé illégal, le recel d’information, l’action “pirate” ? Certes, comme toutes les informations “volées” par le Canard enchaîné le Washington Post et l’ensemble de la presse d’investigation dont on regrette à chaude larmes,  la disparition. Le 4e pouvoir ne se construit jamais qu’en opposition à la règle instituée par les trois autres.

Tout dépendra finalement de l’objet de ces révélations qui ont à peine commencé à s’égréner. A l’instar de la fameuse “désobéissance civique” employée aujourd’hui à toutes les sauces, la tolérance vis à vis du non respect des règles est très dépendante de la cause défendue. Ne pas respecter la loi et les principes démocratiques pour défendre la démocratie, oui. Mais dès lors que ces exceptions ne défendent aucune cause “légitime”, la justification disparaît.

Une fois encore, on ne distingue le génie de la folie qu’à l’aune du résultat. Ainsi du génial De Gaulle, passé tout près d’être jugé par l’Histoire comme un vieux fou, si son intransigeance, ses prises de risque militaires incroyables, son ambition démesurée n’avaient pas servi les intérêts de la France, in fine. Tout comme les défaites militaires ont valu à nos rois Charles VIII, Louis XII ou François 1er, le jugement historique de doux rêveurs obnubilés par le “mirage italien”. L’Histoire a toujours raison.

La pertinence des State Logs se jaugera donc à l’ampleur des scandales qui seront révélés. Et l’on peut supposer qu’à force de fouiller, des squelettes finiront bien par émerger de ces centaines de milliers de messages diplomatiques. Comme en témoignent notamment les dernières notes publiées en provenance du Vatican par exemple… D’ailleurs l’incroyable arrestation de Julian Assange pour des motifs douteux montre la nervosité des Etats, pas vraiment à l’aise avec ces potentielles révélations.

LE SYMPTÖME D’UN PROFOND DISCREDIT POLITIQUE

Selon le projet Wikileaks,  il faut raviver nos démocraties ternies dans le secret et le mensonge du pouvoir. La lumière de l’information portée à la connaissance de tous sert l’intérêt général contre l’opacité qui ne bénéficie qu’à quelques- uns. Cette démarche originale surprend par son systématisme et traduit un manque de confiance général en nos gouvernants.

Lorsque Wikileaks publie la vidéo militaire de l’hélicoptère Apache meurtrier (collateral murder), elle révèle au grand jour un scandale et joue le rôle traditionnel des médias qui démasquent les abus de pouvoir, les bavures, les tromperies de nos démocraties.

En revanche, quand l’organisation dévoile massivement les faits militaires ou politiques de la guerre d’Irak ou des messages diplomatiques américains, elle ne dénonce pas des abus en particulier mais porte un regard dubitatif sur l’ensemble des actions de nos dirigeants.

WIKILEAKS OU LA DEFIANCE A PRIORI

Wikileaks, se propose de passer au crible un flot de données pour y trouver quelque chose, ce qui témoigne sur le fond d’un changement de rapport au pouvoir : une suspicion d’emblée vis à vis de leur action globale.

Une méfiance qui n’est pas née de nulle part. Les mensonges éhontés de la première démocratie au monde vis à vis du déclenchement de la guerre d’Irak, l’usage contestable de la torture (Abu Ghraib), de zones de non-droit (Guantanamo) ont affecté profondément la confiance en nos dirigeants et nos institutions.

Et la France n’est pas en reste, comme sa politique en Algérie, en Afrique et ailleurs en témoignent depuis longtemps (lire l’éclairant “Histoire secrète de la Ve République”)

Ce mouvement de résistance d’inspiration cyber-punk ou anarchiste traduit ce discrédit du politique, ce désavoeu des méthodes immorales employées par les pays donneurs de leçon, incapables d’appliquer à eux-mêmes les principes qu’ils souhaitent imposer au monde.

LA SURVEILLANCE INVERSEE

Ce dont témoigne Wikileaks, c’est également d’un renversement de pouvoir momentané entre le chasseur et sa proie. Jusqu’ici ce sont les Etats et les grands pouvoirs économiques qui abusaient de cette observation constante des citoyens.

La surveillance des individus par la technologie est depuis longtemps pratiquée par ces mêmes Etats. Les caméras dans les villes, les fichiers génétiques, les empreintes digitales, les dossiers médicaux…

Sans parler des systèmes d’écoute secrets, d’Echelon , Frenchelon, Emeraude… et autre organisations prodigieuses telle la NSA destinées à capter, trier et enregistrer les conversations, les images transmises à l’échelle planétaire.

Pour la première fois donc, les Etats se voient appliquer cette surveillance qu’ils imposent depuis longtemps aux citoyens. Leurs cris d’orfraie contre cette transparence totalitaire apparaît bien tardif compte tenu de l’usage qu’ils en font régulièrement et pour un intérêt général bien souvent obscur.

