Les modèles économiques de la presse et des médias.

Faire payer les données publiques est une grosse bêtise

L’octroi signifie verrouillage des données ©fensterbme via Flickr.com

Faire payer l’accès aux données publiques, en finir avec l’open-data. Voici la brillante idée d’Olivier Schrameck, l’ancien sherpa de Lionel Jospin et actuel membre de la Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique. 

En ces temps de bouclage budgétaire difficile, c’est la dernière astuce du gouvernement pour récupérer un peu de sous. Il y va aussi de la morale publique, puisqu’un bien public, non-rival et non-exclusif, ne saurait être offert au privé, sans le consentement de ses usufruitiers, j’ai nommé nous, les citoyens.

Il ne faudrait pas que ce bien public exploité par le privé tarisse la source et conduise à privilégier certains publics (ceux qui paient) au détriment des autres.

Première objection à cet argument : on ne voit pas bien en quoi cela concerne les données qui par nature sont illimitées, et qui actuellement ne produisent de bénéfice que pour de rares apparatchiks de l’administration.

Par ailleurs, il y a la théorie, les grands principes auxquels la raideur protestante jospinienne sied si bien. Et puis, il y a la réalité, le pragmatisme moins vaniteux, parfois un peu piteux, et généralement plus efficace. Louis XI versus Charles VIII, son fils.

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Editeurs de contenus, si vous cessiez de vous faire phagocyter par Google et Facebook ?

Le gui, parasite du chêne, en Klein d’oeil – Crédit photo: martinlabar via Flickr.com

Facebook a modifié son algorithme Edgerank. Ce dernier filtre les publications qui s’affichent sur le mur des abonnés d’une page fan. Désormais, sont privilégiés ceux qui suscitent le plus de likes, de commentaires, de partages…

Comme l’explique lemonde.fr dans une tribune, ceci est une prime aux contenus les plus insolites, les plus « fun », les plus « émotionnels ». Le Monde, journal de référence refuse donc cette tentative d’inflexion de sa ligne éditoriale.

La qualité socio-économique de son lectorat, qui se vend plus cher que la moyenne, met peut-être lemonde.fr économiquement à l’abri d’une légère baisse d’audience. Mais les concurrents qui le talonnent et ne cherchent qu’à le détrôner, réagiront-ils de la même manière ? La guerre fait rage pour intégrer le top 5 des sites d’info les plus fréquentés, car ici se concentre une bonne part du gâteau publicitaire…

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Les grands groupes médias peuvent-ils encore innover ?

Crédits photo © : Advocate Hypermedia Teleportd, WedoData

Hier soir à la Cantine avait lieu une conférence intitulée « quelles synergies entre start-ups et groupes médias ». Une salle bondée, un animateur charismatique, des intervenants de qualité… Ce que je retiens de cette soirée.

POURQUOI LANCER UNE START-UP ?

Pour avoir la liberté de créer, pour se libérer des pesanteurs d’une grosse structure, pour sortir le nez du guidon (« eh, il faut boucler le mag, dis, y’a un hors série à faire… » et avoir à nouveau le temps d’inventer et de se faire plaisir.

C’est en substance la motivation des jeunes entrepreneurs réunis ici, de Karen Bastien (WedoData), à Yann Gueguan (Rue89) en passant par les jeunes Léon Buchard (Téléportd) ou Stanislas de Livonnière (Advocate hypermedia)

LES GROSSES MACHINES, FORCÉMENT IMMOBILISTES ?

Pour Jean-Marc Manach, oui ! Du temps du monde.fr où il travaillait (en 2007), on lui avait simplement interdit d’insérer un lecteur Youtube dans une page web. Il a bravé l’interdiction, et fini par convaincre sa hiérarchie de l’intérêt de la chose, mais que de résistances ! (En mon temps chez AOL, c’était le service juridique qu’il avait fallu outrepasser pour pouvoir embarquer des séquences vidéo).

Corinne Denis, directrice des nouveaux médias de l’Express Roularta, se souvient de l’époque où elle bataillait en interne pour promouvoir le media Internet. Depuis son message a porté et certains, issus du web, ont pris du grade. Mais, elle comprend toutefois le point de vue des dirigeants : difficile d’investir dans des secteurs non rentables, plus naturel de se reposer sur ce que l’on connaît et qui rapporte de l’argent.

On dit que le rendement publicitaire est de 1 sur 100 entre la presse et Internet et de 1 sur 10 entre la pub web et la pub mobile… « Chez les journaux papiers, plus on peut retarder l’échéance du numérique, mieux on se porte ». Raison pour laquelle le groupe a préféré externaliser l’innovation à travers Express Ventures ? Cet incubateur de start-ups finance 10 projets par an sur trois ans.

Du côté de France-Télévisions, Eric Scherer se montre plus dur. Les résistances au changement sont partout ! Du côté des dirigeants, des journalistes et techniciens que la nouvelle donne bouscule… Le responsable de l’innovation du groupe télévisé a l’air fatigué. Il raconte ce moment où il évoquait la délinéarisation future du JT.

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Oui, le journaliste doit se faire marketeux !

Le « packaging » journalistique – Crédit : funkyah via Flickr.com

Le journalisme n’a pas pour vocation de délivrer la vérité à une foule crédule, et ignare. Son rôle est pluriel : informer mais aussi divertir, socialiser… rendre service. Et pour se faire, il doit absolument vendre son contenu.

Discussion intéressante la semaine dernière, lors d’une session de formation. L’un de mes stagiaires refuse presque de réaliser l’exercice que je lui propose : éditorialiser les commentaires qui se trouvent sous un article. Il s’agit de mettre en forme l’opinion des lecteurs, en l’occurrence leur avis sur la situation des urgences et pourquoi ça coince.

Pour lui, ce n’est pas du journalisme, ce n’est pas de l’information. Il s’agit d’opinions, rien n’est vérifié. Et cela n’a donc aucune valeur. On est dans le micro-trottoir, le Jean-Jacques Bourdin démagogue, le contraire de la vérification de l’information.

