Modèles économiques des médias, marketing de contenus, outils et bonnes pratiques éditoriales, déontologie de l’information, usages et tendances et un zest de psycho-sociologie pour comprendre les usagers, ce qu’ils veulent et où ils vont…

Twitter ou les mirages de la personnalisation de l’information

rubik's cube

La simplicité du principe et son extrême modularité font de Twitter l’outil de communication le plus personnalisable et le réseau social le plus puissant qui soit. C’est précisément pour cela qu’il ne séduira jamais les masses.

Mise à jour 27 avril 2013. 

Trois ans après ce billet, les chiffres d’une nouvelle étude corroborent les anciens et semblent donner raison à ma prédiction selon laquelle Twitter ne sera jamais grand public.

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Une étude d’Exact Target parue le 9 août 2010 montre que les utilisateurs quotidiens de Twitter sont aussi les plus actifs sur Internet.

• 72% publient sur leur blog au moins une fois par mois
• 70% commentent sur d’autres blogs
• 61% écrivent au moins une note produit par mois
• 61% commentent sur des sites d’info
• 56% écrivent des articles pour des sites tiers
• 53% postent des videos
• 50% contribuent aux wikis

Ces hyper-actifs ont trois fois plus de chances de charger des photos, quatre fois plus de chances de tenir un blog, et trois fois plus de chances de partager des notes et des critiques que l’utilisateur d’internet moyen.

Or ces utilisateurs quotidiens sur une minorité, environ 15% si l’on en croît l’étude publiée par la société de conseil Sysomos début 2009. L’analyse qui portait sur l’activité de 11,5 millions de comptes Twitter sur les cinq premiers mois de l’année concluait que :

90% des messages sont produits par 10% des utilisateurs
93% ont moins de 100 abonnés
85% twittent moins de une fois par jour
50% n’a pas twitté dans les 7 jours

Donc, si Twitter a dépassé il y a déjà quelques mois les 100 millions d’inscrits, le site de micro-blogguing est préempté par une élite sociale, en majorité professionnelle. Cela vaut aussi pour les célébrités qui se servent de l’outil servent à la manière des médias, pour gérer leur popularité et leur capital-image.

TWITTER : LE LEGO DE L’EGO

Twitter est l’Ikea informationnel, le site à monter soi-même, le légo de l’égo. A la base, ce n’est qu’une coquille vide, un réceptacle de flux qu’il faut construire patiemment, abonnement après abonnement, jusqu’à ce que sa time-line soit pleine d’infos pertinentes par rapport à ses goûts et curiosités propres.

Cette ultra-personnalisation de l’outil en fait tout l’intérêt mais également toute la difficulté car le processus de paramétrage de son flux est long et laborieux. Et c’est là que le bât blesse.

La masse des gens n’a ni le temps ni l’envie de se fader un puzzle de 1000 pièces en revenant du boulot.

D’autant que si l’oiseau bleu semble simplissime dans son principe, il est particulièrement inaccessible dans ses usages pour l’internaute lambda. Interface alambiquée, langage ésotérique (RT, hashtags, @, DM, FF), étiquette précise, besoin d’applications tierces (racourcisseurs d’url, clients…).

LE MYTHE DE LA PERSONNALISATION DE L’INFO

Twitter témoigne du décalage entre le discours positiviste sur les technologies de l’info et la réalité des usages. On nous promettait grâce à Internet l’émergence des fameux contenus “à la carte”, des informations sur mesure qui s’adapteraient à la personnalité de chacun. Puisque les outils le permettaient, la tendance suivrait.

Même illusion lors du déploiement du plan “informatique pour tous” de 1985 par le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. Souvenez-vous de ces dizaines de milliers d’ordinateurs restés dans leurs cartons ou mal utilisés, faute d’avoir pris le temps de former les enseignants.

Même utopie lors de l’émergence des blogs et du web 2.0, dont certains voyaient le signe d’une nouvelle démocratie participative numérique.

Même égarement qu’à l’époque des promesses de démocratisation culturelle via les formidables bibliothèques du savoir en ligne.

LES TECHNOLOGIES NE CORRIGENT PAS MAIS ACCENTUENT LES INEGALITES

Toutes ces prédictions optimistes, portées par des geeks et une élite sociale auto-centrée, se sont brisées sur le réalisme des différences socio-culturelles. Pour bénéficier culturellement des innovations technologiques, il faut en avoir envie et il faut en avoir les moyens économiques (l’argent pour s’équiper), sociaux (l’entourage pour se faire aider) et intellectuels (la formation et l’éducation pour comprendre).

S’agissant de l’envie, l’appétence pour les nouvelles technologies est très dépendante du milieu socio-culturel d’appartenance. Le goût pour la connaissance s’apprend, la curiosité s’éduque que ce soit en matière alimentaire, en art ou en culture.

