Modèles économiques des médias, marketing de contenus, outils et bonnes pratiques éditoriales, déontologie de l’information, usages et tendances et un zest de psycho-sociologie pour comprendre les usagers, ce qu’ils veulent et où ils vont…

Comment la course à l’attention renforce la société de l’ego

ego en abîme

ego en abîme

Le besoin de se différencier dans nos univers urbains socialement homogènes et foisonnants accentue la société du narcissisme. Les réseaux sociaux reflètent cette compétition en vue de capter l’attention, nouvel or, car devenu rare.

EMERGER DE LA MULTITUDE UN BESOIN NATUREL

Sans tomber dans les théories sociobiologistes radicales, on peut raisonnablement postuler que l’égo, la vanité, l’exaltation de soi sont en partie au moins le résultat d’une stratégie adaptative de l’espèce humaine.

A l’époque préhistorique, la survie du groupe se joue sur des critères de force et de résistance physique individuelle en des temps d’insécurité où l’Homme est démuni face à la nature. Il faut être fort pour résister aux intempéries, aux longues transhumances, aux dangers d’un environnement sauvage… Il faut être fort aussi pour s’imposer auprès des autres mâles dans la compétition sexuelle et l’accès aux femmes, pour la perpétuation de son capital génétique.

Autre critère déterminant en termes de survie : la cohésion, la solidarité du groupe qui permet de lutter contre les animaux sauvages ou encore d’organiser des chasses collectives permettant d’abattre de plus gros animaux. Laquelle procure en retour une meilleure sécurité alimentaire, efficacité qui justifie la perpétuation de ce mode d’action commune.

Dernier facteur sélectif primordial pour la survie du groupe et qui, selon la théorie darwinienne, entraîne l’évolution de l’espèce humaine : l’intelligence. Celle-ci permettant l’élaboration d’armes pour se protéger, d’outils pour fabriquer des vêtements (qu’on pense à la géniale invention de l’aiguille !), du feu qui révolutionne l’alimentation et inverse le rapport de force de l’Homme face à la nature…

De nos jours les risques liés à la survie immédiate ont disparu mais d’autres enjeux sont apparus, notamment la nécessité d’émerger au sein de la multitude. D’où ce besoin de différenciation plus fort qui passe par la maîtrise de l’intelligence communicationnelle.

LA COMMUNICATION NOUVEAU FACTEUR DIFFERENCIANT

Nos modes de vie de plus en plus urbanisés, la centralisation des activités humaines liée à l’industrialisation a rapproché géographiquement les individus. Nous sommes en permanence entourés d’une multitude d’autres êtres humains.

Par ailleurs la société moderne accentue la standardisation des modes de vie qui se calque d’une part sur l’homogénéité des activités professionnelle : les clones d’employés ont remplacé la foultitude des petits métiers d’autrefois (d’ailleurs il suffit d’aller faire un petit tour en Inde pour se rappeler cette incroyable diversité originelle).  Standardisation alimentée d’autre part par le modèle économique industriel à l’origine de cette fameuse “société de consommation” qui a besoin de produire massivement pour fonctionner. Qui n’a pas eu chez lui une étagère Ikea “Billy” ?

Société de consommation standardisée qui s’auto-alimente par les mécanismes de différenciation sociale comme l’ont bien montré Jean Baudrillard (“La société de consommation”) ou Pierre Bourdieu (“La distinction”).

Mais avec les nouvelles technologies de l’information et l’irruption de la conversation mondiale via le web 2.0 et les réseaux sociaux, la communication est devenue un outil majeur de cette fameuse différenciation nécessaire dans la compétition économique, politique et sexuelle.

Les bons mots échangés sur Facebook, les articles de blog comme celui-ci sont autant de moyens de faire connaître sa différence, sa singularité, sa valeur en tant qu’objet de consommation social et culturel.

Avoir une conversation en société, être “intéressant”, drôle, original est devenu un impératif social pour exister. Alors pour se faire, il faut alimenter la machine : on se tient de plus en plus au courant pour avoir des choses à raconter, on visite des expos, on va au ciné, on fait du bricolage, de la déco pour témoigner de sa créativité… En réalité la  motivation et la finalité sont très souvent sociales : il faut capter l’attention des autres, denrée de plus en plus rare.

LA COMPETITION AUTOUR DE L’ATTENTION

Mus par ce besoin constant de valorisation sociale, nous sommes dans “l’agir “ permanent, pris d’un activisme forcené. Il faut toujours faire quelque chose : travailler, lire, regarder la TV, manger, dormir. La non-action, la contemplation est disqualifiée (contrairement à d’autres cultures, notamment bouddhistes). Je vous invite à voir ou revoir “Kennedy et moi” avec l’excellent Jean-Pierre Bacri.

Cet affairement constant a pour corollaire un déficit d’attention porté à autrui. Il faut rationaliser ses investissements affectifs, son temps de socialisation, ses marques d’attention à nos proches, nos amis, nos collègues. On entre ainsi dans un cercle vicieux : plus l’on s’active en vue d’une socialisation ultérieure, plus on raréfie l’attention globale disponible et donc moins l’on a de chance de se socialiser réellement.

Finalement les collègues sont les mieux lotis car ils bénéficient d’une attention “forcée”. Et qui explique sans doute en partie ce lien très fort qui se tisse de nos jours entre collaborateurs d’entreprise, en positif ou négatif. D’où également cette confusion affective entre privé et professionnel, créateur de convivialité et de drames quand des dissensions et déceptions se font jour, immanquablement.

A cela s’ajoutent les nouveaux médias, les nouvelles pratiques culturelles : jeux vidéo, informatique, réseaux sociaux qui s’ajoutent aux anciennes : télévision, radio, journaux…
Sans parler de l’explosion de l’offre s’agissant de ces derniers.

Autant de nouvelles activités consommatrices de temps qui réduisent l’attention disponible aux autres. “Tu vas pas lâcher un peu ta console ?”, “Oh non ne m’appelle pas jeudi, c’est le jour de mon émission préférée”…

On se souvient du mot de Patrice Le Lay de TF1 sur le “temps de cerveau disponible” qu’il vendait aux annonceurs. Phrase juste et finalement assez honnête qui a fait grand bruit. Il ne disait pourtant tout haut que ce que l’ensemble des médias font, tout bas.

LA MISE EN SCENE DE L’EGO, UNE STRATEGIE DE DIFFERENCIATION

standardisation modes de vie

standardisation modes de vie

Le mécanisme n’est pas nouveau mais nos modes de vie et l’irruption de nouveaux outils accentuent ce phénomène. Il faut se mettre en avant pour émerger et comme les instruments à disposition nous y encouragent…

Les blogs, les réseaux sociaux, les plate-formes communautaires diverses (Flick’r, Youtube, WAT), les sites participatifs (Rue89, 20 minutes, Le Post)… Sans parler de l’ouverture des commentaires sur la plupart des sites d’information. Le robinet d’expression et d’égo est désormais ouvert.

En entreprise le nouveau credo n’est plus tant le  “savoir faire” que le “faire savoir”. Les valeurs chrétiennes d’humilité ne sont plus opérantes de notre société en termes d’efficacité sociale. Il faut au contraire “emboucher les trompettes de sa renommée”, se mettre en avant le plus possible pour avoir une chance de retenir cette fameuse attention.

C’est bien d’ailleurs ce reproche que l’on fait aux jeunes journalistes galériens qui à travers le “personal brandingcherchent juste à s’en sortir, comme je l’ai écrit dans un billet précédent.

D’ailleurs Internet s’il a échoué comme les autres technologies de l’information à démocratiser véritablement la culture et le savoir, est néanmoins un formidable propulseur de talents. C’est un système beaucoup plus ouvert qui permet l’émergence des individualités, blogueurs de qualité (Maitre Eolas, Hugues Serraf, Versac), amuseurs (Vinvin, Mathieu Sicard)… La parole publique confisquée autrefois par les élites de la presse et des médias peut désormais s’exprimer et permettre à certains de sortir du lot en montrant leur valeur.