Missiles informationnels

Missiles informationnels

DISSEMINATION DE L’ARME INFORMATIONNELLE

Les années 90 et 2000 ont consacré une nouvel ordre géopolitique caractérisé par l’éclatement des risques stratégiques pour les grandes puissances lié à la dissémination de l’arsenal militaire soviétique (notamment nucléaire) et à l’émancipation des pays autrefois sous tutelle ou sous contrôle russe.

Le traité de non prolifération nucléaire fut une réponse parmi d’autres à ce risque d’éparpillement du risque et de multiplication des sources de danger pour les Etats.

2010 sera-telle le début d’une période d’instabilité informationnelle du aux nouvelles technologies et à la décentralisation des système de contrôle ? Ou juste une petite bavure qui sera vite corrigée par la super-puissance ?

Difficile à dire, mais il semble que l’ouverture des réseaux, le cloud computing et la mise en ligne de plus en plus des données informatiques rende plus difficile qu’avant le contrôle des informations “sensibles”. Il y a peu de chances que des pirates s’infiltrent dans une bibliothèque gardée par des vigiles pour accéder aux archives secrètes. Sur un réseau même protégé par des mots de passe et du cryptage, rien n’est exclu.


NOUVEAU RAPPORT DE FORCE ?

Ne nous leurrons pas, en dépit de ces spectaculaires victoires de la guérilla Wikileaks, il n’y a pas de véritable changement dans le rapport des forces entre gouvernants et citoyens. Les premiers dominent toujours les seconds.

Ce sont les citoyens qui sont de plus en plus analysés,  fichés, traqués par les Etats, pas le contraire. Le risque de totalitarisme n’est pas du côté des citoyens, mais bien des gouvernements.

Il y a également un risque de verrouillage encore plus grand la prochaine fois. On a déjà vécu ce type de réaction médiatique après la guerre du vietnam, qui a conduit au contrôle total de l’information de guerre depuis, qu’il s’agisse de la guerre du Golfe, d’Irak ou d’Afghanistan.

Par ailleurs, une poignée d’idéalistes ne changent pas seule la société. Pour renverser vraiment le système, il faudrait le concours massif de la population. Or celle-ci s’en tamponne un peu le coquillard. Elle n’accorde finalement que très peu d’intérêt aux malversations des Etats en Afrique (c’est loin) ou aux violations des droits de l’Homme à Guantanamo (les prisonniers terroristes on s’en fout).

Actuellement, ce qui l’intéresse, c’est son pouvoir d’achat et ses conditions de vie. Normal, on ne se préoccupe pas des choses supérieures le ventre vide. Raison pour laquelle les idées révolutionnaires de 1789 sont venues des aristocrates, des bourgeois et des lettrés et non du peuple.

UNE  ALLIANCE CITOYENS-MEDIAS ?

Cependant Wikileaks est un exemple de plus de la contribution de la société civile à l’information. Après les commentaires, les blogs, l’UGC (User Generated Content)… L’organisation montre un exemple de plus de co-production de l’information.

Une maîtrise d’oeuvre toujours entre les mains de journalistes professionnels qui seuls possèdent le temps, l’expertise et les moyens économiques de vérifier, sélectionner hiérarchiser les données recueillies.

Mais une contribution ponctuelle qui peut s’avérer de temps à autre précieuse, soit dans l’accès aux sources via Wikilieaks, soit dans leur traitement. Voir l’appel à contribution du Guardian pour l’analyse des notes de frais des députés anglais. Ou la sollicitation de témoignages d’ Eco89 par rapport aux fermetures d’usines en France, entre autres appels participatifs.

Avec Wikileaks ce citoyen veut plus que participer à l’information, il veut aussi agir sur la cité. C’est une volonté politique qui court-circuite il est vrai le jeu normal de la démocratie représentative. Mais ni plus ni moins que les manifestations ou les grèves qui matérialisent une volonté d’agir en marge du processus normal de décision politique. Ces mouvements témoignent à la fois des dysfonctionnements de la démocratie de plus en plus remise en cause. Et en même temps, c’est un signe de sa vitalité et de la maturité accrue des électeurs. Ceux-ci de mieux en mieux informés contestent les abus de son propre système : ils n’acceptent plus sans rien dire les incohérences ou injustices de ses dirigeants.

Car, en dépit de la sourde complainte “on nous cache tout, on nous dit rien”, nous sommes de mieux en mieux informés. Certes le journal de 20h témoigne parfois d’une ligne éditoriale émolliente, celui de 13h étant parfaitement passéiste. Les pouvoirs politiques et économiques cherchent toujours à manipuler l’opinion dans le sens de leurs intérêts. Reste que nous n’avons jamais eu autant d’outils pour contourner la propagande : nous avons Internet, la TV numérique, les réseaux sociaux… autant de moyens d’accéder à un information non officielle et surtout plus complète.

Le vrai problème est que seule en profite une minorité socialement favorisée qui a le temps, l’instruction, les moyens économiques de s’informer mieux.