Ceci est très bien résumé par Eric Guichard docteur en sciences de l’information à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) :

“Mais entre ces possibles et la réalité, il y a une marge, voire un fossé. Et c’est là que la notion de literacy, ce mélange de culture et d’alphabétisme, prend son sens. L’activité intellectuelle s’acquiert souvent par apprentissage. Il faut environ 20 ans pour maîtriser l’ensemble des instruments et méthodes liés à l’exercice d’une pensée rationnelle. On voit mal comment la diffusion d’objets matériels permettrait de raccourcir ce délai d’apprentissage, si ces objets sont – comme il semblent l’être – plus des objets de consommation pure que des outils qui prolongent effectivement les processus d’écriture : on imagine difficilement savoir chercher un livre dans une bibliothèque si on ne sait pas lire, ou devenir mathématicien du simple fait qu’on s’est fait offrir une télévision numérique.

Lire l’article entier ainsi que sa thèse

FACEBOOK : L’ANTI-PERSONNALISATION

clés en mainCrédit photo  Jeff Rinehart via Flick’r

Le succès croissant de Facebook auprès du grand public témoigne du succès de la logique inverse : la fourniture d’un service “clé en mains”. C’est la logique du “”push qui prédomine. On reçoit des informations et sollicitations diverses plus qu’on ne va les chercher.

Ceci est cohérent avec l’usage récréatif de Facebook. Il s’agit de s’amuser entre amis et non de “se prendre la tête” avec un outil qu’il faut construire soi-même.

Cette anti-personnalisation est également en adéquation avec la fonction première de Facebook : renforcer la socialisation de ses membres. Pour se faire, l’outil valorise les comportements et opinions communes et pas celles qui se distinguent. D’où notamment l’apparition du bouton “j’aime” qui va dans le sens de cette cohésion pour ne pas dire uniformité sociale. En ce sens Facebook favorise davantage le collectif que l’individu, et pour caricaturer, serait davantage de gauche quand Twitter serait à droite (libérale).

TWITTER NE PERCERA JAMAIS AUPRES DU GRAND PUBLIC

Voilà pourquoi l’oiseau bleu est condamné à rester dans la sphère du BtoB ou à toucher une cible retreinte ultra-éduquée. Sauf à changer tellement son principe qu’il y perdrait son âme. Comme par exemple intégrer des éléments multimédia ou ne plus limiter le nombre de caractères.

Je rejoins sur ce point Cédric Deniaud qui nous explique sur son blog les cinq raisons pour lesquelles Twitter ne deviendra jamais grand public.

En revanche le principe du fil d’actu personnel  a déjà fait des émules puisqu’on le retrouve maintenant sur Facebook, LinkedIn entre autres réseaux sociaux.

Mais la personnalisation poussée dans Twitter ou dans les agrégateurs de flux RSS les condamnent irrémédiablement à une certaine confidentialité d’usage. Du moins tant que les écarts socio-culturels n’auront pas été un tant soit peu limités en amont, par l’école, notamment.

Cyrille Frank

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LIRE AUSSI

Information politique en télé : cinq choses à changer en urgence

L’interview du chef de l’Etat par David Pujadas le 13 juillet dernier témoigne du manque de pugnacité de nos journalistes télé face aux politiques. Tutelle politique du service public, révérence historique, manque de préparation et différentiel de moyens. L’information politique télévisée doit changer.

David Medioni, journaliste à CB News,compare la prestation de David Pujadas au travail réalisé par Médiapart ces derniers jours. Il y voit fort justement une fracture journalistique entre ceux qui enquêtent et font leur travail de vérification tels Edwy Plenel et les autres, simples “passeurs de plats”.

Je loue comme lui le travail de Mediapart et pas uniquement sur l’affaire Bettencourt (voir leur enquête remarquable sur l’affaire Karachi). Mais attention aussi à ne pas réduire la vraie presse à celle qui révèle des scandales. Il y a de forts risques d’instrumentalisation comme le Canard enchaîné le sait bien. Il y a aussi un risque de dérive démagogique sur le registre Salut du peuple de Marat. Enfin, il ne faut pas oublier les petites victoires du quotidien qui consistent à simplement vérifier un fait, un chiffre, et les mettre en perspective.

Cela dit, cet épisode met en lumière ce que je redoute avec l’irruption sur le web des modèles d’information payants : une information à deux vitesses, un accroissement des inégalités culturelles. Aux classes aisées le décryptage et l’info coûteuse, aux classes plus modestes, la communication ou la rumeur sur le web ou en télévision, média encore dominant sur le plan politique.