LA COURSE A L’ATTENTION CREATRICE D’UNE EMOTION FACTICE

bonheur pour tous

bonheur pour tous

Enfin, cette course à la sociabilité, à l’attention génère une façade de sentiments et d’émotions fausses destinées à répondre à la demande supposée de la communauté. C’est l’obligation de bonheur, la course à l’épanouissement qui valorise l’individu et efface le moindre problème, édulcore le monde dans un mécanisme identique au Kawaii japonais (lire à ce sujet “l’euphorie perpétuelle” de Pascal Bruckner)

– C’est la bonne humeur permanente, “la pêche”
– C’est l’exagération des sentiments positifs “j’ai passé un suuuperrr week-end”
– C’est la gentillesse mielleuse “vous êtes des amours, vous êtes vraiment formidables”
– C’est l’humour, la dérision systématique, le LOL tellement plus tendance et jeune que le propos sérieux et rébarbatif.

Ou bien au contraire, l’usage du cynisme sert d’instrument de domination symbolique sur les individus, sur les évènements. Se moquer, c’est afficher une certaine transcendance : extérieure et supérieure à la chose raillée.

UNE NOUVELLE SOURCE D’INEGALITE

Dans cette mise en concurrence des individus sur le temps d’attention disponible, tout le monde ne part pas avec les mêmes chances. Seuls les plus intéressants, les plus drôles, les plus gentils tirent leur épingle du jeu.

Les médiocres, les sans-culture, sans-avis, sans-humour sont les 1ères victimes de cette discrimination sociale. Et comme d’habitude, ce sont les moins favorisés socialement, ceux n’ayant pas un degré d’instruction et de culture très élevé, ceux n’ayant pas été initiés au second degré depuis l’enfance. Ceux qui n’ont pas été voir des films intelligents, des musées d’art modernes… qui héritent d’une conversation pauvre, sans valeur aux yeux de la classe moyenne/supérieure.

Alors les “sans-conversation” se regroupent et se consolent entre eux. C’est le pilier de bistrot qui refait le monde avec des bribes mal digérées d’information et de rumeurs glanées ici et là.

Ce sont les jeunes de banlieue qui se rassemblent au pied des immeubles, parlent leur langage, suivent un rituel d’appartenance bien précis. Qui les rassure et les enferme aussi. Lire Hegel et sa “phénoménologie de l’esprit” : “se poser en s’opposant aux autres”.

Les nouveaux médias ne sont pas responsables de cette course à l’égo qui est concomitante à la société de consommation. Mais l’homogénéisation des modes de vie, la concentration humaine et les nouveaux outils accentuent ce phénomène. J’émerge donc je suis…

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC via Flickr.com Captain Kobold, Profzucker, Swamibu

Présidentielle 2007 : vous rappelez-vous cette série de bourdes, erreurs et manipulations ?

Depuis le début de la campagne, les principaux candidats ont multiplié les erreurs, les approximations, voire les franches bourdes.

SÉGOLENE ROYAL

  • Le 7 novembre 2006: lors des débats des primaires socialistes, Ségolène Royal affirme : ” Il ne faut pas laisser l’Iran accéder au nucléaire civil, et donc militaire”.Cette position, en contradiction avec le traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), déclenche le scepticisme de ses deux adversaires socialistes Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn.
  • Le 6 janvier, en visite en Chine : “Comme disent les Chinois, qui n’est pas venu sur la grande muraille n’est pas un brave, et qui vient sur la grande muraille conquiert la bravitude”.
  • Le 15 janvier, elle complimente la vitesse de la justice chinoise : “J’ai rencontré hier un avocat – je lui ai demandé comment fonctionnait les tribunaux- qui me disait que parfois les tribunaux sont plus rapides qu’en France. Vous voyez avant de donner des leçons à d’autres pays regardons toujours les éléments de comparaison”.Compte tenu du caractère expéditif de la justice chinoise (au moins un millier d’exécutions par an), cette phrase est pour le moins maladroite.
  • Le 22 janvier, sur Canal+Ségolène Royal déclare : “Une femme sur trois est assassinée sous les coups de son conjoint, là dans la France dans laquelle nous vivons”.La vraie statistique est plutôt une femme tuée tous les trois jours.
  • Le 22 janvier: Ségolène Royal exprime sa sympathie pour la “souveraineté et la liberté du Québec”.Ces propos déclenchent des réactions virulentes au Canada, à commencer par celle du Premier ministre Stephen Harper. “L’expérience enseigne qu’il est tout à fait inapproprié pour un leader étranger de se mêler des affaires démocratiques d’un autre pays” réplique ce dernier dans un communiqué cinglant.
  • Le 25 janvier, au micro de RMC: “Combien a-ton de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ?” Lui demande le journaliste. “Nous en avons heuh…un” tente Ségolène Royal, sans conviction. “Non, non, nous en avons sept”. “Oui, sept…” concède la candidate PS.La France possède en réalité quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.
  • Le 26 janvier : Ségolène Royal est piégée au téléphone par l’humoriste Gérald Dahan. Ce dernier se fait passer pour Jean Charest, Premier ministre québécois. Suite à sa bévue concernant la souveraineté du Québec, il la sermonne : “C’est comme si nous, on disait ‘il faut que la Corse soit indépendante’”, elle répond, hilare : “Les Français ne seraient pas contre d’ailleurs”. Avant d’ajouter, dans un nouvel éclat de rire : “Ne répétez pas cela. Cela va encore faire un incident, ce coup-là en France. C’est secret”.
  • Le 5 avril 2007 sur i>télévision, Ségolène Royal condamne l’enlèvement de deux Français par les Taliban et exprime sa solidarité aux familles. Puis elle ajoute : “C’est aussi le régime des Taliban qui doit faire l’objet de pressions internationales.” Elle explique que “la France doit oeuvrer” pour qu’”au Conseil de sécurité, un certain nombre de mesures soient prises contre les régimes de ce type”.Le régime des Taliban est tombé en décembre 2001.
  • Dans son livre “Maintenant”Ségolène Royal écrit : “Vous saviez que les filles de Jean Jaurès avaient fait leur communion?”.Jean Jaurès n’a eu qu’une seule fille (Madeleine Jaurès). Son autre enfant était un fils : Paul Auguste Marie Louis Jaurès.

NICOLAS SARKOZY

  • Le 21 novembre 2006, lors d’un meeting à Saint-Etienne : “L’être humain n’est pas une marchandise comme les autres”
  • Le 14 janvier, lors de son investiture UMP à la présidentielle. Nicolas Sarkozy répète par deux fois le mot “chrétienneté” au lieu de “chrétienté”.
  • Le 15 janvier, lors de son déplacement au Mont Saint-Michel, Nicolas Sarkozy utilise le mot “héritation” pour parler “d’héritage”. Il attribue ensuite à François Mitterrand la célèbre phrase de Valéry Giscard d’Estaing “Vous n’avez pas le monopole du coeur”.
  • Le 15 janvier dans Paris-Match: au cours de son voyage en Chine, Nicolas Sarkozy sur la passion suscitée par le sumo, sport préféré de Jacques Chirac et des Japonais. “Comment peut-on être fasciné par ces combats de types obèses aux chignons gominés”, a-t-il confié à quelques journalistes, avant d’ajouter : “Ce n’est vraiment pas un sport d’intellectuel, le sumo !”L’attaque visait Chirac, mais le Japon a peu apprécié.
  • Le 15 janvier: Réagissant aux propos de Ségolène Royal piégée au téléphone par l’humoriste Gérald Dahan qui avait réussit à se faire passer pour le Premier Ministre du Québec auprès d’elle : “Pour moi, la Corse n’est pas un sujet de plaisanterie, spécialement quand je parle avec un Premier ministre d’un autre pays”, déclare-t-il.Nicolas Sarkozy évoque ainsi le Québec qu’il assimile à un pays et non à une province.
  • Le 22 janvier :“le problème en France c’est que les gens héritent trop tard”.Une plaidoirie pour l’euthanasie des vieillards ?
  • Le 5 février, Lors de son passage à l’émission de TF1 J’ai une question à vous poser, Nicolas Sarkozy explique : “Le SMIC, c’est le salaire de la moitié des Français.”Selon l’agence Eurostat, 15,6 % des salariés à temps complet touchent le SMIC.
  •  “Lorsque j’étais ministre des Finances, le Brent était à 42 dollars le baril, c’est monté jusqu’à 90.”Son record s’établit à 77,25 dollars le 13 juillet 2006.
  • Il poursuit : “Il y a 40 ans, on empruntait à 18 % et il y avait une inflation à 24.”Le record de l’inflation s’établit à 13,7 % en 1974 et était seulement de 2,7% en 1967.
  • Il chiffre à 13 000 le nombre de suicides de jeunes par an, au lieu de 600.
  • Il est interpellé sur la possibilité de motiver les classements sans suite, il dit que c’est “une bonne idée”, qu’il “la reprend à son compte”.Cette obligation est déjà inscrite dans le Code de procédure pénale (article 40-2)
  • Plus tard, il envisage fermement de “changer l’ordonnance de 1945” pour “qu’un mineur entre 16 et 18 ans qui est multirécidiviste soit traité comme un majeur”.Cette disposition est justement précisée par ladite ordonnance.
  • Le 26 février 2007: Interrogé sur RMC et BFM par Jean-Jacques Bourdin, Nicolas Sarkozy commet plusieurs bévues : A la question “combien la France possède-t-elle de sous-marins nucléaires d’attaque ?”, le candidat UMP à la présidentielle répond “quatre”.”Non, c’est cinq”, lui rétorque le journaliste, commettant à son tour une erreur puisque la France dispose de six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) , si l’on en croit le ministère de la Défense.
  • Par la suite, à le journaliste lui demande : “Est-ce que les combattants d’Al Qaïda sont des sunnites ou des chiites ?” Sarkozy répond : “il est impossible d’y répondre !”. Il prend alors l’exemple des jeunes Français qui partent se battre dans les rangs d’Al Qaïda : “alors qu’ils sont Français, est-ce qu’on peut les réduire à l’appartenance à une ethnie ?”.Les sunnites et chiites ne sont bien sûr pas des éthnies mais des branches de l’Islam.