Argument recevable, il ne s’agit en effet pas d’information, mais d’opinion. Même si je m’interroge in-petto sur la vérification des témoignages qu’il effectue lui-même, en journaliste “de terrain”. Un avis recueilli “en vrai” n’est pas forcément meilleur et nombre d’experts s’expriment sur des domaines qu’ils maîtrisent mal.

Je lui réponds que les témoignages ne se substituent pas au dossier factuel sur la situation de l’hôpital en France, mais s’y ajoutent. Qu’ils n’ont pas valeur de preuve et qu’il convient en effet d’afficher un avertissement sur le caractère non-représentatif de ces opinions. Ce n’est qu’une sélection, parmi d’autres, des avis des lecteurs.

JOURNALISTE OU MARKETEUX ?

Mais mon argument ne porte pas le moins du monde. Ce qui en réalité dérange fondamentalement mon interlocuteur, c’est surtout le mélange des genres. Au fond, ce n’est peut-être pas inintéressant de demander l’avis des lecteurs. Il y a sans doute quelques témoignages ou opinions intéressantes à relever. Mais ce n’est pas au journaliste de le faire, mais à quelqu’un de la com’.

Il déplore même d’une manière générale ce travail d’animateur de communautés qu’on lui propose. Lui, a signé dans ce métier pour vérifier des faits, hiérarchiser l’information, être objectif et découvrir la vérité.

D’ailleurs en creusant un peu, il avoue que les commentaires en général n’ont pas d’intérêt et susciter l’avis des lecteurs, ce n’est pas du journalisme. C’est juste une technique pour flatter l’ego du public, une méthode de publicitaire qui ne correspond pas à son éthique et sa vision déontologique du métier.

Ces objections, aussi étonnantes qu’elles apparaissent au premier abord, venant de la part d’un jeune journaliste de la “social génération” ne sont pas sans fondement. Il est clair qu’elles soulèvent des questions sur le rôle premier des journalistes et leurs missions les plus importantes. Toutefois, je suis d’avis qu’elles cantonnent le métier à une vision étriquée, qui non seulement n’a jamais existé, mais qui en plus est dangereuse à bien des égards.

LE JOURNALISTE NE CHERCHE PAS A DIRE LE VRAI

Journaliste prophète ? Crédit : piaser via Flickr.com

D’abord, je serais plus modeste. Le journaliste est d’abord un passeur de plats. Il est chargé de transmettre des informations en vérifiant qu’elles sont correctes, de les hiérarchiser et les mettre en forme de manière à les rendre le plus digestes possible.

Il peut être sur le terrain ou travailler “au desk” à partir de dépêches armé de son téléphone et d’Internet qui lui permet aujourd’hui accéder plus vite à quantité d’infos.

Il peut écrire avec sobriété et la neutralité d’un agencier AFP ou y mettre plus de style, tel un gonzo-journaliste si cher à mon camarade blogueur Jean-Christophe Féraud. Il peut raconter des histoires passionnantes et véridiques, à la manière d’Alain Decaux ou se montrer  aussi précis et froid qu’un greffier.

Il peut aussi, à l’occasion, donner son opinion du moment que celle-ci est clairement identifiée dans des éditoriaux. Le bon journaliste sépare les faits des commentaires.

Mais le journaliste n’a pas pour mission première de dire la vérité, au risque de tomber dans le totalitarisme, la propagande et l’éducation des masses. La “pravda” (vérité en russe) doit nous indiquer la voie à ne pas suivre.

Les faits rapportés par le journaliste contribuent à permettre à chacun de se faire une idée du vrai, du juste, du beau, mais ce n’est pas à lui de les définir. Kant disait en parlant du beau qu’il doit pour l’artiste faire l’objet d’une finalité sans fin. Au final, le journaliste cherche à atteindre un élément de vérité, mais ce n’est pas son objet premier, pas ce qu’il transmet directement.

LES COMMENTAIRES INUTILES ?

Derrière cette idée, il y a une forme de mépris de la foule. L’idée élitiste que seuls les instruits, les experts, les sachants sont autorisés à s’exprimer. Tout ce qui n’est pas vérifié, et donc autorisé, doit être supprimé, ou mis sous le tapis.

La plupart des révolutionnaires eux-mêmes, à l’exception de quelques-uns comme Robespierre, pensaient que la foule ignare et affamée ne pouvait pas voter “en conscience”. D’où l’instauration d’un cens et de conditions de fortune.

On est sur la même idée. La foule est idiote, raciste, haineuse et mue par ses instincts les plus bas. Comme en témoignent les commentaires déplorables des sites d’information.

Je ne suis pas du tout de cet avis. Je constate comme tout le monde le grand déversoir des frustrations humaines que sont les commentaires. Mais trois choses :

– Dans ce flot émotionnel plus ou moins ragoûtant, on trouve des avis mesurés, intéressants, parfois réellement experts. Il suffit souvent de se donner la peine de chercher.

– Ce flot lui-même n’est pas inintéressant en soi. C’est un outil précieux d’analyse sociologique qui montre la perception du monde par monsieur “tout-le-monde”. Un baromètre qui mesure l’écart entre l’information et sa réception. Un moyen de comprendre le chemin qu’il reste à parcourir pour les passeurs d’information.

A une époque où l’on déplore l’éloignement croissant des élites, des politiques et de leurs administrés, il faudrait aussi couper ce rare lien qui relie le populaire aux producteurs d’info ? Pas d’accord ! La société se fragmente de plus en plus à force d’accentuation des inégalités socio-économiques. Pas question d’en rajouter sur ce point et d’occulter un des rares vecteurs d’expression publique du populaire. Oui cela ne vole pas toujours très haut, oui c’est plein d’erreurs et de mélanges. Et bien cela permet de déceler les sujets à travailler et la manière la plus efficace de transmettre l’info.