L’information à deux vitesses est déjà une réalité, mais qui ne cesse de s’amplifier avec l’irruption des nouveaux médias. Et la fusion annoncée entre les deux univers n’y changera rien : la vraie révolution se fait à l’école.

Cyrille Frank

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Crédits photo en CC : Jeremyeckhart et hackdaddy viaFlickr.com

Le “story-telling” contre l’information

story-telling

story-telling et information

Le “story-telling” est devenu l’un des termes à la mode du marketing-journalistique. La nouvelle martingale d’audience et de satisfaction lecteur. Pour intéresser désormais le public, il faut lui raconter une histoire susceptible de l’émouvoir. Une pratique ancienne qui présente des risques déontologiques.

Obama a perdu, Mitt Romney a gagné. Tel est le verdict de la presse au lendemain du premier débat présidentiel américain. Un exemple parlant de cette tendance journalistique à scénariser l’information, à lui donner un sens, par souci de simplification et de dramatisation.

Les faits sont mornes, banals, inintéressants ? Et bien, habillons-les d’un vernis narratif agréable, “vendeur” qui fera appel aux émotions : compassion, révolte, admiration. Tout plutôt que l’apathie, l’indifférence ou la complexité des évènements bruts.

L’enquête universitaire valide ou invalide un postulat en fonction des éléments trouvés. Les reportages d’information en particulier télévisuels, eux, sont construits en amont des preuves rassemblées. Le canevas du reportage est décidé en salle de rédaction et seuls sont collectés les images et témoignages confortant ce parti-pris, ce choix éditorial préalable.

Patrick Champagne dans “la vision médiatique” a montré comment les journalistes construisent parfois la réalité qu’ils prétendent décrire. Qu’il s’agisse du problème des banlieues ou des manifestations d’étudiants, ils vont chercher sur le terrain les éléments de réponse qu’ils ont élaboré dans leur bureau.

STORY TELLING, PAR SOUCI DE VITESSE ET DE RENTABILITE

Primo, les journalistes télé n’ont guère le temps de procéder à une vraie enquête. L’actualité commande d’aller vite, “t’as une journée pour récupérer de l’image coco”. La contrainte d’organisation et derrière celle-ci la pression économique est forte.

Secondo, la course à l’audience, la concurrence pousse au spectaculaire et à la simplification.

Des émeutes à Vaux-en-Velin ? Pour en comprendre les raisons, il suffit de voir les immeubles délabrés, la tristesse des tours, l’insalubrité des lieux que l’on va filmer sous leur pire angle. Le chômage d’une poignée de jeunes qui zonent, la violence verbale des petits caïds désireux de gagner quelques galons de respectabilité en passant à la télé, suffiront à expliquer les motifs du “malaise”. Le message est simple : c’est le lieu de vie déprimant, ces “horizons bouchés” et l’oisiveté qui conduisent à la révolte, au délit.

Tant pis si les choses sont plus complexes, tant pis si la majorité des habitants de la cité est composée de travailleurs silencieux et dociles. Qu’importe si le tissu associatif est foisonnant et créatif, si tous les équipements sportifs et culturels fraîchement achetés disent le contraire du discours misérabiliste. Le journaliste ne sélectionnera que les éléments conformes à son schéma originel.

Il faut raconter cette histoire qui apportera du “sens” au téléspectateur. Mais s’il vous plaît une explication rapide, le sujet ne dure que 5 mn. Difficile d’aborder la complexité dans des formats si étroits, et pas de chance : notre monde se complexifie

Et puis l’intelligence n’est tout simplement pas rentable. Il est tellement plus vendeur d’angler un reportage de 20 mn sur la violence machiste des jeunes de banlieue. Du spectaculaire, du révoltant, de l’anxiogène coco…

L'émotion contre l'information

L’émotion contre l’information

L’EDULCORATION DU REEL

Certains autres reportages vont procéder à l’inverse en valorisant les émotions et sentiments positifs. Le JT de 13h de Jean-Pierre Pernaud nous modèle une France idéale et irréelle de carte postale, celle de nos régions tellement riches, jolies et harmonieuses. Cette France de la tradition emplie de bon sens, de beauté, d’intelligence. Une vision conçue sur mesure pour sa cible : les retraités et femmes au foyer, majoritaires devant leur poste à cette heure de la journée.

Mais les champions toutes catégories du story-telling sont indéniablement les journalistes sportifs, en particulier en télévision. Stade2 version Chamoulaud/Holz ont poussé à son comble cette façon de faire du journalisme, par scénarisation de l’information.

Le domaine roi où s’exerce cette technique : les portraits qui sont construits à l’hollywoodienne, sur des canevas standardisés :

1- Un défi difficile, un but lointain et inaccessible (championnat, prix…)
2- Des difficultés, des épreuves, la souffrance, les injustices qui s’accumulent
3- Description des vertus du héros : gentil, persévérant, fidèle, aimant sa famille…
4- La victoire, enfin, l’apothéose, la récompense.
5- Epilogue : tout est bien qui finit bien, la morale est sauve, il n’y a pas de hasard, les justes sont récompensés. Vous pouvez dormir tranquilles, tout est bien dans le meilleur des mondes.