Cyrille Frank – Le 12 avril 2007. Rédaction ©AOL

Sondage : une couverture trop émotionnelle de l'information ?

Lire le point de vue du journaliste américain Jérémy Littau sur Owni

Information et création de valeur : il faut changer de paradigme !

Les entretiens de l'information oct 2010

Les entretiens de l’information oct 2010

Face à la destruction de valeur de l’économie numérique, les médias cherchent des solutions pour refaire payer le lecteur. Mais sans comprendre à quel point il a changé, ni s’intéresser suffisamment à ses nouveaux besoins.

Journée de débats très riche à l’initiative de Jean-Marie Charon, sociologue des médias, sur le thème “bouleversement des modèles économiques et information”. Une série de tables rondes organisées dans le cadre des Entretiens de l’information. Impression générale: constat de crise commun, tâtonnements et expérimentations pour trouver la sortie. Et une remarque personnelle : faible approche de l’usager, ses goûts, son évolution… (PS : mais j’ai raté le premier atelier dédié aux usages, donc vision partielle, même si les autres n’ont pas souvent évoqué la question, ce qui est révélateur en soi)

UN CONSTAT COMMUN : C’EST PAS GAGNE

Les interventions, toutes d’excellente qualité se sont accordées sur l’importance de la crise que traversent les médias face à l’irruption des nouvelles technologies et d’internet en particulier. Nathalie Sonnac, directrice de l’Institut français de Presse, a rappelé que pour la première fois depuis l’invention de l’écriture, l’information se dématérialise et se sépare de son contenant. L’information devient pour la première fois, un bien économique autonome.

Parallèlement, les différentes briques constitutives du modèle économique de la presse et des médias se sont effondrées, comme l’ont expliqué brillamment Bernard Guillou et Jean-Louis Missika (sociologue des médias).

– D’abord ce sont les petites annonces qui ont fui les journaux pour investir le web où elles sont plus rapides et faciles d’accès (moteurs multi-critères), plus fraîches, plus exhaustives.

– Ensuite les ventes ont diminué, concurrencées par l’accès gratuit aux information sur Internet

– La diffusion s’érodant, les annonceurs ont moins investi et cercle vicieux, les journaux contraints à l’austérité, ont réduit la qualité éditoriale ce qui accentue la désaffection des lecteurs.

– Sont arrivés les gratuits qui ont chipé aux médias payants une part du gâteau publicitaire, accentuant la fuite des ressources déjà bien engagée. Récemment cependant, les gratuits ont cessé de fanfaronner. La crise économique ayant entraîné une diminution drastique des investissements publicitaires les a beaucoup plus atteints, étant donné leur dépendance à cette unique source de financement.

– Parallèlement sur Internet de nouveaux acteurs, FAI, télécoms, moteurs récupéraient le gros du trafic et de la valeur web au détriment des éditeurs grâce à leur régie publicitaire.

RETROUVER DE NOUVEAUX MODÈLES ÉCONOMIQUES

Lucianio Bosio, directeur du Figaro Média, défend une position défensive vis à vis d’Internet : “la stratégie de la limitation”. C’est à dire limiter l’offre de contenus gratuits sur Internet pour maintenir une exclusivité sur les médias traditionnels et justifier leur coût d’achat ou d’abonnement.

Il cite en exemple l’Allemagne, où la TV représente 25% de parts de marché des investissements publicitaires et 42% pour la presse. Une position de force de la presse, qui est le fruit selon lui de la stratégie de limitation des contenus proposés sur Internet, et d’une association des journaux contre la presse gratuite.

Luciano milite aussi en faveur  d’une stratégie industrielle agressive des médias traditionnels sur Internet afin de récupérer les pans économiques laissés jusque là aux pure-players. A l’instar du groupe Springer qui a racheté aufeminin.com ou une partie de seloger.com et envisage d’élever le montant de ses revenus en provenance du web à 50% de son chiffre d’affaire à horizon 2013.

A l’instar également du Télégramme représenté par Hubert Coudurier qui s’est lancé très tôt dans une démarche de diversification-acquisition avec le rachat de sites de petites annonces comme regionsjob, 3e site à l’échelon national.

Une diversification qui peut prendre de nombreuses formes comme l’organisation d’évènements (“la route du Rhum” pour le Télégramme), à l’image de ce que pratique la presse professionnelle depuis longtemps (voir les salons et séminaires du Benchmark group). Et qui porte ses fruits pour le Télégramme qui y puise pas moins d’un tiers de ses ressources.

Rue89, représenté par son rédacteur en chef Pascal Riché a même évoqué les activités originales de son titre : formation, conseil, vente de produits dérivés, lancement d’un magazine “papier”

Commentaire personnel : Face aux difficultés de financement auxquels ils sont confrontés, les médias sont amenés à innover en matière de stratégie industrielle et à se montrer pragmatiques, pour sauver leur modèle d’information. Je n’aurais pas parié qu’un jour, parmi les journalistes originels de Libération, on retrouverait ceux qui vendent aujourd’hui le logo de leur marque sur des tee-shirts et des mugs. Evolution tout à fait admirable loin des dogmatismes et rigidités qu’on trouve parfois dans la presse de gauche (notamment un courant anti-capitalisme et anti-pub prononcé).

Parmi les solution évoquées également, le recours au mécénat avec des fondations indépendantes, des ONG. Principe sur lequel repose une bonne part de la santé financière du titre La Croix soutenue par une congrégation religieuse qui réinvestit ses bénéfices dans l’entreprise. Un système de  “favorisé” comme le reconnaît sa directrice Dominique Quinio.

Sans oublier l’impôt ou la subvention publiques, modèle de base de la BBC mais dont on doute qu’ils pourraient vraiment s’appliquer à cette échelle en France pour des facteurs culturels. Voir les levées de boucliers à l’évocation d’une hausse du prix de la redevance…

Les entretiens de l'information2 oct 2010

Les entretiens de l’information2 oct 2010

DES INQUIÉTUDES VIS A VIS DE LA PRESSE GÉNÉRALISTE

Il y a eu un gros consensus des intervenants sur le diagnostic de l’éclatement des audiences, la fragmentation des publics. Un mouvement lié à l’irruption d’Internet, mais aussi à la multiplication des chaines du câble, satellite, TNT. Les dispositifs de contenus “délinéarisés”, catch-up tv, vod… poussent à une consommation de plus en plus spécialisée des contenus et à des stratégies “de niche” à destination de publics précis.

Un phénomène encouragé par des facteurs générationnels des “tribus” qui se rassemblent par affinités, au détriment d’une recherche de cohésion plus vaste de type citoyen.