– Enfin, il y a une 3e raison qui mérite qu’on s’intéresse aux commentaires : si vous voulez convaincre quelqu’un, il faut d’abord l’écouter. Tous les commerciaux et les pédagogues savent cela et les journalistes doivent s’en inspirer pour transmettre l’information au plus grand nombre. La confiance passe par l’écoute qui ne vaut pas acquiescement. Et en matière de confiance du lecteur, les journalistes ont du pain sur la planche.

INDEPENDANCE OU COUPURE AVEC SON PUBLIC ?

 

Passe-plats – Crédit : cizauskas via Flickr.com

L’idée de séparer très clairement et de manière imperméable les métiers de journaliste et de la communication n’est pas nouvelle. Et son origine est respectable : il s’agit d’assurer l’indépendance éditoriale de la rédaction. Ne pas subir les suggestions de sujets en provenance des commerciaux pour leurs clients par exemple.

Refuser la dictature de l’audimat pour ne pas tomber dans la démagogie et le populisme semble également nécessaire. Encore que la tendance sur Internet soit aux antipodes de cela, via les outils de tracking généralisés qui accélèrent la course à l’audience.

Mais ces règles ne doivent en aucun cas être absolues. Le journaliste n’est pas un personnage éthéré situé au dessus de la foule et qui lui parle d’en haut, tel un prophète. C’est un individu situé dans la société qui doit s’intéresser aux problèmes de la société, et si possible du plus grand nombre. A ce titre, il doit connaître ceux à qui il s’adresse, il doit faire l’effort d’aller vers eux et de les comprendre pour mieux leur rendre service.

Et aujourd’hui, il y a urgence : les jeunes lisent moins de journaux, le zapping est permanent, l’attention du public est totalement éclatée : tv, radio, internet, jeux, mobile, pc… Nous sommes bombardés par des stimulus informationnels et il faut bien faire le tri.

Voilà pourquoi le journaliste doit aussi se faire promoteur de son contenu et donc un peu marketeux. Ce n’est pas nouveau et les éditeurs de magazines ou les titreurs de Libération ne font pas autre chose depuis toujours. Mais aujourd’hui, tous les journalistes doivent y passer : écrire le meilleur sujet ne suffit plus. Il faut aussi choisir le meilleur titre, définir le format le plus efficace. En gros, il faut packager son produit. Ce n’est pas sale, car l’objectif est noble : attirer le plus grand nombre et lui distiller de l’intelligence, par la bande.

Adapter l’intelligence au plus grand nombre, pour lutter contre les inégalités socio-culturelles, voilà un objectif respectable qui devrait motiver les jeunes journalistes ! Alors s’il faut faire des sondage, des diaporamas, des quiz, raccourcir les formats, simplifier le propos, personnifier les angles, ou éditorialiser les commentaires, oui, faisons-le ! Et ne déléguons pas ce travail aux communiquants.

D’abord parce que nous sommes les mieux placés pour adapter le fond et la forme. C’est nous qui connaissons les dossiers : rédiger un bon sondage nécessite de bien cerner le sujet. Ensuite, cela nous force à nous mettre à la place du lecteur et à développer le meilleur service pour lui. Une fois ce lien de confiance restauré avec le lecteur, le journaliste sera plus écouté et plus lu, y compris sur des sujets plus éloignés de ses préoccupations directes (international, économie…)

Il n’y a pas tout en haut une presse d’investigation noble et intelligente et de l’autre des titres superficiels, vulgaires et médiocres. 20 minutes est le seul journal qui est parvenu à réintéresser les jeunes à l’actualité, chapeau ! Le Parisien réalise un remarquable travail pédagogique, indépendamment de ses pages people ou faits-divers.

Il est de notre devoir de nous adapter au plus grand nombre. Avec équilibre pour ne pas tomber dans le racoleur ou la démagogie. Mais avec une certaine empathie et une compréhension de ses besoins, seul moyen de le pousser vers davantage de profondeur. A refuser ce travail, nous ne ferons qu’encourager les ghettos culturels pour riches. Ce n’est pas ma vision du « vivre-ensemble ».

Cyrille Frank

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Crédits photo : funkyah, piaser, cizauskas via Flickr

La presse doit répondre aux motivations plurielles de ses lecteurs

Crédit photo en CC  ©respres via Flickr.com

La pyramide du sens – Crédit photo en CC ©respres via Flickr.com

En 1943, Abraham Maslow publiait sa fameuse “pyramide des besoins« . Son ambition : décrire les motivations profondes des individus. Au delà des nombreuses critiques que l’on peut adresser au modèle, cette grille d’analyse – si adaptée – reste pertinente pour comprendre l’usage des médias, notamment.

UNE HIERARCHIE DYNAMIQUE DES BESOINS

Selon cette étude fameuse enseignée dans les meilleures écoles de marketing et de management, nos comportements sont dictés par des motivations à cinq niveaux. On peut les résumer en trois groupes :

Besoins primaires (physiologiques et sécurité) : survivre = se vêtir, se loger, manger,

Besoins secondaires (appartenance et estime de soi) : socialisation = discuter, flirter, se mettre en avant pour se sentir valorisé

Besoins tertiaires (accomplissement) = aspirations à s’élever intellectuellement, à devenir la “meilleure” personne que l’on puisse devenir

Une classification qui rappelle fortement celle d’Epicure, qui distinguait lui aussi trois catégories de besoins : besoins naturels (boire, manger, dormir), désirs de bien-être (maison, hygiène, affection) et aspirations au bonheur (philosophie, sagesse, amitié).

Pour Maslow, les êtres humains passent tous par une échelle de besoins progressive, des plus primaires aux plus immatériels. Selon lui, nous devons obligatoirement passer par l’étape précédente pour accéder à la suivante.

On ne s’intéresse pas vraiment aux autres le ventre vide par exemple. Le besoin physiologique (manger, se vêtir, se loger) doit être comblé pour permettre aux besoins de socialisation d’émerger.

Cette caractéristique dynamique est le principal défaut de ce modèle car l’on se rend bien compte que nous avons des besoins pluriels simultanés qui relèvent de plusieurs niveaux.