Dans ce vieux reportage de Stade2, le petit jeune dont on dresse le portrait, Zinedine Zidane est un gentil garçon. Et comme les mots pour le décrire ne viennent pas tout seuls à sa compagne, le journaliste n’hésite pas à les lui souffler : “il est gentil hein ?”… Construction préalable.

La vie est déjà assez dure, le sport conçu comme divertissement se rapproche de la fiction, pour servir l’émotion, y compris contre l’information.

D’où la mièvrerie de Gérard Holz qui dissimule gentiment les histoires de gros sous, la tricherie institutionnalisée du vélo ou de l’athlétisme, les vilaines batailles en coulisses. Qui idéalise les portraits des sportifs qui sont tous “sympas”, même quand tout le monde sait en coulisse qu’ils sont parfaitement antipathiques.

Dans ce monde de carton-pâte, kawaï et kitch, la télévision devient évasion, rêve, fiction sous les apparences d’une réalité objective. L’alibi derrière la guerre économique que se livrent chaînes de tv ou titres de presse est vite trouvé : donner du bonheur aux gens.

LA TÉLÉ RÉALITÉ N’A PAS ÉTÉ INVENTÉE PAR ENDEMOL

Ce mélange de fiction et de réalité tellement dénoncé quant il s’agit du “Loft” ou de “Secret Story” ne date donc pas de ces émissions. Ce mélange emplit nos journaux télé, nos reportages, nos magazines depuis bien plus longtemps…

L’objectivité journalistique n’existe pas bien naturellement. On n’échappe pas à sa culture, son éducation, son environnement qui forgent des constructions mentales, des a-priori inconscients.

Mais s’il n’y a pas obligation de résultat en termes d’objectivité, il y a une obligation de moyens : l’honnêteté intellectuelle, la rigueur dans le recueil des données, la confrontation des points de vue, la prudence dans la présentation des informations… Autant de qualités qui font un bon journaliste (entre autres).

Aujourd’hui, la culture de l’émotion à tout prix déforme l’information. Et la compétition autour de l’attention par ultra-concurrence des messages et des émetteurs accentue le mouvement.

Sous prétexte d’apporter du sens au lecteur-téléspectateur, même si l’explication est fausse ou incomplète, sous prétexte de lui procurer du “bonheur”, on déforme la réalité. Ce qui n’est pas si grave quand on annonce clairement la couleur. Ce qui l’est davantage quand le mélange est effectué insidieusement, par la bande, sous un vernis de respectabilité.

Finalement, je préfère presque le “Loft” à “Envoyé Spécial”.
Presque.

Cyrille Frank

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vieille machine à écrire - mediaculture.fr

Crédits photo en CC via Flickr.com : leightonoc

Je donne des formations en web-journalisme depuis des années à travers la France, en PQR, en presse généraliste ou spécialisée, en radio ou en télé. La manière dont les journalistes de médias traditionnels voient l’avenir, se résume selon moi en 3 mots : « inquiétude », « méfiance », «doute ».

Inquiétude vis-à-vis de leur avenir
Méfiance à l’égard des nouvelles technologies
Doutes sur leurs capacités à s’adapter

Les journalistes traditionnels, autrefois sceptiques, voire dédaigneux à l’égard du web ne le sont plus guère, ou de façon anecdotique. La période pas si lointaine où ils s’amusaient avec une certaine condescendance de ces forçats du web, collés à l’écran et vissés sur leur chaise, est révolue. Sentiment partagé par Jean-Marie Charon, de retour des assises du journalisme 2010 et qui constatait une évolution : “On entre dans les questions de pratiques et moins d’ a-priori” (depuis les 1ères moutures de 2006 ou même par rapport à l’année dernière, précise-t-il).

Aujourd’hui, la plupart s’inquiètent de leur avenir professionnel, de l’évolution de leur métier et de leurs conditions de vie. Entre temps, il est vrai, les difficultés de la presse se sont accentuées, sous l’effet de la crise financière et de la chute brutale des investissements publicitaires.

UN TRAVAIL DE MOINDRE QUALITE

C’est sans doute le premier facteur d’inquiétude des professionnels avec qui je discute. Souci qui montre à quel point les journalistes sont attachés à leur métier et à la qualité de leur travail, avant même les problèmes liés à leur confort de vie.

La course à l’information, cette frénésie de vitesse symbolisée par Twitter est l’objet de la plus grande méfiance. Comment continuer à exercer correctement son travail si l’on n’a plus le temps de vérifier l’information, si l’on ne nous laisse plus le temps d’enquêter, de creuser, d’aller au fond des choses ?

Apparaît en filigrane, le problème de la course à l’audience pour générer des revenus publicitaires, au détriment quelquefois des missions essentielles du journaliste.