La télévision reste de loin la source d’information numéro un de nos compatriotes (cf ci-dessous), son contrôle est primordial pour les politiques dans leur communication auprès des électeurs.  Le pouvoir a très bien compris cela, depuis les débuts de ce média, de De Gaulle à Sarkozy en passant par VGE ou Mitterrand.

Projet Mediapolis, information politique et citoyenneté à l’ère numérique (version française)

UNE TUTELLE POLITIQUE DEPUIS L ORIGINE

La nomination des patrons de l’audiovisuel public est sous le contrôle du chef de l’Etat via le conseil des ministres qu’il préside. Certes le pdg de France Télévision ne rapporte plus directement au ministre de l’Information comme c’était le cas du temps de l’ORTF. Il n’empêche, le lien de vassalité au plus haut niveau existe. On ne mord pas la main qui vous nourrit chez les gens bien élevés. Et lorsqu’on le fait, on se condamne, comme Patrick de Carolis en a fait l’expérience.

D’ailleurs, c’est la réforme constitutionnelle de 2008 qui a renforcé le pouvoir de nomination du chef de l’Etat sur une cinquantaine de patrons du secteur public.

Auparavant, la nomination des pdg de France Télévision ou Radio-France se faisait via le CSA. Il s’agissait de “mettre fin à une hypocrisie” selon le chef de l’Etat puisque les membres du CSA étaient partiellement désignés par le président. En réalité, seuls trois d’entre eux sont directement nommés par lui, sur neuf membres (trois le sont par l’Assemblée, les trois derniers par le Sénat).

De longue date en France, le service politique a été étroitement surveillé et encadré par le pouvoir et ceux qui ont réussi à perdurer dans ce métier, tel Alain Duhamel, ont su faire preuve d’une révérencieuse allégeance.  Sa prétendue “insolence” ou son impudente audace ont toujours été parfaitement tolérées et contrôlées par les pouvoirs politiques et l’intelligence du bonhomme était de donner l’illusion du combat. Comme ces matches de boxe truqués où le perdant désigné doit se battre en apparence pour ne pas éveiller de soupçon et entretenir les paris.

Cette révérence à l’égard des politiques a toujours surpris nos compatriotes étrangers. Certains se souviendront peut-être de cette interview de mars 1993 où des journalistes belges sidérés furent sèchement éconduits par François Mitterrand pour avoir posé une question gênante sur les écoutes élyséennes

De même, nos confrères anglo-saxons s’étonnent que nos journalistes ne reformulent pas les questions auxquelles les politiques se dérobent, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une réponse (la méthode BBC).

Les téléspectateurs semblent accepter plutôt bien ces dérobades institutionnalisées via une expression dédiée : la “langue de bois”. Ou alors, est-ce un facteur parmi d’autres expliquant la désaffection vis à vis de la chose publique ?

LE MENSONGE EN DIRECT NOUVELLE TECHNIQUE IMPARABLE

Depuis la campagne présidentielle de 2007, est apparu une nouvelle technique redoutablement efficace : le mensonge en direct. Le candidat Sarkozy, à l’instar de son opposante Ségolène Royal, ont raconté des sornettes, rabaissé ou exagéré les chiffres, affabulé devant les Français et ce, à de nombreuses reprises

Bien sûr les “bourdes”, comme on a nommé par euphémisme ces erreurs à répétition, ont le plus souvent été relevées et critiquées dans la presse le lendemain, mais compte tenu du fort différentiel d’audience entre la télé et la presse, le mal n’était jamais corrigé.

Les politiques, fin observateurs, ont bien compris qu’en télévision, il faut surtout avoir raison en temps réel, à tout prix, même au risque de mentir ou de se tromper. Le risque est pleinement calculé, car on convainc arithmétiquement plus de monde qu’on en perd. Cf le schéma illustratif ci-dessous (les volumes de temps et d’audience sont illustratifs du mécanisme et non “scientifiques”).

differentiel audience tv-presse

differentiel audience tv-presse

MANQUE DE PREPARATION ET ASYMETRIE DES MOYENS

On a certes des doutes sur le professionnalisme de quelques présentateurs-journalistes lors de certains débats télévisés. Qu’il s’agisse de PPDA, Arlette Chabot ou David Pujadas, on a pu mettre leur faible pugnacité sur le compte d’un certain manque de courage. Celui de poser la question qui fâche, celui de rectifier un propos erroné, celui de reformuler une question. Compte tenu de la tutelle politique (France 2) ou économique (TF1), on peut comprendre humainement que nos journalistes vedettes ne se suicident pas professionnellement, mais on ne peut l’accepter sur le plan déontologique.

Mais à mon avis, le problème vient moins d’une soumission délibérée au pouvoir que d’un manque de préparation. Face aux politiques entourés d’une armée de conseillers et petites mains qui balisent leurs interventions télévisées, les journalistes ne sont pas de taille. Les élus et gouvernants arrivent souvent bien mieux préparés que leurs interlocuteurs, avec des chiffres, des faits, des arguments, une gestuelle, des mots et phrases “clés” pour faire mouche. Tel le fameux “monopole du coeur” de VGE en 1974.