A l’exception des besoins physiologiques liés à la survie qui sont effectivement une étape préalable à toute autre forme de désir, les autres se chevauchent. Ainsi nous ressentons le désir de nous socialiser à la fois par besoin d’appartenance, par besoin d’estime personnelle mais aussi par aspiration à nous accomplir.

LE “MOTIVATION-MIX”

En marketing traditionnel, on parle de “mix-produit”, pourcentage du budget d’une marque allouée aux 4P : prix , place, produit, promotion. Où l’effort financier de la marque sera-t-il concentré ? Sur un faible prix, une distribution importante, une innovation forte, une publicité massive ?

Je me propose de reprendre ce modèle pour comprendre ce qui motive les comportements des individus. Il suffit alors de mélanger les trois principaux niveaux de besoins pour obtenir le “motivation-mix” fondé sur le ratio PST (primaire, secondaire, tertiaire). Et vive le marketing acronymique  ! 🙂

Ce qui change, c’est donc la proportion de chaque motivation dans nos comportements. Ainsi en schématisant, pour un individu lambda, la lecture d’essais philosophiques sera motivée à 50% par le besoin d’estime de soi (S), à 30% par le besoin de sécuriser sa position sociale auprès de ses employeurs (P) et 20% par aspiration à l’accomplissement (T). Cette personne utilisera la culture, la connaissance à des finalités plus prosaïques que supérieures.

Une autre personne, ayant au contraire un PST de 5-20-75 sur cette même pratique a beaucoup le profil du philosophe véritable : volonté profonde de comprendre, un poil de besoin de socialisation et peu d’intérêt pour les choses matérielles. Spinoza plus que Voltaire…

QUELLE LECTURE POUR LES MEDIAS ?

Maslow ou Epicure sont très utiles pour comprendre les motivations essentielles au fondement de la consommation des médias, comme de tout autre produit. Ils permettent d’adapter le produit ou la communication pour mieux y répondre.

Il permettent aussi de comprendre le positionnement PST principal des marques et produits pour la majorité des utilisateurs :

Besoins primaires : petites annonces d’emploi, de logement, de rencontre (en vue de sexe)

Besoins secondaires : réseaux sociaux, forums, sites d’information, sites de rencontre (en vue de socialisation)

Besoins tertiaires : les mêmes que précédemment mais utilisés à d’autres fins

Ainsi Twitter sert à la fois les besoins primaires : se faire connaître et réseauter pour trouver une position économique plus favorable. Ce sont les ressources économiques qui sont recherchées ici, in fine.

Mais Twitter répond aussi aux besoins secondaires : se socialiser pour se sentir inclus et valorisé. La course aux followers témoigne de la force de cette tendance.

Enfin, l’oiseau bleu nourrit aussi les besoins tertiaires en favorisant l’enrichissement intellectuel cognitif, affectif au contact des autres.

Chacun puisera en chaque outil, média ou support ce qui correspond à son motivation-mix particulier, résultat de son histoire personnelle et de son caractère profond.

twitter words

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TWITTER EST PLUS PRIMAIRE QUE FACEBOOK

Cependant, comme en musique ou en graphisme, il y a toujours une tonalité dominante.

Ainsi pour Twitter, la tonalité dominante des utilisateurs français les plus assidus semble être le besoin primaire : récolter des ressources économiques (même si indirectement). En témoigne le profil professionnel des principaux utilisateurs (chez les émetteurs de messages comme chez les “lurkers”). Mais le besoin secondaire n’est pas très loin, en particulier cette quête d’estime de l’autre.

Une motivation apparemment différente aux Etats-Unis où l’usage récréatif de Twitter a été tiré par le “people” (besoin indirect de socialisation) et une culture peut-être plus propice au “small-chat”.

Pour Facebook, la tonalité dominante est plutôt secondaire, axée sur le besoin de reconnaissance et d’estime de soi. Je mets de côté l’usage communicationnel des marques à travers les fanpages.

DIVERSIFIER LES SOURCES DE MOTIVATION

Les magazines en répondant simultanément à plusieurs motivations renforcent la probabilité d’achat et augmentent l’étendue de leur cible.

C’est ce que fait traditionnellement la presse qui propose de longue date de l’actualité (besoins secondaires de socialisation), des jeux (besoins primaires de plaisir), des services pratiques (besoins primaires “de survie”), des tribunes culturelles (besoins tertiaires de sens)…

Aujourd’hui elle se trouve en difficulté du fait que des motivations auxquelles elle répondait de façon monopolistique lui sont disputés par d’autres (sites de petites annonces, de jeux etc.).

La presse ne pourra donc retrouver ses acheteurs qu’en renforçant la motivation, soit par diversification : agréger d’autres services répondant aux besoins primaires de jeu (ex : quiz d’actualité), ou secondaires (socialisation via sa communauté comme Rue89 ou Médiapart).

Soit par concentration, en s’attachant à répondre aux besoins d’ordre tertiaire (le sens). Sachant que cette dernière option est compliquée car elle implique une diminution de la taille de sa cible. Non que la masse se désintéresse du sens, mais celui-ci ne fleurit que sur le terreau de l’instruction et de l’éducation. Or vu l’accroissement des inégalités culturelles, la société se dirige plus vers le loisir et l’émotion que vers le sens. Cela reste toutefois un créneau élitiste mais sans doute rentable, pour les sites d’info les plus pertinents et exigeants.

A ne se concentrer que sur une dimension ou à compter massivement sur la motivation tertiaire auprès du grand public, la presse se trompe. En d’autres termes, ce n’est pas une meilleure qualité d’information qui justifiera à elle-seule l’acte d’achat de la majorité. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. A l’image des êtres humains, la presse doit proposer des services complexes et proposer un « motivation-mix » diversifié.

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC  ©respres via Flickr.com

Journalistes « traditionnels », n’ayez pas peur, mais bougez-vous !

vieille machine à écrire - mediaculture.fr

Crédits photo en CC via Flickr.com : leightonoc

Je donne des formations en web-journalisme depuis des années à travers la France, en PQR, en presse généraliste ou spécialisée, en radio ou en télé. La manière dont les journalistes de médias traditionnels voient l’avenir, se résume selon moi en 3 mots : « inquiétude », « méfiance », «doute ».