Au premier rang de ces dernières, la fonction citoyenne du journalisme : former des esprits libres, éduquer, élever les lecteurs vers des informations « nobles ».

Une mission qu’ils estiment globalement en recul dans la presse en ligne en raison des difficultés du modèle économique (faible coût de la publicité, fuite des petites annonces…) qui pousse à une stratégie d’acquisition de trafic plus ou moins racoleuse. Google  et Facebook concentrent une autre part des critiques.

Ces deux géants omnipotents et omniprésents dicteraient leur loi aux journalistes, contraints d’écrire pour eux. Une vision biaisée que je conteste dans cet article « Google n’est pas responsable de la standardisation journalistique ». La technologie imposerait donc non seulement son rythme mais aussi ses contraintes au détriment de l’intérêt du lecteur.

Je réfute d’une part ce fatalisme et prétends par ailleurs, que cette adaptation au support n’a rien de nouveau ni de spécifique. Tous les médias adoptent en effet un certain format, conditionné par le mode de réception et les effets de modes, mais qui ne constitue en aucun cas une règle absolue. En radio les recruteurs privilégient les voix basses et graves, a priori plus agréable à l’oreille que les sons plus aigus.

Mais heureusement, il y a des contre-exemples et des voix plus claires ont su faire leur place en radio, grâce au talent du locuteur qui compensait l’inadéquation au format. Les règles sont conçues pour s’en affranchir et si conformisme il y a, elle provient des décideurs, managers et institutions (les écoles de journalisme), pas des outils médiatiques eux-mêmes.

Cette mission « noble » d’éclairage des consciences est pour beaucoup de journalistes de la vieille garde, au cœur de leur conception du journalisme. Une vision honorable mais restrictive et dangereuse, si appliquée avec trop de raideur. Celle d’une “vérité supérieure” dont le journaliste serait détenteur et qu’il aurait pour rôle de transmettre aux foules imbéciles. Théologie du journalisme qui rappelle furieusement les propagandes soviétiques, maoïstes et autres totalitarismes…

Or, cette prérogative journalistique est aujourd’hui remise en cause par l’irruption du web 2.0. La conversation profane est venue concurrencer la parole « sacrée » du journaliste. Et c’est là encore un sujet d’inquiétude : comment éprouver de la satisfaction à voir ses articles souillés de commentaires ineptes, creux et sans « intérêt » ? Avec en arrière-plan chez certains journalistes, un vague mépris vis-à-vis du populaire à qui l’on devrait exiger un permis de s’exprimer pour en écarter les plus idiots. Vision élitiste dont ils ne se rendent pas compte qu’elle bafoue les principes démocratiques dont ils se revendiquent pourtant constamment.

Une autre peur s’empare des journalistes à l’ancienne vis-à-vis des pratiques numériques, c’est celle de la polyvalence à tout crin, l’image du journaliste “Shiva”, à qui l’on demande de tout faire, simultanément, en un minimum de temps. Le plus dur à vivre pour eux n’est pas tant le stress et le manque de sérénité dans le travail – ils sont habitués aux “bouclages” ou au stress du direct – que le résultat décevant, voire déprimant de cet activisme.

Et sur ce point, les journalistes n’ont pas toujours tort. Une frénésie de multimédia s’est emparée des journaux, qui a conduit certains à exiger de leurs journalistes la production de vidéos, de photos, en plus et en même temps que leurs papiers. C’est alors l’organisation, le flux de la copie qui est à revoir. Difficile de faire tout bien : les photos, la vidéo et l’interview papier, surtout sur un évènement chaud et/ou dramatique.

Frustration aussi en aval, quand, après avoir miraculeusement réussi à produire son article, envoyé ses photos pour le diaporama et monté laborieusement la vidéo, ces deux derniers  ne sont pas publiés, faute d’une équipe web suffisamment étoffée. Les goulets d’étranglement du circuit de production sont des freins massifs à la motivation des troupes. Pourquoi s’échiner pour rien ? Cela ne sera pas publié…

Les journalistes traditionnels déplorent aussi la perte de qualité liée à l’abandon partiel et progressif des fonctions de relecture : la fin annoncée des SR (secrétaires de rédaction) en particulier. Sur Internet, cette tâche pas totalement nécessaire devient synonyme de coût inutile. Il est vrai que certains rédacteurs se reposaient un peu trop sur les correcteurs-réviseurs de papiers. L’absence de ce matelas de sécurité devrait donc les responsabiliser, ce n’est pas trop tôt !

Mais par ailleurs, il est très difficile de garder du recul sur sa prose. Il est utile de se faire relire et corriger par un regard extérieur, car c’est dans l’inter-subjectivité qu’on évite les erreurs, les malentendus et les bévues déontologiques. Il faudra donc envisager des modes de travail et de relecture collectifs qui transforment tous les rédacteurs en potentiels SR. Il y aura indéniablement une perte d’exactitude, car tout le monde n’a pas l’œil aguerri et l’expérience d’un bon SR, mais les temps sont durs et la presse peut-elle vraiment se permettre ce luxe ?