La consommation à la carte permet donc à chacun de ne consommer qu’une partie du package global et de rejeter le reste, ce qui complique la survie des généralistes.

Et la crainte démocratique sous-tend ce diagnostic de la perte de lien social entre communautés de plus en plus éclatées. Comment retrouver une unité citoyenne quand il n’y a plus de conversation commune, Quand la diversité culturelle éloigne de plus en plus les publics ? Vrai enjeu démocratique qui rejoint le débat sur la désaffection du politique.

Commentaire personnel : Sur cette question, je ne serais pas si pessimiste. L’exemple de Canal+ montre que les généralistes qui font bien leur travail peuvent résister à toutes les armadas Satellites du monde. Rappelez-vous les centaines de chaines alignées par TPS contre Canal+ avant leur fusion. On ne donnait pas cher du petit auréolé. C’était sans compter l’importance de la programmation, du conseil éditorial et de la marque. Dans une société de la profusion, de la surabondance d’infos, on a plus que jamais besoin de programmateurs qui nous rendent le service de trier l’information pour nous. La logique individuelle du kit à monter soi-même ne fonctionne que pour les élites, pas pour la masse. Pas le temps, pas l’énergie, pas l’envie, pas la compétence…

Les services généralistes ne sont pas morts, mais ils devront renforcer leur marque (je rejoins totalement Dominique Quinio sur ce point) et s’associer avec les meilleurs. Un service kiosque cohérent des meilleurs spécialistes de chaque domaine rassemblés par une marque distributrice réalisant la cohésion de valeurs, notamment dans le rapport aux communautés.

DES QUESTIONS D’ORGANISATION

Polyvalence ou spécialisation ? Centralisation ou décentralisation des contenus ?

La question du journaliste “couteau suisse” a surtout attiré la crainte des journalistes, Olivier Da Lage du SNJ ou François Ollier (intervention dans le public), journaliste à France3 et membre du SNJ également. Le multimédia peut aussi conduire à tout faire mal, dans un schéma organisationnel brouillon générateur de frustrations et de détresses professionnelles.

A l’inverse la polyvalence peut être aussi une formidable ouverture vers de nouveaux horizons professionnels, de nouvelles pratiques moins “enfermantes”. Les mots-clés des bonnes pratiques qui se dégagent implicitement semblent être “volontariat”, “équilibre” et “formation”. Pour que la polyvalence fonctionne, elle doit reposer sur une envie initiale des journalistes, être mesurée dans son intensité et organisation (on ne peut pas tout faire en même temps) et s’appuyer enfin sur un accompagnement de formation.

Commentaire personnel : Des problématiques que je retrouve dans toutes les rédactions que je forme à des degrés divers : le Télégramme, Sud-Ouest, Le Courrier Picard, L’Express, L’Equipe… Et qui est source de la principale résistance au changement des journalistes, au delà des histoires de rémunération et de droits d’auteur. Le plus mal vécu est ce sentiment d’être obligé par les contraintes d’une organisation défaillante, de réduire la qualité de sa production. Cela doit être bien compris par les éditeurs qui s’imaginent parfois que les journalistes sont des fainéants invétérés ou d’inconscients égoïstes

Quant au modèle d’organisation qui semble s’imposer dans les esprits tout en faisant peur, c’est celui de la “newsroom”. Une structure avec un pivot central qui recueille l’information brute avant de l’envoyer à différents services selon la thématique ou le support de diffusion, pour une exploitation et un retraitement adaptés. Un grand chamboulement organisationnel qui effraie et qui nécessite une étude au cas par cas pour vérifier que cela se justifie bien.

Commentaire personnel : on le sent en filigrane, une évolution Internet qui tend à affaiblir le rôle du secrétaire de rédaction au profit des rédacteurs qui deviennent leur propre correcteur et éditeur, au fil de l’eau. Et un besoin de rendement beaucoup plus important de la part des éditeurs de presse. Pas simplement en termes de “pissage de copie” mais de rendement d’audience. Les outils de mesure le permettant, ce sera peut-être discriminant demain pour évaluer la qualité entre deux journalistes. Faut-il s’en offusquer ? Pas sûr, à condition qu’un rédacteur en chef digne de ce nom et une direction éditoriale responsable respectent l’équilibre d’une ligne éditoriale (par définition pas toujours rentable, la culture payant moins que le people). J’ai vécu le contraire chez AOL, j’en perçois nettement les dérives possibles…

Les entretiens de l'information3 oct 2010

Les entretiens de l’information3 oct 2010

QUELLE “QUALITÉ” EDITORIALE ?

Tous semblent tomber d’accord, d’Antoine Guelaud (TF1) à José Bosca (La dépêche) et les autres : il faut soigner la qualité éditoriale. Vérifier l’information, la trier, la hiérarchiser afin de donner du sens au lecteur.

Et tous de militer pour une presse sérieuse, fiable, rigoureuse. On croit entendre Edwy Plenel et ses appels à une presse plus responsable.

Commentaire personnel : Je ne peux qu’abonder en ce sens naturellement. Toutefois, il me semble qu’il y a un grand absent de l’ensemble des discussions qui se sont déroulées depuis 11h du matin (je suis arrivé en retard, peut-être ai-je raté des choses à 9h15) : c’est l’utilisateur. Quel est vraiment son besoin ? Lui a-t-on demandé ? Ou mieux, l’a-t-on observé vraiment ?

C’est ce que je fais chez AOL depuis huit ans, statistiques à l’appui. Et je prétends que le lecteur idéalisé que les éditeurs de presse dessinent au travers de leurs stratégies et leurs lignes éditoriales, ne correspond plus à la réalité. L’information plus sérieuse, de meilleure qualité ne suffira pas à faire venir l’acheteur. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante.

Il faudra aussi lui fournir de nouveaux services exclusifs pratiques : qui l’aident vraiment dans sa vie de tous les jours. L’idée du “concierge” du Figaro va dans le bon sens selon moi.

Il faut peut-être aussi envisager une manière moins sérieuse de présenter l’information, une manière de la packager de manière plus ludique à la manière de Slate ou 20 minutes, pour tenir compte d’une évolution plus divertissante de la société (point de divergence majeur semble-t-il avec Pascal Riché). D’où l’émergence du journalisme LOL mais aussi d’angles décalés. Il ne s’agit pas de dévoyer l’information citoyenne. Il s’agit de faire preuve de pédagogie pour amener des publics réticents, par la bande, à s’y intéresser.

Au final, la question de la prospérité des médias m’intéresse peu. Ce qui m’importe, c’est la survie de la démocratie. Cela passe par une information citoyenne de qualité, mais aussi par le lien social et surtout : tous les motifs externes qui justifient qu’on achète un journal. Question pratique, besoin de se détendre, de s’évader etc.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le Télégramme, l’un de ceux qui parviennent le mieux à répondre à cette équation, est le seul journal à avoir vu sa diffusion progresser ces dernières années.

L’information citoyenne n’a jamais suffi à justifier le prix du journal et tous ses services phagocytés par d’autres doivent être remplacés par de nouveaux. Rue89 20 minutes et Médiapart sont en train d’en créer un : le renforcement du lien social via leurs communautés. Je préconise aussi de s’intéresser au divertissement “intelligent”.

Cyrille Frank aka Cyceron

A lire aussi sur L’observatoire des médias

A lire également le point de vue de Capucine Cousin :  le journalisme de demain, entre news brutes, “chaudron participatif” et info à haute valeur ajoutée ?

Faut-il supprimer l'abattement fiscal des journalistes ?

Les journalistes (encartés ou pas) peuvent déduire 7650 euros de leur revenus déclarés pour frais professionnels. S’agit-il d’un privilège d’un autre temps ou d’une aide indirecte indispensable à la presse ?

Lire mon billet sur le sujet : niche fiscale des journalistes : soyons pas chiens

“Niche fiscale” des journalistes, soyons pas chiens…

Presse

Presse à la niche ?

Capucine Cousin est revenue en détails sur la question de l’abattement fiscal des journalistes et dénonce le procès instruit publiquement et politiquement contre cette fausse “niche fiscale”. Je m’associe à elle dans son argumentation, et vais même y ajouter quelques arguments.