Inquiétude vis-à-vis de leur avenir
Méfiance à l’égard des nouvelles technologies
Doutes sur leurs capacités à s’adapter

Les journalistes traditionnels, autrefois sceptiques, voire dédaigneux à l’égard du web ne le sont plus guère, ou de façon anecdotique. La période pas si lointaine où ils s’amusaient avec une certaine condescendance de ces forçats du web, collés à l’écran et vissés sur leur chaise, est révolue. Sentiment partagé par Jean-Marie Charon, de retour des assises du journalisme 2010 et qui constatait une évolution : « On entre dans les questions de pratiques et moins d’ a-priori » (depuis les 1ères moutures de 2006 ou même par rapport à l’année dernière, précise-t-il).

Aujourd’hui, la plupart s’inquiètent de leur avenir professionnel, de l’évolution de leur métier et de leurs conditions de vie. Entre temps, il est vrai, les difficultés de la presse se sont accentuées, sous l’effet de la crise financière et de la chute brutale des investissements publicitaires.

UN TRAVAIL DE MOINDRE QUALITE

C’est sans doute le premier facteur d’inquiétude des professionnels avec qui je discute. Souci qui montre à quel point les journalistes sont attachés à leur métier et à la qualité de leur travail, avant même les problèmes liés à leur confort de vie.

La course à l’information, cette frénésie de vitesse symbolisée par Twitter est l’objet de la plus grande méfiance. Comment continuer à exercer correctement son travail si l’on n’a plus le temps de vérifier l’information, si l’on ne nous laisse plus le temps d’enquêter, de creuser, d’aller au fond des choses ?

Apparaît en filigrane, le problème de la course à l’audience pour générer des revenus publicitaires, au détriment quelquefois des missions essentielles du journaliste.

Au premier rang de ces dernières, la fonction citoyenne du journalisme : former des esprits libres, éduquer, élever les lecteurs vers des informations « nobles ».

Une mission qu’ils estiment globalement en recul dans la presse en ligne en raison des difficultés du modèle économique (faible coût de la publicité, fuite des petites annonces…) qui pousse à une stratégie d’acquisition de trafic plus ou moins racoleuse. Google  et Facebook concentrent une autre part des critiques.

Ces deux géants omnipotents et omniprésents dicteraient leur loi aux journalistes, contraints d’écrire pour eux. Une vision biaisée que je conteste dans cet article « Google n’est pas responsable de la standardisation journalistique ». La technologie imposerait donc non seulement son rythme mais aussi ses contraintes au détriment de l’intérêt du lecteur.

Je réfute d’une part ce fatalisme et prétends par ailleurs, que cette adaptation au support n’a rien de nouveau ni de spécifique. Tous les médias adoptent en effet un certain format, conditionné par le mode de réception et les effets de modes, mais qui ne constitue en aucun cas une règle absolue. En radio les recruteurs privilégient les voix basses et graves, a priori plus agréable à l’oreille que les sons plus aigus.

Mais heureusement, il y a des contre-exemples et des voix plus claires ont su faire leur place en radio, grâce au talent du locuteur qui compensait l’inadéquation au format. Les règles sont conçues pour s’en affranchir et si conformisme il y a, elle provient des décideurs, managers et institutions (les écoles de journalisme), pas des outils médiatiques eux-mêmes.

Cette mission « noble » d’éclairage des consciences est pour beaucoup de journalistes de la vieille garde, au cœur de leur conception du journalisme. Une vision honorable mais restrictive et dangereuse, si appliquée avec trop de raideur. Celle d’une « vérité supérieure » dont le journaliste serait détenteur et qu’il aurait pour rôle de transmettre aux foules imbéciles. Théologie du journalisme qui rappelle furieusement les propagandes soviétiques, maoïstes et autres totalitarismes…

Or, cette prérogative journalistique est aujourd’hui remise en cause par l’irruption du web 2.0. La conversation profane est venue concurrencer la parole « sacrée » du journaliste. Et c’est là encore un sujet d’inquiétude : comment éprouver de la satisfaction à voir ses articles souillés de commentaires ineptes, creux et sans « intérêt » ? Avec en arrière-plan chez certains journalistes, un vague mépris vis-à-vis du populaire à qui l’on devrait exiger un permis de s’exprimer pour en écarter les plus idiots. Vision élitiste dont ils ne se rendent pas compte qu’elle bafoue les principes démocratiques dont ils se revendiquent pourtant constamment.

Une autre peur s’empare des journalistes à l’ancienne vis-à-vis des pratiques numériques, c’est celle de la polyvalence à tout crin, l’image du journaliste « Shiva », à qui l’on demande de tout faire, simultanément, en un minimum de temps. Le plus dur à vivre pour eux n’est pas tant le stress et le manque de sérénité dans le travail – ils sont habitués aux « bouclages » ou au stress du direct – que le résultat décevant, voire déprimant de cet activisme.

Et sur ce point, les journalistes n’ont pas toujours tort. Une frénésie de multimédia s’est emparée des journaux, qui a conduit certains à exiger de leurs journalistes la production de vidéos, de photos, en plus et en même temps que leurs papiers. C’est alors l’organisation, le flux de la copie qui est à revoir. Difficile de faire tout bien : les photos, la vidéo et l’interview papier, surtout sur un évènement chaud et/ou dramatique.

Frustration aussi en aval, quand, après avoir miraculeusement réussi à produire son article, envoyé ses photos pour le diaporama et monté laborieusement la vidéo, ces deux derniers  ne sont pas publiés, faute d’une équipe web suffisamment étoffée. Les goulets d’étranglement du circuit de production sont des freins massifs à la motivation des troupes. Pourquoi s’échiner pour rien ? Cela ne sera pas publié…

Les journalistes traditionnels déplorent aussi la perte de qualité liée à l’abandon partiel et progressif des fonctions de relecture : la fin annoncée des SR (secrétaires de rédaction) en particulier. Sur Internet, cette tâche pas totalement nécessaire devient synonyme de coût inutile. Il est vrai que certains rédacteurs se reposaient un peu trop sur les correcteurs-réviseurs de papiers. L’absence de ce matelas de sécurité devrait donc les responsabiliser, ce n’est pas trop tôt !