De leur côté, les journalistes-présentateurs télé sont des généralistes, avec une bonne voire une excellente culture générale, mais experts de rien. Ils sont incapables de déceler les erreurs disséminées dans un propos un tant soit peu pointu. Les anciens “rubriquards” connaissant parfaitement les données précises de leur spécialité, ont laissé la place aux Polyvalents Populaires, les PéPés pourrait-on dire.

Nicolas Sarkozy peut donc déclarer, entre autres sottises, dans “J’ai une question à vous poser” sur TF1 en mars 2007 : “Le SMIC, c’est le salaire de la moitié des Français.” (15,6% selon l’agence Eurostat, à l’époque) sans être contredit sur le moment.

Ségolène Royal énoncer des chiffres ahurissants sur le nombre de femmes tuées par leurs conjoints, sans que son interlocutrice ne la corrige. Ou encore les deux candidats proférer des énormités sur le nucléaire français en direct, sans être inquiétés le moins du monde  durant l’émission.

CINQ MANIERES DE CHANGER LE TRAITEMENT POLITIQUE EN TV

1- Redonner leur place aux experts, chefs de rubriques, techniciens-journalistes. Et les impliquer dans les émissions en direct. Le généraliste ne sera là que pour animer l’émission, enchaîner les sujets et encadrer les débats.

2- Travailler collectivement pour mieux préparer les émissions à fort enjeu : avoir les chiffres et faits précis sur les sujets qu’on s’apprête à aborder. Pourquoi pas d’ailleurs un tableau de bord sur les murs du plateau de l’émission elle-même ? La pratique collective est aussi un moyen de se protéger contre la sanction politicienne : on ne pourra pas punir tous les coupables, coller la classe toute entière.

3- Il faut surtout instaurer un dispositif de vérification en temps réel des propos énoncés. Une cellule de “fact checking” qui pourra intervenir en direct au cours de l’émission pour corriger une erreur. Un nouveau concept d’émission pourrait même être inventé : “Droit de rectification”, après le fameux et défunt “Droit de réponse”.

4- Mettre un terme à la tutelle politique directe sur le service public et permettre un contre-pouvoir des journalistes en cas d’abus (vote à la majorité absolue d’une motion de défiance à l’égard du pdg de la chaîne par les journalistes)

5- Changer les mentalités : reformuler plusieurs fois une question n’est pas une agression, corriger un politique n’est pas impoli. Inspirons-nous des méthodes d’interview anglo-saxonnes : être courtois mais têtu.

Il est vital pour notre démocratie que la télévision s’adapte à la vitesse de nos modes de vie qui donnent la primeur à l’instant *. Gare à cette société sans mémoire, de la réaction et de l’émotion. Comme les poissons rouges, elle tourne en rond.

* En témoigne d’ailleurs le temps qu’il m’a fallu pour retrouver sur Internet certains articles et vidéos de la campagne présidentielle 2007, pour la plupart effacés ou enfouis dans les méandres du web.

Lire l’article du post.fr : le gentil Pujadas passe les plats et offre une tribune au président

Et aussi via l’AFP : Interview Sarkozy par Pujadas: “une honte” pour le SNJ-CGT de France Télévisions

Cyrille Frank aka Cyceron

Avec son titre-insulte, l’Equipe est-il allé trop loin ?

Une de l'Equipe - 19 juin 2010

Une de l'Equipe - 19 juin 2010

Depuis cette Une du quotidien sportif et le drame ubuesque qui a suivi, les avis divergent sur la pertinence de ce sujet et son traitement.

Vue l’ampleur des conséquences pour l’équipe de France, mais aussi pour l‘image du pays dans le monde, se posent deux questions : fallait-il relayer cette info et était-il nécessaire de titrer l’insulte elle-même ?

LES ARGUMENTS CONTRE LA MEDIATISATION DE L’INFORMATION

– Cette insulte : “va te faire enculer, sale fils de pute” est courante dans les vestiaires, elle fait partie des moments habituels et inhérents au sport de haut niveau. Elle n’aurait jamais du sortir du cadre privé d’où elle émane. C’est la position de Raymond Domenech qui valide ainsi l’argument de “trahison” évoqué par Patrick Evra et Frank Ribéry.

– Ce micro-évènement n’est devenu un drame que via sa médiatisation. Toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout quand on est observé par la planète entière et quand les enjeux sont aussi importants, et pas uniquement sur le plan financier. On pense à l’image désastreuse de l’équipe de France  et donc du pays qu’elle représente, on pense au désarroi des amateurs et supporters, on pense au peuple souverain dont on abîme le rêve.