Avant tout, je précise que cette question m’a taraudé dès les premiers jours de l’obtention de ma carte de presse, il y a une quinzaine d’années et que je ne déclare plus l’abattement fiscal, le journalisme n’étant plus mon “activité principale et rétribuée” (je fais surtout du conseil et de la formation).

Ayant suivi les cours d’Histoire de la Presse à l’excellent Institut français de Presse, je savais qu’à l’origine, cette subvention directe aux journaux avait été imaginée en 1934, pour contrer les excès d’un journalisme soumis aux puissances d’argent, comme une garantie d’indépendance, à l’anglo-saxonne.

Il s’agissait de rembourser les frais des journalistes dans l’exercice de leur métier pour ne pas les rendre sensibles aux  “cadeaux” offerts par ceux dont ils parlaient, ce qui aurait pu orienter la teneur des articles.

Et donc, voyant mes petits camarades profiter grassement des invitations, petits fours et autre danse du ventre communicante, et désireux d’en profiter aussi, je m’étais fait un devoir de ne pas déclarer d’abattement fiscal, en plus. Ok pour arnaquer un peu les communicants (car les malheureux annonceurs n’ont pas bénéficié avec moi d’un grand régime de faveur), mais pas le contribuable.

Et puis surtout je n’avais pas embrassé cette profession pour me mettre à faire exactement le contraire que ce que je dénonçais. Il y a des limites à l’incohérence idéologique.

Sont passées quelques années durant lesquelles j’ai pu mesurer combien cet abattement servait surtout de subvention aux éditeurs de presse, pas aux journalistes. J’ai découvert en effet combien cet abattement (50 000 francs à l’époque, 7650 euros aujourd’hui à retirer de son revenu imposable) en fait un moyen de contrôler et limiter les augmentations de salaire.

De même d’ailleurs que la carte de presse, officiellement un morceau de plastique censé “faciliter les relations des journalistes avec l’administration” (et notamment fiscale), sert avant tout de compensation sociale à la faiblesse des salaires. “Ouhais, moi je rentre gratos dans tous les musées et je me la pète au restaurant quand je sors ma carte bleue qui est à côté”. C’est également une subvention aux éditeurs de presse déguisée. J’ai donc un jour moi aussi demandé à bénéficier de cet abattement pour compenser un peu mon salaire de miséreux (7600 francs nets en 1996)

Capucine a dressé l’inventaire des salaires bruts 2008 en provenance du SNJ (pas plus récent) et montre qu’une bonne partie des journalistes ne roule pas vraiment sur l’or : près de 28% des journalistes gagnent moins de 2500 euros /mois, soit un peu moins de 2000 euros nets. Cela n’a rien de scandaleux eu égard au niveau de diplôme de la profession.

En 2008, 14,8% des journalistes sont passés par l’une des douze écoles reconnues de journalisme. Je n’ai pas trouvé de chiffres plus récents, mais ceux de 1998 (ça date) montrent que 60% des journalistes sont à bac+3. Il est fort probable qu’on soit aujourd’hui à bac+4

Il faut ajouter à cela 16,4% de pigistes payés au lance-pierre pour la plupart (37% des journalistes pigistes gagnaient moins de 1500 euros bruts par mois rappelle Capucine). Donc la moitié des journaleux sont soit dans la précarité, soit bénéficient d’un niveau de vie plutôt faible.

NE PAS TOMBER DANS LE PIEGE DU NIVELLEMENT PAR LE BAS

Je comprends l’argument de ceux qui me disent : les journalistes ne sont pas les plus mal lotis. C’est vrai : qu’on pense aux infirmières, aux caissières, aux employés, à certains fonctionnaires…Mais je ne comprends pas bien en quoi cela justifie la hargne anti-journaliste ?

En tant que formateur professionnel des journalistes, je parcours la France pour aller former mes collègues “print” aux techniques web, à l’instar de mon collègue Erwann Gaucher

Le Télégramme, le Courrier Picard, Sud Ouest, Le Messager… Je n’ai vu là que des journalistes gagnant très mal leur vie si l’on tient compte du temps passé. Car ces journalistes ne comptent pas leurs heures et travaillent entre 50 et 60 heures par semaine pour un salaire situé dans la fourchette de 1800 à 2500 bruts (exception faite des rédacteurs en chef payés entre 3000 et 4000 bruts, pour ce que j’en ai vu, mais après 20 ou 25 ans de métier). Si scandale il y a, il n’est pas dans la réduction fiscale dont ils bénéficient, mais plutôt dans l’iniquité de rémunération par rapport aux professions commerciales.

Je me sens tout autant solidaire des infirmières qui réclament une revalorisation de leur salaire, des retraités qui voient leurs pension diminuée, des chercheurs qu’on paie une misère sous prétexte qu’eux au moins font un boulot qui leur plaît.

Neurones d'un soir

Neurones d’un soir

SALE TEMPS POUR L INTELLIGENCE

Car c’est tout les travers de notre société qui ne récompense pas bien le savoir, mais plutôt le commerce. Je n’ai pas de chiffres sur la moyenne des rémunérations des secteurs commerciaux, mais mon expérience suffit à m’en convaincre. Pour gagner sa vie correctement, il faut faire de la vente, pas des études.

Et c’est cela qui m’inquiète à travers ces invectives à destination des journalistes et leurs avantages iniques. Enlevez-le et pourquoi pas non plus la carte de presse et vous verrez fuir les élites, les talents vers d’autres métiers. On n’attrape les mouches avec du vinaigre.

Il risque alors de se produire ce qui se passe déjà dans le secteur de la recherche : une fuite des cerveaux vers des climats plus cléments (aux Etats-Unis par exemple ou les post-doc sont payés le double d’ici parfois) ou pour le cas des journalistes, vers la communication plus généreuse. Or, retenir les talents, c’est vital pour notre démocratie.

UNE REFORME NECESSAIRE DE L AIDE

Mais je comprends aussi l’importance du symbole et surtout, l’hérésie de l’absence de critères sociaux dans l’attribution de cette aide. Il est vrai qu’un journaliste gagnant 3500 euros nets par mois, doit payer des impôts”normaux”, c’est une question de civisme républicain.

Alors cela passe par la mise en place de critères sociaux, par la réintégration dans le régime général avec revalorisation de salaire (subventionnée directement par l’Etat). Facile à dire tout cela, quand l’Etat manque cruellement de trésorerie.

Cela évitera de subventionner des “rédacteurs-graphistes” qui n’ont de journaliste que le numéro de Commission paritaire de la société qui les emploie.

Il faut réformer en effet le statut de journaliste pour éviter que la population ne s’éloigne de plus en plus de ses médiateurs. Intermédiaires dont elle a besoin, même si elle ne s’en rend pas toujours compte. Il faut certes aussi que de leur côté que les journalistes donnent l’exemple et regagnent cette confiance qu’ils ne méritent pas toujours, compte tenu de leur élitisme et corporatisme récurrents.

Par ailleurs, cessons de jouer la concurrence des souffrances et des misères. Cela me rappelle trop le malsain coup de gueule de Pierre Bergé contre le téléthon, ou encore le méchant procès de Dieudonné contre les Juifs par comparaison aux anciens esclaves africains.

Ce débat est indigne et vide et ne conduit qu’à dresser les gens les uns contre les autres. Attention à ce piège machiavélique, au premiers sens du terme.

Enfin, attaquons aussi et d’abord les injustices les plus criantes : bouclier fiscal, niches immobilières déficalisées, avantages parlementaires, statuts de nantis (Banque de France etc)
L’un n’exclue pas l’autre, certes, mais ce sera plus efficace et plus juste.

Sondage : faut-il supprimer cet abattement ?

Cyrille Frank

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Crédit photo via Flickr.com ©Jenw2012 et lorelei-ranveig

Elitisme ou populisme en presse, la porte étroite

Une Liberation 7oct 2010

Une de Libération 7 octobre 2010

Face à la censure de la Mairie de Paris à l’encontre de l’exposition controversée du photographe américain, Libération fait un pied de nez et affiche publiquement, à tous l’une des photographies les plus “scandaleuses”. Une démarche militante  qui renoue avec la grande tradition politique du titre. Et qui est cohérente avec sa ligne et son public.

Sauf que l’on reste dans un domaine très élitiste et très parisien qui ne risque pas d’intéresser les foules.