Mais par ailleurs, il est très difficile de garder du recul sur sa prose. Il est utile de se faire relire et corriger par un regard extérieur, car c’est dans l’inter-subjectivité qu’on évite les erreurs, les malentendus et les bévues déontologiques. Il faudra donc envisager des modes de travail et de relecture collectifs qui transforment tous les rédacteurs en potentiels SR. Il y aura indéniablement une perte d’exactitude, car tout le monde n’a pas l’œil aguerri et l’expérience d’un bon SR, mais les temps sont durs et la presse peut-elle vraiment se permettre ce luxe ?

UNE PERTE DE QUALITE DE VIE

Avec les nouvelles technologies l’angoisse d’une disponibilité professionnelle permanente  sourd des différents publics journalistes que j’ai pu former.

S’informer tout le temps, être à l’affût des dernières news signifie ne jamais vraiment décrocher et cela rend difficile la coupure psychologique nécessaire entre vie personnelle et le bureau.

Effectivement, cette disponibilité mentale, cette porosité à l’actualité doit être constante, même si elle ne signifie pas une astreinte réelle. Le dimanche soir avant de retourner au travail, il faut en effet avoir jeté un œil à ce qui s’est passé durant les dernières 48 heures, afin d’en imaginer les conséquences éventuelles sur son propre travail : nouveaux sujets et angles, nouvelle hiérarchie de l’information… Et cela, même quand on travaille sur un rythme hebdomadaire ou mensuel… Je repense à l’étonnement de cette jeune journaliste s’exprimant aux assises de Strasbourg : «  Twitter, obligatoire même pour les journalistes magazine ? »… Oui, même.

Cela signifie-t-il une perte de qualité de vie ? Oui, pour ceux qui considèrent leur job comme un pensum, une fatalité nécessaire pour subsister. Oui aussi pour ceux se laisseront absorber par leur boulot et ne sauront pas prendre le temps de vivre !

Car il faut fixer des limites à l’hyper-connectivité et ne pas se laisser complètement déborder. Twitter, les blogs, le web 2.0 peuvent être envahissants. On tombe vite dans le feedback grisant avec le lecteur, dans la quête des followers, dans la dépendance à sa communauté. Il appartient à chacun de dominer ces technos pour en tirer le meilleur, sans en devenir esclaves. Tout comme on a réussi à dominer les autres médias : la télévision hypnotisante dont on arrivait pas à se décrocher étant jeunes, le téléphone avec les copines vissé sur l’oreille qui rendait fous nos parents et affolait les factures.

Perte de qualité de vie dans la remise en question de ses compétences. Réapprendre son métier quand on a des années, voire des décennies d’expérience ? Duraille. Surtout quand le formateur est un petit jeune qui semble à peine débarqué de son école (je fais très jeune, pourvu que ça dure) :-).

journaliste "couteau suisse"

journaliste « couteau suisse »

Il est toujours difficile de changer ses habitudes, de désapprendre ce que l’on croyait acquis. La résistance au changement est naturelle chez l’homme et c’est toujours un effort de changer, de s’adapter. Mais cet effort est impératif pour nos métiers (et pas que les nôtres). Il faut bien comprendre que tel des Sisyphe de la plume, les journalistes devront accepter de réaliser cet effort tout au long de leur carrière. Et de plus en plus souvent, car l’accélération technologique modifie les usages de plus en plus vite. La mobilité, l’interaction, demain la 3D et la réalité augmentée vont modifier nos métiers, nos outils mais pas le fond de nos compétences : trouver l’information, la valider, la hiérarchiser, l’enrichir.

Perte de qualité de vie chez les planqués ? Très probablement !

La presse ne peut plus se permettre de payer des gens à glander. Tôt ou tard les quelques passagers clandestins qui subsistent seront débusqués, car les titres sont contraints à la chasse aux coûts (il le seraient d’ailleurs davantage et depuis longtemps sans la perfusion des aides publiques à la presse qui s’élève à près d’un milliard d’euros). Ou ces fonctionnaires de la presse disparaîtront avec les titres eux-mêmes.

– Ainsi des typistes, chargés dans certaines rédactions de recopier les textes envoyés par les correspondants et les journalistes, ces derniers ayant interdiction de saisir les caractères eux-mêmes.

– Ainsi des correcteurs qui s’ajoutent parfois aux secrétaires de rédaction et sont chargés uniquement de la validité orthographique et grammaticale du texte, sans se préoccuper de la structure. Absurde, car on sait qu’il vaut mieux parfois réécrire entièrement une phrase ou un paragraphe…

LES TECHNOS LIBERENT AUTANT QUELLES CONTRAIGNENT

Les nouveaux outils sont surtout des moyens de gagner en efficacité Et en qualité de vie, par le temps qu’elle permettent d’économiser.

– La numérisation des données a donné naissance à cette prodigieuse invention qui est au journalisme ce que l’imprimerie est au moine copiste : le moteur de recherche. Qu’on songe aux heures et aux jours gâchés autrefois à rechercher laborieusement les informations dans les archives papier de la bibliothèque ou des bandes magnétiques des journaux qu’on devait faire défiler en accéléré, jusqu’à dénicher enfin la perle qu’on cherchait. Encore fallait-il avoir une idée de la date, sinon on se fadait des années d’archives sans garantie de succès. Et en accéléré l’attention est moins fiable bizarrement.