UNE PERTE DE QUALITE DE VIE

Avec les nouvelles technologies l’angoisse d’une disponibilité professionnelle permanente  sourd des différents publics journalistes que j’ai pu former.

S’informer tout le temps, être à l’affût des dernières news signifie ne jamais vraiment décrocher et cela rend difficile la coupure psychologique nécessaire entre vie personnelle et le bureau.

Effectivement, cette disponibilité mentale, cette porosité à l’actualité doit être constante, même si elle ne signifie pas une astreinte réelle. Le dimanche soir avant de retourner au travail, il faut en effet avoir jeté un œil à ce qui s’est passé durant les dernières 48 heures, afin d’en imaginer les conséquences éventuelles sur son propre travail : nouveaux sujets et angles, nouvelle hiérarchie de l’information… Et cela, même quand on travaille sur un rythme hebdomadaire ou mensuel… Je repense à l’étonnement de cette jeune journaliste s’exprimant aux assises de Strasbourg : «  Twitter, obligatoire même pour les journalistes magazine ? »… Oui, même.

Cela signifie-t-il une perte de qualité de vie ? Oui, pour ceux qui considèrent leur job comme un pensum, une fatalité nécessaire pour subsister. Oui aussi pour ceux se laisseront absorber par leur boulot et ne sauront pas prendre le temps de vivre !

Car il faut fixer des limites à l’hyper-connectivité et ne pas se laisser complètement déborder. Twitter, les blogs, le web 2.0 peuvent être envahissants. On tombe vite dans le feedback grisant avec le lecteur, dans la quête des followers, dans la dépendance à sa communauté. Il appartient à chacun de dominer ces technos pour en tirer le meilleur, sans en devenir esclaves. Tout comme on a réussi à dominer les autres médias : la télévision hypnotisante dont on arrivait pas à se décrocher étant jeunes, le téléphone avec les copines vissé sur l’oreille qui rendait fous nos parents et affolait les factures.

Perte de qualité de vie dans la remise en question de ses compétences. Réapprendre son métier quand on a des années, voire des décennies d’expérience ? Duraille. Surtout quand le formateur est un petit jeune qui semble à peine débarqué de son école (je fais très jeune, pourvu que ça dure) :-).

journaliste "couteau suisse"

journaliste “couteau suisse”

Il est toujours difficile de changer ses habitudes, de désapprendre ce que l’on croyait acquis. La résistance au changement est naturelle chez l’homme et c’est toujours un effort de changer, de s’adapter. Mais cet effort est impératif pour nos métiers (et pas que les nôtres). Il faut bien comprendre que tel des Sisyphe de la plume, les journalistes devront accepter de réaliser cet effort tout au long de leur carrière. Et de plus en plus souvent, car l’accélération technologique modifie les usages de plus en plus vite. La mobilité, l’interaction, demain la 3D et la réalité augmentée vont modifier nos métiers, nos outils mais pas le fond de nos compétences : trouver l’information, la valider, la hiérarchiser, l’enrichir.

Perte de qualité de vie chez les planqués ? Très probablement !

La presse ne peut plus se permettre de payer des gens à glander. Tôt ou tard les quelques passagers clandestins qui subsistent seront débusqués, car les titres sont contraints à la chasse aux coûts (il le seraient d’ailleurs davantage et depuis longtemps sans la perfusion des aides publiques à la presse qui s’élève à près d’un milliard d’euros). Ou ces fonctionnaires de la presse disparaîtront avec les titres eux-mêmes.

– Ainsi des typistes, chargés dans certaines rédactions de recopier les textes envoyés par les correspondants et les journalistes, ces derniers ayant interdiction de saisir les caractères eux-mêmes.

– Ainsi des correcteurs qui s’ajoutent parfois aux secrétaires de rédaction et sont chargés uniquement de la validité orthographique et grammaticale du texte, sans se préoccuper de la structure. Absurde, car on sait qu’il vaut mieux parfois réécrire entièrement une phrase ou un paragraphe…

LES TECHNOS LIBERENT AUTANT QUELLES CONTRAIGNENT

Les nouveaux outils sont surtout des moyens de gagner en efficacité Et en qualité de vie, par le temps qu’elle permettent d’économiser.

– La numérisation des données a donné naissance à cette prodigieuse invention qui est au journalisme ce que l’imprimerie est au moine copiste : le moteur de recherche. Qu’on songe aux heures et aux jours gâchés autrefois à rechercher laborieusement les informations dans les archives papier de la bibliothèque ou des bandes magnétiques des journaux qu’on devait faire défiler en accéléré, jusqu’à dénicher enfin la perle qu’on cherchait. Encore fallait-il avoir une idée de la date, sinon on se fadait des années d’archives sans garantie de succès. Et en accéléré l’attention est moins fiable bizarrement.