C’est surtout ce décalage social entre les journalistes de Libération et la population de gauche qui me frappe…

A l’heure des grèves massives contre la réforme des retraites, de procès Kerviel avec en arrière-plan, le sentiment d’injustice qui monte… Cette hiérarchisation éditoriale me laisse perplexe.

ELITISME OU POPULISME: LA PORTE ETROITE

Je donne raison à Libération et aux défenseurs de cette exposition pour toutes les bonnes raisons très bien expliquées par l’Express ci-dessus. Tiens précisément le titre qui a défrayé la chronique hier avec une Une précisément aux antipodes de celle-ci.

Une Express 6oct 2010

Une Express 6oct 2010

Car la Une de l’Express ce mois-ci est autrement plus dérangeante pour les raisons exactement inverses : elle verse très largement dans le populisme le plus abject. Avec ce minaret géant écrasant ce malheureux petit cloché en arrière-plan.

Avec ces sous-titres racoleurs :

-Le retour de la menace terroriste

-La poussée des fondamentalismes

-L’échec de l’intégration

-Les forces politiques qui en profitent

Ce qu’il y a d’insidieux et de scandaleux dans cette Une, c’est la mise sur le même plan de problèmes très différents réunis sous un seul et même mot-clé : Islam.

L’amalgame est donc évident : l’islam crée du fondamentalisme, du terrorisme, des problèmes d’intégration et tout cela profite à l’extrême-droite. Cette couverture n’est pas digne de l’Express et de son discours constant.

Alors que s’est-il produit ? Et bien une pression économique sur les ventes bien sûr.

Et c’est bien là la pire des pressions, car elle est engagée par un journaliste lui-même, qui s’il est honnête, ne doit pas être très fier de lui. Je me souviens encore de son discours à son arrivée à la rédaction en chef et ses propos rassurants sur la fin des Une racoleuses… La réalité s’accommode mal de la vanité des promesses.

RETROUVER UN EQUILIBRE

Entre les deux extrêmes évoqués en l’espace de deux jours, ma préférence va au premier. Au pire il ne sera pas lu, c’est tout. Mais c’est quand même dommage de ne pas profiter de son flambeau pour éclairer les foules.

Ce sujet de Libération était intéressant, légitime. Mais pas en Une !
Remettons un peu de hiérarchie en fonction du contexte social que diable… Un peu d’empathie n’a jamais nuit au journalisme.

“Il faut servir au lecteur ce qu’il veut et aussi, ce qu’il ne sait pas encore qu’il veut”. Absolument, mais la première condition est nécessaire à la seconde.

Plaire au public est une obligation morale pour la presse car elle conditionne la survie de cette industrie et cette brique essentielle de notre démocratie.

Cyrille Frank

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« Buzz Dati » : les médias coupables de dégrader l’information ?

Le buzz de Rachida Dati et sa "fellation"

Capture d’écran de la video du Post – ©Le Post

Face à la déferlante médiatique qui s’est emparée de cette anecdote, certains accusent les médias de dégrader l’information. D’autres s’attaquent à la médiocrité du peuple. J’y vois une manifestation de tendance.

RAPPEL DES FAITS

Le 26 août dernier, Rachida Dati interrogée en direct sur Canal+ (Plus Clair présenté par Anne-Sophie Lapix) utilise le mot “fellation” au lieu “d’inflation”.

La rédaction du Post s’empare du sujet, récupère un extrait vidéo et le publie sur son site dans l’heure qui suit l’émission. Le site pousse la vidéo sur Dailymotion dans la foulée où elle dispose de sa “chaîne”, accumulation de ses vidéos taguées sur son nom (avec un slogan pas à jour “le mix de l’info”) mais qui révèle sa maîtrise des outils de diffusion virale.

dati-google-insight

Dati Google Insight

L’analyse des mots clés “rachida dati fellation” ou “dati fellation” dans Google Insight permet de suivre l’évolution du buzz dans le temps. Ces mots  clés présents dans le titre d’origine du papier montrent que le dimanche même, leur taux d’utilisation était déjà très fort (40% de recherches sur ce terme par rapport à l’ensemble des recherches de ce mot clé sur la période).

Mais cet indice n’atteint son apogée que le lendemain (100% de taux d’utilisation du terme sur la période).

Dati Google Insight 2

Dati Google Insight 2

Or un nouveau mot clé fait alors son apparition : “lapsus”. La courbe suivante montre que le dimanche 26, il est assez peu utilisé (20% environ), alors que le lundi il atteint 100%. Que s’est-il passé entre temps ? Et bien les médias traditionnels ont repris l’histoire et ce sont eux qui ont parlé de “lapsus”, terme qui n’a suscité un usage massif qu’après.

QUI EST RESPONSABLE DE LA PROPAGATION ?

Le site d’information Le Post, spécialiste du buzz, a donc initié cet emballement grâce à sa réactivité, la puissance de sa communauté et sa maîtrise des plateformes video,  en l’occurrence la présence en une de Dailymotion, rappelle Vincent Glad de Slate

Ce journal en ligne qui mélange information et rumeurs, faits et commentaires, politique et people, est ce qu’on appelle un “pure-player”, site né sur Internet et présent uniquement sur le réseau, à la différence de son propriétaire Le Monde, par exemple.

Le succès de la vidéo auprès du public qui a lui-même décuplé le relais via Facebook est prodigieux : 1,4 million de vues  24 heures après sa diffusion, un volume inédit.

Mais le relais des médias traditionnels ne s’est pas fait attendre. L’analyse chronologique des relais médias de l’affaire dans Google news montre qu’ils ont suivi le mouvement très vite.

Le Post – publication à  13h48
RTBF : reprise à  14h58
Tele Loisir : 15h11
Le Parisien : 16h17
Voici : 16h36
France soir : 17h12
Europe 1 : 17h13
Nouvel Obs : 17h23
Le Monde : 17h47

On voit bien qu’un peu plus d’une heure après la publication de l’article, les médias traditionnels, en particulier audio-visuels, se sont mis à relayer l’information, contribuant d’autant à son buzz.

Conclusion : cette histoire a intéressé autant la population que les journalistes qui n’ont pas attendu la sanctification du phénomène comme “spontané” pour en parler. Ils y ont contribué largement.

POUR QUELLES RAISONS ?

1- Il y a d’abord un facteur économique. La course au buzz c’est aussi la course à l’audience si importante sur Internet pour intégrer le top 5 des sites d’information, seul vraiment rémunérateur auprès des annonceurs. Les rédactions sont donc organisées de plus en plus autour de la réactivité de l’information et le traitement prioritaire de ce qui est chaud. En témoigne la multiplication des rubriques buz sur les sites d’info

2- L’amplification” people”. Parmi les premiers sites relais on compte Voici et Télé-loisirs dont le fond de commerce est l’info people de dernière minute. Ce sont aussi parmi les titres qui vendent le plus en ligne et sur papier : cela correspond à une attente lecteurs forte.

3- Un phénomène générationnel dans les rédactions web. Ceux qui sont aux commandes des sites d’info le week-end sont parmi les plus jeunes généralement (on confie les astreintes et permanences aux moins galonnés, sauf si compensation salaire intéressante : là c’est le contraire). Cette génération aime le people, le buzz, le LOL

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UNE DEGRADATION DE L INFORMATION ?

C’est le point de vue de Michel Rocard qui, dans la préface d’un livre réédité (“Se distraire à en mourir” de Neil Postman) se désespère : “Nul besoin de tyran, ni de grilles, ni de ministre de la Vérité. Quand une population devient folle de fadaises, quand la vie culturelle prend la forme d’une ronde perpétuelle de divertissements, quand les conversations publiques sérieuses deviennent des sortes de babillages, quand, en bref, un peuple devient un auditoire et les affaires publiques un vaudeville, la nation court un grand risque : la mort de la culture la menace “.

C’est aussi le point de vue de Bruno-Roger Petit, du Post, qui accuse en premier lieu la populace : “Cet énorme buzz autour du lapsus de Rachida Dati, est une nouvelle preuve de la mauvaise santé de la démocratie française et de l’immaturité de la citoyenneté à la française. Si le niveau du personnel politique français s’est gravement effondré en dix ans, c’est aussi parce que les Français l’ont accepté et même demandé. « Donne moi du people et je te dirai qui je suis”.