– Cette médiatisation relève d’une “peopolisation” néfaste de l’information destinée à vendre davantage de papier. Elle n’apporte rien sur le plan sportif, elle ne fait que créer le désordre.

– C’est un très mauvais exemple pour la jeunesse, c’est une banalisation de la grossièreté déjà vulgarisée et légitimée par le politique lui-même.

LES ARGUMENTS FAVORABLES A CETTE MEDIATISATION

– Cette insulte n’est pas anodine, elle est que la dernière illustration d’un problème global de comportement de Nicolas Anelka qui n’est pas nouveau. Relayer ce propos était important pour comprendre le problème profond de cette équipe de France qui a témoigné récemment de son naufrage. Car ce manque de respect des mots illustre aussi le manque de respect des consignes, Nicolas Anelka n’ayant pas accepté au cours des deux derniers matchs  le positionnement tactique qui lui était attribué par le sélectionneur.

L’historique de Nicolas Anelka et ses différents déboires dans de nombreux clubs empêchait de prendre cet évènement comme un dérapage isolé.

– Le rôle du journaliste est de médiatiser des informations qui ont du sens, qui apportent un éclairage sur un problème réel. Il doit être avant tout au service des lecteurs-citoyens, y compris si cela doit heurter les intérêts politiques ou financiers. Ici, il était utile au lecteur d’apprendre qu’il y avait un problème comportemental au sein de l’équipe de France, qui est avant tout la représentation de la République et pas n’importe quelle société “privée”. Raison pour laquelle elle doit rendre des comptes vis-à-vis des citoyens et ses représentants.

– Le journaliste est aussi un citoyen lui-même et il lui appartient de défendre les valeurs qui lui sont chères et d’avoir, pourquoi pas, une action réelle sur le cours des évènements. La conception du journaliste simple observateur neutre et impartial est une chimère et une hypocrisie.

LES ARGUMENTS CONTRE LE TITRE LUI-MEME

Le sujet est légitime mais la forme est contestable. Cette insulte violente reprise dans le titre est racoleuse et néfaste.

– Elle contribue à la dévalorisation des médias qui ne prennent plus la distance nécessaire par rapport aux faits, se contentant de relayer le propos  en Une, pour mieux attirer le chaland en jouant sur la fibre émotionnelle. (on disqualifie d’emblée le fond en mettant en avant la forme injurieuse).

– Elle amplifie inutilement la gravité de l’affaire en décuplant son caractère choquant. Ce qui est à l’origine de l’enchaînement dramatique des évènements qui tombent comme des dominos, poussés par un souffle médiatique “artificiel”.

LES ARGUMENTS EN FAVEUR DU TITRE CHOQUANT

Il fallait choquer car les propos, même tenus dans l’intimité d’un vestiaire, ne sont pas acceptables. Et c’est peut-être cette indulgence qui explique aussi le manque d’autorité du sélectionneur vis à vis de ses joueurs. D’autres avant lui n’ont pas hésité à écarter les fortes têtes (Anelka, Cantona, Ginola…) pour garder le contrôle sur le groupe.

– Sans pouvoir anticiper le mélodrame incroyable qui a suivi, l’Equipe a eu raison de lancer ce pavé dans la mare pour témoigner de l’ampleur du problème et appeler à la responsabilité de tous dans cet échec sportif patent.

– L’électrochoc était aussi une nécessité pour anticiper une refondation salutaire sur de meilleures bases à l’aube d’une élimination quasi-assurée.

UN “J’ACCUSE” MODERNE : LA DENONCIATION UTILE DES JOURNALISTES

Cette “affaire” sur un plan journalistique montre toute la difficulté de la déontologie de la profession. Elle confronte ce métier à ses valeurs profondes, à ses missions et ses limites.

De mon point de vue, le journalisme ne doit pas franchir la ligne de l’exécutif : elle ne doit pas servir de façon unilatérale un clan, un pouvoir quelconque, ou même une cause, au risque de passer dans le militantisme et la politique. En revanche elle peut et elle doit dans certains cas, prendre partie et ne peut s’abriter confortablement derrière une impartialité impossible. Le journaliste est aussi citoyen, il peut défendre des valeurs.

En le cas d’espèce,   je soutiens le sujet de l’Equipe qui était selon moi bien plus qu’un épiphénomène (et la suite des évènements tend à me donner raison). Sur la forme, je ne suis pas sûr que l’électrochoc de l’insulte en Une était nécessaire et je crains qu’elle ne crée un précédent dangereux pour les médias, façon tabloïd britannique.

Par son titre, l’Equipe a eu un réel pouvoir politique. Il a dynamité la fourmilière footbalistique et on peut se demander s’il n’a pas outrepassé sa fonction.