Les flux RSS regroupés dans un agrégateur aujourd’hui permettent d’augmenter considérablement et la couverture d’information et la spécialisation des recherches. Feedly, Inoreader permettent non seulement de faire une recherche par mots clés sur l’ensemble des titres que l’on enregistrés, mais aussi sur un dossier thématique ou sur un seul titre en particulier. Mieux encore, combinés aux alertes Google ou Talkwalker, ils récupèrent tout seuls des requêtes avancées, plus besoin de partir à la pêche, il suffit de relever périodiquement ses filets…

Les documents partagés en ligne via le « cloud computing » permettent de travailler en collaboration de manière très facile, à distance. Ils conservent l’historique des versions précédentes et sont accessibles de n’importe où. Plus besoin d’une clé USB qu’on égare, plus de souci de versions vétustes du document. Plus de problèmes d’incompatibilité de formats…

Les outils de communication à distance de type Skype permettent de faire des interviews rapidement, à moindre coût. C’est aussi un moyen d’organiser des conférences de presse en un clin d’oeil entre personnes situées aux quatre coins de la planète.

Les blogs ou comptes Youtube qui permettent aux jeunes talents d’émerger et qui accroissent la valeur des journalistes sur le marché de l’emploi. Mais aussi vecteur d’approfondissement des sujets, instrument de passion et de valorisation personnelle, lieu de contacts et de réseautage professionnel (ou pas).

Bases de données

Bases de données

Les bases d’information n’ont jamais été aussi nombreuses (cf mon papier « trop de mémoire ou pas assez ? »). Plus besoin d’aller poireauter à la photocopieuse de la bibliothèque Sainte Geneviève ou de Beaubourg (clin d’œil aux Parisiens) pour récupérer le texte du journal officiel. Il y a désormais legifrance.org

– Vous n’avez pas eu le temps de faire votre revue de presse ? Qu’à cela ne tienne, un œil sur votre fil Twitter vous dira l’essentiel : vos abonnés cherchent pour vous et ils sont 350 fois plus nombreux.

– Vous cherchez un avis d’expert sur un point spécifique de votre article ? Twitter, votre carnet d’adresses en ligne, vous fournit votre profil et votre réponse à vitesse grand “V”. Rien de bien différent par rapport à votre ancien calepin élimé, si ce n’est le temps qu’il vous a fallu pour le constituer. Des années pour la version papier, quelques mois sur Twitter.

Les nouvelles technologies représentent un gain de temps, d’énergie, de stress considérables. Temps et énergie que l’on peut  désormais consacrer au fond : vérifier les informations, les confronter, les comparer, les classer… pour les rendre intelligibles et donner du sens aux lecteurs.

 

———————-

Les journalistes des “vieux médias” ont peur et ils ont des raisons de trembler, compte tenu de la crise et des évolutions structurelles du lectorat. Leurs réactions ne relèvent pas que du corporatisme, de la défense d’avantages acquis et d’une inertie molle face au changement.

La profession s’inquiète surtout des conséquences des évolutions techniques sur la qualité de son métier, avant même son souci de confort. De ce point de vue, bonne nouvelle : les technologies sont de réels vecteurs d’efficacité et de qualité. A condition que l’organisation des entreprises de presse soit adaptée, qu’elle n’exige pas trop de ses rédacteurs, trop vite, sans les consulter et sans tenir compte des contraintes préexistantes. Parfois, c‘est surtout la direction qu’il faudrait former.

Cyrille Frank

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Crédits photo en CC via Flickr.com : leightonoc, picnikk et jordyb

Information internationale en recul dans la presse, signe d’un repli identitaire ?

Repli identitaire ?

Repli identitaire ? Crédit photo en CC : mkrochia via Flickr.com

Une étude d’une association britannique, The media standard trust, révèle le déclin du traitement de l’information internationale dans la presse britannique. Un phénomène relevé par Rue89 qui estime qu’en France, il en serait de même.

DE QUOI PARLE-T-ON EXACTEMENT ?

L’information internationale, est-ce seulement le traitement d’un événement provenant de l’étranger quel qu’il soit ? Ou parle-t-on des domaines “nobles” du journalisme : la politique, économie, société au plan international ?

Le distingo est important car j’ai constaté de manière empirique une augmentation du traitement des faits étrangers d’ordre insolite, people, spectaculaire.

Ainsi pour ne citer qu’un exemple, les frasques de Berlusconi bénéficient en France d’une assez belle couverture, de même que les bourdes de notre président sont elles-mêmes assez bien relayées à l’étranger.

On peut faire cette même remarque s’agissant d’ailleurs de la couverture politique. Comme le constate fort justement Nicolas Vanbremeersch (Versac), le “syndrôme Raphaelle Bacqué” se développe en matière politique. Les coulisses, les relations intimes entre personnalités (à l’image du best seller “sexus politicus”), les petites phrases, les intrigues et coups bas… ce genre de traitement tend lui, à se développer dans l’information.