Critique lapidaire  qui ne manque pas d’ironie quand le site initiateur du buz, est le même qui offre une tribune au contempteur de cette médiocrité publique. Cri de colère et de dégoût qui ne dérange habituellement pas le complice intéressé, lequel oublie régulièrement que son hébergeur et financier est coutumier de ce genre de révélations.

Mais cela ne répond pas au problème. Assiste-t-on en le cas d’espèce à une dégradation de l’espace public ?

La vidéo en tant que telle est un exemple plutôt bon-enfant de cet amusement qui nous prend tous à voir quelqu’un se vautrer en public. C’est le ressort principal d’émissions comme vidéo gags et cela ne mérite pas que l’on pousse des cris d’orfraie, contrairement aux commentaires parfois haineux et très choquants qui fleurissent sur certains articles d’actualité.

Le fait que les médias en revanche s’en emparent massivement et en rajoutent largement ne plaide pas forcément en leur faveur. Que les sites people et de faits divers creusent ce sillon, rien que de très normal, c’est leur positionnement. Je le trouve beaucoup moins justifié en revanche, s’agissant de sources traditionnelles d’information telles Le Monde, Europe1, Le nouvel Obs.

LE PROBLEME NE VIENT PAS DU PEUPLE

Contrairement au point de vue de Bruno Roger Petit qui révèle un mépris élitiste du peuple, à l’instar d’ailleurs de Michel  Rocard, je n’accuserais pas les citoyens mais une fois de plus ses dirigeants médiatiques et politiques.

On l’a vu, la course à l’audience infléchit la ligne éditoriale de titres d’information dont ce n’est pas forcément le crédo initial. Je ne trouve pas cela forcément scandaleux. C’est une adaptation à son époque et ce n’est pas un hasard si le mouvement vient d’ailleurs des jeunes journalistes web, beaucoup plus en phase avec la leur (d’époque).

Cela le devient quand ces sujets légers et drôles remplacent les papiers sérieux et que la mission d’information s’efface complètement devant le divertissement. Quand l’analyse politique du Monde se réduit aux chroniques amusantes de Raphaëlle Bacqué, je trouve que le sens et le service au lecteur y perdent. Tout est question de mesure, d’équilibre, de ligne éditoriale en somme !

De ce point de vue, je rejoins Michel Rocard, mais le problème une fois de plus vient essentiellement des médias, pas de ce peuple prétendument “malsain” ou “immature”.

RESPONSABILITE POLITIQUE

Enfin et surtout, critiquer les goûts des gens sans s’intéresser à l’origine de ceux-ci manque singulièrement de consistance.

Si le peuple regarde plus TF1 qu’Arte, c’est avant tout en raison des inégalités socio-culturelles liées aux défaillances d’un système scolaire massifié à l’abandon.

S’il se désintéresse de la politique, c’est que celle-ci ne lui a pas donné beaucoup de raison de s’y intéresser  et de lui faire confiance ces 30 dernières années. Voir le discrédit total dont est frappé la politique par mensonges accumulés, exactions, démagogies, racolages successifs et notamment depuis Mitterrand (n’est-ce pas Bruno ?) en qui le peuple fondait tellement d’espoirs.

S’il préfère des programmes mielleux cousus de fil blancs, c’est parce que ses conditions de vie et de travail déjà bien noires le poussent moyennement à apprécier Lars van Trier…

Arrêtons, nous journalistes et élites, de critiquer le mauvais goût des autres. Tâchons d’élever le public, mais sans le mépriser, avec pédagogie et patience et cessons de croire que les médias y puissent grand chose. Ce sont des thermomètres, pas des médicaments.

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC ©synergy_one via Flickr.com 

Ne constituons pas des ghettos culturels pour riches !

Mise à jour 28 décembre 2014

Bilan, cinq ans après avoir écrit ce papier : une majorité de titres d’informations ont opté pour un modèle mixte, en partie gratuite, en partie payante. Médiapart, Le Monde, Le Figaro, L’Obs, Le Parisien, Libération, Les Echos, L’Equipe… Rares sont ceux qui maintiennent le modèle non-payant, financé par la publicité, tels le Huffington Post ou Slate.

Parallèlement, se sont développés Google News et Facebook qui sont devenus des distributeurs majeurs de l’information, opérant des hiérarchies fondées sur des critères purement économiques, accentuant les biais dramatiques et émotionnels

Ce que je redoutais s’est donc produit : l’aggravation des inégalités d’accès à l’information. Aux instruits, la presse payante de qualité, aux moins instruits (qui ne mesurent pas la valeur d’une bonne information), “l’entertainement” et la rumeur

Il est temps que la puissance publique remette de l’ordre dans la maison et réduise ses subventions pour les titres qui se coupent du plus grand nombre en instaurant un accès payant. Et réinvestisse cette manne publique dans des services d’information de qualité accessibles à tous…

Edwy Plenel se félicite du succès de Médiapart, consécutif aux révélations de l’affaire Woerth. Le site payant d’information a recruté plus de 5000 nouveaux abonnés en quelques semaines, se rapprochant du seuil de rentabilité. Une victoire de la démocratie ? Oui et non…

Dans une interview donnée à frenchweb, Edwy Plenel revient sur l’origine de son choix de business fondé entièrement sur l’abonnement. Il arbore le sourire et la bonne humeur de celui qui a eu raison contre tous (“nous étions les seuls au monde”) en défendant un modèle de presse en ligne payant.

Au cours de l’interview, il s’exprime longuement sur ses “amis de Rue89” (à 9:18 mn dans la vidéo), qu’il amoche pourtant assez sérieusement sur le fond.

 

“Qu’est-ce qui fait la rentabilité de TF1, de RTL et Europe 1, c’est pas l’information, c’est le divertissement . Il peut y avoir de très bonnes rédactions, mais la rentabilité elle est venue de quoi. la pub c’est les grosses têtes, la pub c’est la télé-réalité, la pub c’est la Star-Academy, c’est pas l’info qui amène la pub.

Donc mon doute sur le pari de mes amis de Rue89, c’est que si ils veulent gagner leur pari qui est une logique d’audience, avec des recettes publicitaires fortes, cela aura une incidence sur leurs pratiques journalistiques. Il faudra qu’ils fassent des papiers plus people, plus superficiels, plus accrocheurs, plus de buzz. Nous on fait des papiers raides, longs, durables, forts, lourds. On ne fait pas que Karachi ou Béttencourt.”

Ce passage est tout à fait éclairant de la philosophie profonde d’Edwy Plenel sur l’information, mais aussi sur la culture et l’éducation en général. Il se situe assez loin de ma manière de concevoir non seulement mon métier de journaliste, mais aussi mon devoir de citoyen.

PLENEL A LES MAINS PROPRES, MAIS IL NA PAS DE MAINS

J’ai envie de paraphraser Charles Péguy critiquant le rigorisme de l’impératif kantien pour émettre quelques objections au propos du grand Edwy Plenel. Je dis cela sans ironie, j’ai beaucoup d’admiration personnelle pour le journaliste, pour sa rigueur intellectuelle, ses qualités professionnelles, son engagement et son courage.

Péguy critiquait la raideur de Kant qui prétendait qu’un bon citoyen devait obéir coûte que coûte à la loi morale et notamment au principe supérieur de vérité. Ainsi, quand bien même un mensonge pourrait sauver un innocent, il faudrait s’en abstenir pour rester conforme à ce principe supérieur de vérité. D’où l’absence de mains de celui qui abandonne le malheureux à son sort. Discussion philosophique abstraite qui prendra une autre résonance avec la seconde guerre mondiale…

Quel rapport avec Plenel ? Ce même rigorisme par rapport au principe de vérité, dans le devoir d’information. Ce respect sacré des faits, du vrai au détriment du reste. Il y a du Kant chez Plenel : une construction mentale impeccable, un véritable système de pensée cohérent et implacable. Et en même temps un certain manque d’humanité, ou en tout cas de psychologie.

LES HOMMES SONT PLURIELS, LA PRESSE AUSSI

Pour Edwy Plenel, qui est représentatif d’une certaine vision de l’information, le seul rôle de la presse semble être celui d’informer. Je conteste ce point de vue non seulement aujourd’hui mais aussi dans son rapport à l’Histoire que je n’ai pas enseignée mais étudiée avec un grand spécialiste

Informer, divertir, servir, relier… voilà les quatre principaux besoins auxquels répond la presse depuis l’origine.