Je pense cependant qu’en l’occurrence, il a eu raison sur le fond, car il fallait dénoncer une situation exceptionnelle. Il est des cas où le journaliste doit sortir de sa modération pour faire éclater une vérité désagréable, pour crier “le roi est nu !”. C’est la même logique qui a prévalu lors du fameux “J’accuse” de Zola, pour des motifs plus nobles et graves, mais pas différents sur le fond.

Par ailleurs, ne tuons pas le messager funeste comme dans l’Antiquité, ne confondons pas symptôme et maladie. Oui, les médias révèlent des scandales, ce qui crée du “désordre”. Mais ce désordre vient avant tout du scandale lui-même, pas de sa médiatisation. A oublier ceci, on prend un grand risque pour notre démocratie. L’auto-censure “positive” est l’arme des régimes autoritaires. Je préfère un peu trop de scandale que pas du tout. Et vous 😉 ?

Cyrille Frank aka Cyceron

Polémiques, Twitts-clashs, web-bastons… paroxysme de la société du spectacle ?

Pas un jour presque sans que n’apparaisse sur le réseau une nouvelle polémique, un  “twitt-clash”, un “blog-bashing”… Querelles orchestrées par d’habiles provocateurs et suivies par la masse des internautes ravis du spectacle.

L’un des derniers épisodes en date, c’est le web-bashing de Guy Birenbaum à l’encontre de Jean-Michel Aphatie par. Et la réponse de l’intéressé qui a fait monter encore un peu plus la mayonnaise, à la grande joie du premier.

Ces épisodes de baston virtuelle sur le réseau sont foison, entretenues avec délectation et savoir-faire par des spécialistes du genre, ou simplement déclenchées par des leaders d’opinion, tel le dernier couple ennemi florencedesruol et vincentglad.

Je vous fais grâce de l’inventaire laborieux de toutes ces chamailleries qui font l’objet aujourd’hui de fils d’infos dédiés : tweet_clash, ou encore twittpoubelle

COMMENT EXPLIQUER CE PHENOMENE ?

Du côté des récepteurs d’abord vient une réponse facile : l’Homme un brin sadique, aime l’odeur du sang. C’est sans doute un héritage de notre nature animale, de nos instincts combattifs, de nos gènes et nos hormones. Mais je n’en dirai pas plus au risque de me fâcher avec les partisans de telle ou telle école scientifique. Quoi qu’il en soit, les manifestations de cette cruauté et ce goût du macabre ou morbide sont légion.

Rappelez-vous les attroupements passifs devant les bagarres de cours de récré. Ou les embouteillages monstres sur l’autoroute A13 dus aux conducteurs-voyeurs d’un accident mortel.
Ou même de façon encore plus structurelle, le succès constant des faits divers et multiples canards sordides

Mais ce goût du public pour l’affrontement a d’autres raisons plus subtiles, plus indirectes.

LUTTER CONTRE L’APATHIE (sans mauvais jeu de mot)

En ces temps de politiquement correct, de fusion sociale, de consensus systématique, les occasions d’assister à l’expression de points de vues et d’attitude divergente se font de plus en plus rares. Et selon la loi classique de l’offre et la demande, ce qui est rare prend donc de la valeur.

Enfin quelque chose qui nous sort de cette émollient sentiment que tout le monde est d’accord, partage la même opinion, est si tolérant, ouvert, moderne… Sentiment d’autant plus sensible parmi les classes  supérieures sur-représentées des twitteurs-blogueurs.

Ces affrontements créent aussi des événements artificiels dans nos vies tertiarisées derrière nos écrans qui manquent singulièrement de diversité, pour ne pas dire de piment. “Oulala, t’as vu ce qu’il a dit à la maîtresse ?”

Les polémiques permettent enfin de simplifier la lecture du monde, de l’actualité sur un mode binaire : d’accord, pas d’accord. Qui va de pair avec le j’aime, j’aime pas de Facebook qui annule toute nuance et réduit la communication à une question fermée.

DU COTE DES (VILAINS) ORGANISATEURS

La première raison tient à la création de trafic et de notoriété pour gagner en valeur médiatique, en influence. Etre “quelqu’un” sur la toile se mesure aussi à sa capacité à générer du bruit, du buzz.

Les nouveaux médiateurs des médias numériques ne font d’ailleurs qu’imiter les médias traditionnels, toujours enclins à exploiter la moindre polémique pour vendre. Qu’on se rappelle”Droit de réponse”, “Piques et polémiques”, “On ne peut pas plaire à tout le monde”… pour ne citer que les émissions de télévision.

Les bastons publiques permettent aussi de cultiver une distance savamment étudiée par rapport à la norme, celle qui permet d’être un socialement transcendant, à la fois extérieur et donc supérieur à la foule. Etre un poil grossier, libidineux, sordide ou de mauvais goût permet alors de véhiculer des valeurs plus positives que négatives au sein du milieu éduqué de la blogo-twitto-sphère.