UN RECUL DE L’INFORMATION SÉRIEUSE EN GÉNÉRAL

Mon intuition de lecteur régulier de la presse et d’ancien rédacteur en chef de l’actualité d’un grand portail (AOL) me permet de donner raison à Pierre Haski de rue89, sans trop de risque.

Oui le traitement de l’information internationale se réduit, tout comme tous les sujets “eyebrow” comme disent les anglais, les sujets sérieux qui font lever le sourcil.  J’en ai été moi-même l’instigateur autant que la victime. Comment expliquer ce phénomène ?

La course à l’audience naturellement dans un univers hyper-concurrentiel où les cinq premiers du classement Nielsen récupèrent 70 à 80% des budgets publicitaires des grandes marques. Ceci dans un contexte où le CPM (coût par mille) est au minimum dix fois plus faible qu’en presse papier, à la fois pour des raisons historiques (les éditeurs ont bradé leur inventaire Internet, car c’était le cerise sur le gâteau) et structurelles (explosion de l’offre qui a tiré les tarifs publicitaires à la baisse).

La frilosité des dirigeants Internet. Pas de risque, pas d’innovation. On se concentre sur les valeurs sûres d’audience : faits divers, people, insolites, spectaculaire. D’où ce phénomène de mimétisme des lignes édito qui finissent par se ressembler toutes plus ou moins. On retrouve ce manque de prise de risque en télévision où TF1 préfère acheter des séries américaines qui ont fait leurs preuves ailleurs que d’investir dans des productions françaises, à la différence de Canal+ , qui a retourné cette contrainte légale en force de différenciation et de recrutement d’abonnés.

Une tendance sociologique de fond. Le divertissement, le plaisir prennent de plus en plus d’importance (voir ou revoir l’excellent et prémonitoire Wall-E) dans notre société. avec en contrepoint l’évitement de l’effort, de la contrainte et de l’anxiogène. Même le fait divers cède un peu du terrain face au LOL, au rire d’évitement, d’oubli.

Une adaptation conjoncturelle. La crise est passée par là. La majeure partie des gens voient leurs revenus stagner ou régresser. Et surtout leurs conditions de vie se dégradent. Augmentation de la précarité du travail (CDD, interim, freelance…), augmentation des temps de transport (dans des conditions de plus en plus mauvaises, par manque de renouvellement des équipements collectifs liés à un désinvestissement public progressif), baisse de la qualité des services publics ( plus les moyens budgétaires)…

UN REPLI RÉFLEXE D’AUTO-PROTECTION

Age d'or de la protection -mediaculture.fr

Age d’or de la protection -mediaculture.fr – ©nickmard vis Flickr.com

Face à ces difficultés réelles, les individus se recentrent sur eux-mêmes, leurs famille proche, leurs amis. Bien sûr, avec Facebook, ils s’amusent à avoir 130 amis ou plus. Mais en réalité, ils ne discutent toujours qu’avec les 10 ou 15 mêmes, comme le rappelle Cameron Marlow,  le sociologue maison de Facebook dans une étude relayée par Readwriteweb

Pour pouvoir s’intéresser à des choses supérieures, il faut être déjà dégagé de ses contraintes primaires ( manger, se vêtir, se loger : se rappeler la toujours probante pyramide de Maslow)

C’est bien la raison pour laquelle, ce sont les classes supérieures, bourgeois, aristocrates, clercs qui ont fomenté la révolution française. Ils étaient bien les seuls qui pouvaient se permettre d’y penser, et pouvaient prendre le risque (indépendamment du capital culturel qu’ils avaient accumulé grâce à la lecture des Lumières sous Louis XV). Le peuple lui, n’en a été que le bras armé et finalement aussi long à se révolter que dur à calmer par la suite.

Il faut ajouter aux problèmes matériels, une inquiétude protéiforme et diffuse vis à vis de la mondialisation, l’avenir, les technologies qui nous échappent. Un désaveu du politique corrompu et impuissant face aux organismes internationaux qui les détrônent (ONU, OMC, Bruxelles…). Sans oublier les technologies qui s’emballent, si difficiles à suivre et finalement anxiogènes pour beaucoup. En témoignent les réactions de rejet y compris parmi les élites traditionnelles (Séguéla, Minc, Finkielkraut…)

Autant de facteurs d’instabilité psychologique qui expliquent les mécanismes de repli, dont la xénophobie est d’ailleurs l’une de ses manifestations les plus détestables.

L’évasion hédoniste et le repli identitaire, communautaire ou xénophobe, ont des fondements à la fois conjoncturels et structurels qu’encouragent parfois avec une certaine irresponsabilités des médias aux abois. Il est temps de rééquilibrer les choses et de ne pas céder à la facilité. Les internautes, tels des enfants gavés d’infos acidulées pourraient nous reprocher plus tard notre démagogie intéressée…

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC : mkrochia via Flickr.com et nickmard

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