1-Informer avant tout bien sûr, former les opinions éclairées du citoyen votant, cœur de la légitimité démocratique de la presse. Mais s’arrêter à cela, c’est passer à côté de la psychologie humaine.

2-Divertir. Le divertissement a toujours été un des motifs forts de lecture et d’achat de la presse. Depuis la relation des événements de la Cour au peuple via la Gazette de Théophraste Renaudot au 17e s qui l’amusaient beaucoup, jusqu’aux faits divers sanglants qui ont fait le succès de La Presse d’Emile Girardin au 19es. En passant par les mots croisés, rébus, cartoons et autre friandises divertissantes du Monde.

D’ailleurs ce distingo entre information est très délicat. Quand finit l’information et quand commence le divertissement ? On le voit bien aujourd’hui avec une scénarisation de plus en plus forte de l’information politique qui tend à rapprocher la première du second, alors même que la thématique reste “noble”. Raphaelle Bacqué, avec tout le talent d’écriture qui est le sien en est l’une des plus éminentes représentantes. Qui décide de l’information noble et sur quels critères ? On le sent en filigrane chez Edwy, le seul critère qui vaille est cette capacité à éclairer le choix politique, j’y reviendrai plus loin.

3-Rendre service : ce sont les informations pratiques, les heures d’ouverture de la crèche, les adresses des services publics, les informations concernant les travaux sur la rocade… Bref, ce qui constitue l’un des plus forts ciment de la presse régionale vis à vis de ses lecteurs.

4- Créer du lien social : le journal est ce prétexte à discussion, cette occasion de débattre, échanger des idées, rencontrer l’altérité dans l’échange et la confrontation d’informations lues dans le canard. Les infos sont en ce sens une sorte de carburant social de premier ordre, remplacé depuis longtemps par la télévision, elle-même concurrencée aujourd’hui par Internet. D’ailleurs Edwy a pour le coup bien intégré cette dimension via la plateforme communautaire de blogs de Médiapart.

LA RENTABILITE DES JOURNAUX N’EST JAMAIS VENUE DE L’INFO

Ma conviction est que l’information citoyenne n’ a jamais justifié à elle seule ni la lecture, ni a fortiori l’achat d’un journal. C’est ce “mix produit” des quatre critères évoqués ci-dessus, comme on dit chez les marketeux, qui l’expliquait et l’explique toujours.

Il y a chez Edwy Plenel un biais égocentré dans sa conception de l’information et la culture. Il projette sur la majorité ses propres goûts, alors qu’elle ne représente qu’une conception élitiste. En réussissant à atteindre ses 60 000 abonnés, ce que je lui souhaite, Edwy aura réussi l’incroyable pari, encore plus impressionnant sous cet angle, d’attirer à lui lune bonne partie des élites intellectuelles de France. Je ne parle pas des cadres supérieurs ou chefs d’entreprise, mais plutôt des clercs : professeurs, universitaires, chercheurs, artistes, écrivains… la société de l’intelligence qui représente finalement pas mal de monde dans la mesure où elle englobe l’Education nationale, mais n’est qu’une portion minoritaire des Français.

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UN “GHETTO” CULTUREL DE RICHES

Voilà la grande crainte que je ressens vis à vis de Médiapart et autre Arrêts sur images. La constitution d’enclaves culturelles privées réservées à une élite sociale, celle ayant un certain niveau socio-culturel initial. A la “masse bêlante”, les programmes plus ou moins abêtissants de la Star Ac ou de la télé-réalité décriés ci-dessus.

Non pas que j’en rende Edwy Plenel ou Daniel Schneidermann responsables, naturellement. Les deux défendent un projet de qualité avec passion et j’admire leur ténacité, leur abnégation, leur courage. Mais je m’interroge sur le résultat de pareilles fuites des cerveaux à échelle globale.  Le problème est bien d’ordre politique et économique. Avec un abandon progressif des missions de service public, en particulier l’école, sous l’effet conjugué d’une crise économique, d’une mondialisation dé-régulée et d’une politique nationale clientéliste et injuste.

Mais en se retirant des organes subventionnés par nous autres citoyens et sinon gratuits – du moins plus ou moins “indolores” car financés par l’impôt, Edwy et Daniel ne nous rendent pas un grand service. Ils réduisent la portée de leurs médias payants aux seuls instruits capables de saisir la valeur d’une information payante de qualité.

Ils accentuent ainsi, indirectement les inégalités socio-culturelles.

medias pédagogues ?

medias pédagogues ?

DU ROLE PEDAGOGIQUE DE LA PRESSE

Notre société se tourne de plus en plus vers le divertissement, vers le léger (dont le LOL est une incarnation), vers le plaisir. Pour plein de raisons éducatives, économiques, psychologiques… Mais de fait, la société des jeunes lecteurs a changé et modifie de façon très forte le fameux “mix produit” nécessaire pour vendre.

Un peu plus de divertissement et de superficiel que de sens, par rapport à nos aînés, la génération d’Edwy. On peut le déplorer c’est vrai, je ne me réjouis pas de voir des émissions débilitantes envahir complètement nos vies, à commencer par les séries américaines au scénario industriel, programmes d’une pauvreté affligeante qui colonisent tout l’espace culturel de nos médias audiovisuels.

Mais si je suis sûr d’une chose, c’est que la création et le succès économique de Médiapart et Arrêt sur images n’y changera rien. Edwy Plenel semble vraiment croire à la contagion positive de son modèle : “en pariant sur une réussite qui serait chimiquement pure qui aiderait toute la profession, tous les producteurs d’information sur le net et qui aiderait profondément le journalisme dans un moment de crise, c’est de montrer qu’on peut arriver en trois ans, à faire un journal indépendant, sans publicité, avec plus d’une trentaine de salariés, qui arrivent à l’équilibre”.

C’est assez naïf. Quand les deux auront fait les fonds de tiroirs des élites intello, il ne restera plus grand nombre de lecteurs cultivés à se mettre sous la dent. Et de toutes façons, le frein le plus puissant reste celui de l’éducation et du capital culturel.

Moi j’ai une autre méthode qui se résume à cette fameuse phrase : “il faut être dans l’avion pour le détourner”. C’est le principe de la pédagogie : s’adapter à son élève pour le faire progresser. Faut-il adapter Marivaux en langage “djeun’s” pour intéresser les banlieues ? Et bien soit ! Ce sera moins noble, moins beau, il y aura un peu de dégradation du message initial c’est vrai, mais au moins passera-t-il.

Ca marchera beaucoup mieux et au final, on “boostera le ROI culturel”. Je sais que deux écoles de pédagogie s’affrontent là, entre ceux qui ne veulent pas édulcorer le contenu pour maintenir une stricte équité de l’offre et ceux comme moi, estimant qu’il est urgent de mettre en place des approches différenciées, pragmatiques.

Accommoder le sens à la sauce plaisir, voilà mon pari à moi. Les lecteurs populaires ne viendront pas tout seuls, il va falloir les chercher. Il ne s’agit pas d’accuser les nouveaux médias qui s’attachent à faire leur travail le mieux possible. Le premier facteur de l’inégalité  culturelle qui se creuse reste le pouvoir politique à travers l’échec scolaire et socio-économique.  Mon message consiste juste à les inviter peut-être à tendre davantage l’oreille et la main en direction de ces nouveaux publics qui s’éloignent d’eux, sans comprendre qu’ils passent à côté d’une grande richesse. A faire peut-être un peu de compromis, sans dénaturer ni galvauder leur travail, afin de vulgariser et rendre accessible leurs contenus. Ce que fait bien Slate.fr (j’espère n’avoir pas invoqué le diable).

Il en va beaucoup plus que de la survie de la presse. Il en va de la cohésion sociale, de l’harmonie démocratique. Pour éviter de creuser encore davantage ce fossé culturel et ce mépris perceptible de ceux qui savent, qui consomment la bonne information, la bonne culture n’existe pas vis à vis des millions de “beaufs”.

Cyrille Frank 

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Crédit photo via Flick’r @ aaronescobar et et @raisinsawdust

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