Les flux RSS regroupés dans un agrégateur aujourd’hui permettent d’augmenter considérablement et la couverture d’information et la spécialisation des recherches. Feedly, Inoreader permettent non seulement de faire une recherche par mots clés sur l’ensemble des titres que l’on enregistrés, mais aussi sur un dossier thématique ou sur un seul titre en particulier. Mieux encore, combinés aux alertes Google ou Talkwalker, ils récupèrent tout seuls des requêtes avancées, plus besoin de partir à la pêche, il suffit de relever périodiquement ses filets…

Les documents partagés en ligne via le « cloud computing » permettent de travailler en collaboration de manière très facile, à distance. Ils conservent l’historique des versions précédentes et sont accessibles de n’importe où. Plus besoin d’une clé USB qu’on égare, plus de souci de versions vétustes du document. Plus de problèmes d’incompatibilité de formats…

Les outils de communication à distance de type Skype permettent de faire des interviews rapidement, à moindre coût. C’est aussi un moyen d’organiser des conférences de presse en un clin d’oeil entre personnes situées aux quatre coins de la planète.

Les blogs ou comptes Youtube qui permettent aux jeunes talents d’émerger et qui accroissent la valeur des journalistes sur le marché de l’emploi. Mais aussi vecteur d’approfondissement des sujets, instrument de passion et de valorisation personnelle, lieu de contacts et de réseautage professionnel (ou pas).

Bases de données

Bases de données

Les bases d’information n’ont jamais été aussi nombreuses (cf mon papier « trop de mémoire ou pas assez ? »). Plus besoin d’aller poireauter à la photocopieuse de la bibliothèque Sainte Geneviève ou de Beaubourg (clin d’œil aux Parisiens) pour récupérer le texte du journal officiel. Il y a désormais legifrance.org

– Vous n’avez pas eu le temps de faire votre revue de presse ? Qu’à cela ne tienne, un œil sur votre fil Twitter vous dira l’essentiel : vos abonnés cherchent pour vous et ils sont 350 fois plus nombreux.

– Vous cherchez un avis d’expert sur un point spécifique de votre article ? Twitter, votre carnet d’adresses en ligne, vous fournit votre profil et votre réponse à vitesse grand « V ». Rien de bien différent par rapport à votre ancien calepin élimé, si ce n’est le temps qu’il vous a fallu pour le constituer. Des années pour la version papier, quelques mois sur Twitter.

Les nouvelles technologies représentent un gain de temps, d’énergie, de stress considérables. Temps et énergie que l’on peut  désormais consacrer au fond : vérifier les informations, les confronter, les comparer, les classer… pour les rendre intelligibles et donner du sens aux lecteurs.

 

———————-

Les journalistes des « vieux médias » ont peur et ils ont des raisons de trembler, compte tenu de la crise et des évolutions structurelles du lectorat. Leurs réactions ne relèvent pas que du corporatisme, de la défense d’avantages acquis et d’une inertie molle face au changement.

La profession s’inquiète surtout des conséquences des évolutions techniques sur la qualité de son métier, avant même son souci de confort. De ce point de vue, bonne nouvelle : les technologies sont de réels vecteurs d’efficacité et de qualité. A condition que l’organisation des entreprises de presse soit adaptée, qu’elle n’exige pas trop de ses rédacteurs, trop vite, sans les consulter et sans tenir compte des contraintes préexistantes. Parfois, c‘est surtout la direction qu’il faudrait former.

Cyrille Frank

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Crédits photo en CC via Flickr.com : leightonoc, picnikk et jordyb

Information et création de valeur : il faut changer de paradigme !

Les entretiens de l'information oct 2010

Les entretiens de l’information oct 2010

Face à la destruction de valeur de l’économie numérique, les médias cherchent des solutions pour refaire payer le lecteur. Mais sans comprendre à quel point il a changé, ni s’intéresser suffisamment à ses nouveaux besoins.

Journée de débats très riche à l’initiative de Jean-Marie Charon, sociologue des médias, sur le thème “bouleversement des modèles économiques et information”. Une série de tables rondes organisées dans le cadre des Entretiens de l’information. Impression générale: constat de crise commun, tâtonnements et expérimentations pour trouver la sortie. Et une remarque personnelle : faible approche de l’usager, ses goûts, son évolution… (PS : mais j’ai raté le premier atelier dédié aux usages, donc vision partielle, même si les autres n’ont pas souvent évoqué la question, ce qui est révélateur en soi)

UN CONSTAT COMMUN : C’EST PAS GAGNE

Les interventions, toutes d’excellente qualité se sont accordées sur l’importance de la crise que traversent les médias face à l’irruption des nouvelles technologies et d’internet en particulier. Nathalie Sonnac, directrice de l’Institut français de Presse, a rappelé que pour la première fois depuis l’invention de l’écriture, l’information se dématérialise et se sépare de son contenant. L’information devient pour la première fois, un bien économique autonome.

Parallèlement, les différentes briques constitutives du modèle économique de la presse et des médias se sont effondrées, comme l’ont expliqué brillamment Bernard Guillou et Jean-Louis Missika (sociologue des médias).

– D’abord ce sont les petites annonces qui ont fui les journaux pour investir le web où elles sont plus rapides et faciles d’accès (moteurs multi-critères), plus fraîches, plus exhaustives.

– Ensuite les ventes ont diminué, concurrencées par l’accès gratuit aux information sur Internet

– La diffusion s’érodant, les annonceurs ont moins investi et cercle vicieux, les journaux contraints à l’austérité, ont réduit la qualité éditoriale ce qui accentue la désaffection des lecteurs.

– Sont arrivés les gratuits qui ont chipé aux médias payants une part du gâteau publicitaire, accentuant la fuite des ressources déjà bien engagée. Récemment cependant, les gratuits ont cessé de fanfaronner. La crise économique ayant entraîné une diminution drastique des investissements publicitaires les a beaucoup plus atteints, étant donné leur dépendance à cette unique source de financement.

– Parallèlement sur Internet de nouveaux acteurs, FAI, télécoms, moteurs récupéraient le gros du trafic et de la valeur web au détriment des éditeurs grâce à leur régie publicitaire.