  • L’honnêteté intellectuelle, de la transparence morale. Le message implicite est “je ne me pare pas de toutes les vertus, je reconnais même publiquement mes vices”

  • L’assurance, la force. “Même pas mal, je suis au dessus de ça, je maîtrise…” C’est Brice de Nice, le champion local du cassage potache.

  • Une certaine forme de courage. Celle de défendre ses positions, au risque d’y perdre la face. On est tout à fait dans le registre du film Ridicule où les mots sont comme des armes qui tuent socialement (voir video ci-dessus)


UNE TENDANCE EN HAUSSE ?

Difficile à confirmer sans une étude quantitative, mais j’ai le sentiment qu’en effet ce phénomène s’accentue à la fois dans les médias traditionnels et plus encore sur les médias semi-pro que sont Twitter et les blogs.

La société du spectacle semble s’être amplifiée sous l’effet des nouveaux outils et de la concurrence accrue des médias entre eux. Notre société des loisirs, notre temps libre et confort croissant (du moins pour les classes moyennes-supérieures) nous rapproche de cette vision décrite dans le film “Roller-ball”, plus subtil qu’il ne paraît.

Les pulsions violentes d’une population oisive, qui explosent à force d’être réprimées par le consensus artificiel, maintenu par le jeu, la drogue et Big Brother. Remplacez la drogue par la TV… Cela ne vous rappelle rien ?

Cyrille Frank aka Cyceron

Feelings, fun, fond : Les trois « F » de steve Jobs

Qui n’ a vu une présentation de Steve Jobs rate quelque chose… Cet indiscutable visionnaire et businessman, a aussi un grand talent : vendre ses idées. Il y parvient car il fournit un joli emballage. Divertissement (fun), émotions (feelings) au service du propos (fond).

La vidéo ci-dessus- beaucoup trop longue pour les gens “normaux” qui ont un métier, eux- mérite d’être regardée et disséquée, car elle résume bien les bonnes pratiques éditoriales.

A l’heure où les spécialistes de la communication glosent à n’en plus finir sur le story-telling, Steve Jobs nous montre à travers un simple discours comment cela fonctionne, simplement. Le discours du patron d’Apple aux frais diplômés de Stanford, moment généralement pénible, est un exemple du genre.

1/ DU CONCRET, DE LA SIMPLICITE

C’est la force de la narration, elle s’appuie sur des faits, pas sur des concepts. Un exemple vaut mieux bien des explications pour nos esprits étroits. Ce qu’a très bien compris Steve Jobs, c’est qu’il faut mettre l’exemple avant. Cela permet de captiver l’attention du public jusqu’au dénouement final : le conseil, la leçon ou simplement l’épilogue, si l’on est dans de la fiction pure.

2/ DE L’EMOTION COCO

Steve s’appuie très fortement sur l’émotion pour capter l’attention de son auditoire. Il raconte des faits personnels, gages de sincérité et facteurs d’identification. Lorsque l’on parle de soi, il y a fort à parier que l’on touche les autres, car on est tous faits de la même eau (d’autres diraient que l’on est tous plus ou moins déterminés socialement par les mêmes causes). C’est principalement ce qui explique le succès des grandes missions de déballage de soi, de Mireille Dumas à Jean-Luc Delarue…

3/ DU DIVERTISSEMENT, DU FUN, DU PLAISIR

Laurence, commentant mon dernier billet, me reprochait d’avoir pris un très mauvais exemple avec Apple pour évoquer la capacité de la marque à simplifier :”La comparaison avec le packaging mac est particulièrement raté : L’apparente simplicité du design est le produit d’un raisonnement très pointu”.

Mon propos était de dire combien les interface simples conçues par Apple (indépendamment du travail incroyable qu’ils ont nécessité) ont permis de servir le fond : des usages en l’occurrence. Le discours ci-dessus, illustre mieux que tous les discours, cette même philosophie. Il est rempli de petites blagues et de clins d’oeil (connotations porteuses de complicité) qui rendent le fond digeste et agréable à suivre. C’est ce que j’appelle l’emballage, c’est l’effort de vulgarisation ou de pédagogie sur le ton qui ne réduit en rien la qualité du discours.

Ainsi Jobs qui commence son discours par un peu d’auto-dérision réussit à désamorcer d’emblée le caractère roboratif de l’exercice. “je ne suis pas diplômé  et je n’ai jamais été aussi prêt du diplôme de l’enseignement supérieur”.

Idem lorsqu’il se égratigne Microsoft sur le fait que l’interface typographique soignée du Mac a pu aussi se généraliser dans le monde PC, car elle a été copiée par Microsoft. Autant de petites relances sympathiques du discours qui ajoutent du fun, du plaisir en français.
4/ DU FOND

Mais ce discours est surtout réussi parce qu‘il sert un propos, parce qu’il dit des choses qui sonnent justes et qui sont illustrées par des exemples forts, à commencer par la vie, le parcours de son émissaire.

Jobs ne dispense rien que des conseils classiques, pour ne pas dire un peu gnan-gnan : “croyez en vous, écoutez votre passion, allez à l’essentiel, ne renoncez pas, n’ayez pas peur… (non il n’est pas subventionné par Jean-Paul II)

L’alchimie entre la forme et le fond lui donne cependant toute sa valeur : on écoute, on s’amuse, on est ému, on est convaincu.

C’est la leçon que je retiendrai de ce discours – n’étant pas diplômé de Stanbford – et qui illustre la philosophe de la pomme à l’ oeuvre dans la plupart de ses produits.

Cyrille Frank aka Cyceron

PS : merci @JulienJacob et @freddymini pour le lien du discours 🙂

L’information sur le Web : s’unir ou périr ?

Réaction tardive à l’émission passionnante de Guy Birenbaum sur les modèles économiques de la presse en ligne. Bravo à lui pour la qualité de son plateau et ses relances à la fois incisives et pertinentes.

1) Premier sentiment : l’information seule ne paie pas sur le web ou sur le papier. Et ce n’est pas nouveau. Les quotidiens justifient aussi leur prix d’achat par les multiples services qu’ils offrent: petites annonces, météo, programme télé, résultats du loto… C’est notamment en raison de la concurrence des sites web pour ces services- au moins aussi importants que l’actualité -que la diffusion décline.

Donc, tous les sites qui se réduisent à proposer de l’info, aussi intelligente et intéressante soit-elle, me semblent voués à l’échec.

2) Il est devenu nécessaire de diversifier ses sources de revenus et potentiellement ses sources de diffusion : le web, le mobile, l’Ipad, mais pourquoi pas non plus le papier (via la presse ou l’édition). Cela n’a rien de rétrograde d’aller à la rencontre de tous ses publics, et surtout de trouver un moyen de financer l’info de qualité.

3) Il apparaît censé d’envisager une alliance entre sites d’info indépendants sur le web. Pourquoi ne pas proposer des offres de découvertes groupées ? Pourquoi pas des abonnements mutualisés pour augmenter la diffusion, quitte à diminuer aussi le revenu par abonnement ?

Derrière cette suggestion d’alliance, se trouve la conviction que le marché est trop réduit pour permettre à chacun de survivre. J’ai peur que la cible des amateurs d’info, suffisamment intéressés pour sortir leur porte-monnaie, soit assez réduite. 25 000 abonnés pour Médiapart, c’est déjà une belle performance ! (il me semble qu’au lancement , le point d’équilibre affiché était plutôt fixé à 70 000 qu’à 45 000). Quoi qu’il en soit, s’il faut atteindre le double pour être rentable, ça va être dur…

D’abord pour des facteurs structurels, la société évoluant probablement vers plus d’appétence au divertissement qu’à la connaissance ou compréhension du monde. Phénomène qui n’est pas sans lien avec la dépolitisation et désidéologisation du 21e siècle. Ensuite pour des raisons conjoncturelles. Inutile de préciser qu’en période de crise, on restreint les dépenses “superflues” comme la presse, dont on ne mesure pas l’intérêt immédiat (et qui est très dépendant d’un niveau d’instruction préalable).

Pour Arrêt sur images, Médiapart ou Rue89, on atteint (me semble-t-il) des maxima de lectorat web. D’où la nécessité de trouver des relais de diffusion et de revenus (très bien mis en oeuvre par Haski et son équipe).

La collaboration commerciale, l’échange d’articles pour faire baisser les coûts de fonctionnement par domaine de compétence, l’échange de liens sur le web, la médiatisation groupée pour augmenter l’impact et pourquoi pas la fédération des moyens pour développer des projets communs (canal TV, etc.) me semblent indispensables pour permettre aux titres de survivre.

Mais toute la difficulté consiste dans le même temps, à préserver l’autonomie éditoriale, la diversité de points de vues et la saine émulation journalistique. Plus facile à dire qu’à faire comme dirait Fokon Yaka. En tout cas, une piste à creuser, pour ne pas avoir à le faire dans autre dessein. Inutile de vous faire un dessin.

Cyrille Frank aka Cyceron

L’Ipad va-t-il changer nos vies ? (sondage)

La nouvelle tablette d’Apple suscite enthousiasme ou scepticisme chez les geeks, les nerds et autre no-life. Le grand public, lui, ne sait probablement pas encore de quoi il retourne. Et vous quelle est votre position ?

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