RETROUVER DE NOUVEAUX MODÈLES ÉCONOMIQUES

Lucianio Bosio, directeur du Figaro Média, défend une position défensive vis à vis d’Internet : “la stratégie de la limitation”. C’est à dire limiter l’offre de contenus gratuits sur Internet pour maintenir une exclusivité sur les médias traditionnels et justifier leur coût d’achat ou d’abonnement.

Il cite en exemple l’Allemagne, où la TV représente 25% de parts de marché des investissements publicitaires et 42% pour la presse. Une position de force de la presse, qui est le fruit selon lui de la stratégie de limitation des contenus proposés sur Internet, et d’une association des journaux contre la presse gratuite.

Luciano milite aussi en faveur  d’une stratégie industrielle agressive des médias traditionnels sur Internet afin de récupérer les pans économiques laissés jusque là aux pure-players. A l’instar du groupe Springer qui a racheté aufeminin.com ou une partie de seloger.com et envisage d’élever le montant de ses revenus en provenance du web à 50% de son chiffre d’affaire à horizon 2013.

A l’instar également du Télégramme représenté par Hubert Coudurier qui s’est lancé très tôt dans une démarche de diversification-acquisition avec le rachat de sites de petites annonces comme regionsjob, 3e site à l’échelon national.

Une diversification qui peut prendre de nombreuses formes comme l’organisation d’évènements (« la route du Rhum » pour le Télégramme), à l’image de ce que pratique la presse professionnelle depuis longtemps (voir les salons et séminaires du Benchmark group). Et qui porte ses fruits pour le Télégramme qui y puise pas moins d’un tiers de ses ressources.

Rue89, représenté par son rédacteur en chef Pascal Riché a même évoqué les activités originales de son titre : formation, conseil, vente de produits dérivés, lancement d’un magazine “papier”

Commentaire personnel : Face aux difficultés de financement auxquels ils sont confrontés, les médias sont amenés à innover en matière de stratégie industrielle et à se montrer pragmatiques, pour sauver leur modèle d’information. Je n’aurais pas parié qu’un jour, parmi les journalistes originels de Libération, on retrouverait ceux qui vendent aujourd’hui le logo de leur marque sur des tee-shirts et des mugs. Evolution tout à fait admirable loin des dogmatismes et rigidités qu’on trouve parfois dans la presse de gauche (notamment un courant anti-capitalisme et anti-pub prononcé).

Parmi les solution évoquées également, le recours au mécénat avec des fondations indépendantes, des ONG. Principe sur lequel repose une bonne part de la santé financière du titre La Croix soutenue par une congrégation religieuse qui réinvestit ses bénéfices dans l’entreprise. Un système de  « favorisé » comme le reconnaît sa directrice Dominique Quinio.

Sans oublier l’impôt ou la subvention publiques, modèle de base de la BBC mais dont on doute qu’ils pourraient vraiment s’appliquer à cette échelle en France pour des facteurs culturels. Voir les levées de boucliers à l’évocation d’une hausse du prix de la redevance…

Les entretiens de l'information2 oct 2010

Les entretiens de l’information2 oct 2010

DES INQUIÉTUDES VIS A VIS DE LA PRESSE GÉNÉRALISTE

Il y a eu un gros consensus des intervenants sur le diagnostic de l’éclatement des audiences, la fragmentation des publics. Un mouvement lié à l’irruption d’Internet, mais aussi à la multiplication des chaines du câble, satellite, TNT. Les dispositifs de contenus “délinéarisés”, catch-up tv, vod… poussent à une consommation de plus en plus spécialisée des contenus et à des stratégies “de niche” à destination de publics précis.

Un phénomène encouragé par des facteurs générationnels des “tribus” qui se rassemblent par affinités, au détriment d’une recherche de cohésion plus vaste de type citoyen.

La consommation à la carte permet donc à chacun de ne consommer qu’une partie du package global et de rejeter le reste, ce qui complique la survie des généralistes.

Et la crainte démocratique sous-tend ce diagnostic de la perte de lien social entre communautés de plus en plus éclatées. Comment retrouver une unité citoyenne quand il n’y a plus de conversation commune, Quand la diversité culturelle éloigne de plus en plus les publics ? Vrai enjeu démocratique qui rejoint le débat sur la désaffection du politique.

Commentaire personnel : Sur cette question, je ne serais pas si pessimiste. L’exemple de Canal+ montre que les généralistes qui font bien leur travail peuvent résister à toutes les armadas Satellites du monde. Rappelez-vous les centaines de chaines alignées par TPS contre Canal+ avant leur fusion. On ne donnait pas cher du petit auréolé. C’était sans compter l’importance de la programmation, du conseil éditorial et de la marque. Dans une société de la profusion, de la surabondance d’infos, on a plus que jamais besoin de programmateurs qui nous rendent le service de trier l’information pour nous. La logique individuelle du kit à monter soi-même ne fonctionne que pour les élites, pas pour la masse. Pas le temps, pas l’énergie, pas l’envie, pas la compétence…

Les services généralistes ne sont pas morts, mais ils devront renforcer leur marque (je rejoins totalement Dominique Quinio sur ce point) et s’associer avec les meilleurs. Un service kiosque cohérent des meilleurs spécialistes de chaque domaine rassemblés par une marque distributrice réalisant la cohésion de valeurs, notamment dans le rapport aux communautés.

DES QUESTIONS D’ORGANISATION

Polyvalence ou spécialisation ? Centralisation ou décentralisation des contenus ?

La question du journaliste “couteau suisse” a surtout attiré la crainte des journalistes, Olivier Da Lage du SNJ ou François Ollier (intervention dans le public), journaliste à France3 et membre du SNJ également. Le multimédia peut aussi conduire à tout faire mal, dans un schéma organisationnel brouillon générateur de frustrations et de détresses professionnelles.

A l’inverse la polyvalence peut être aussi une formidable ouverture vers de nouveaux horizons professionnels, de nouvelles pratiques moins « enfermantes ». Les mots-clés des bonnes pratiques qui se dégagent implicitement semblent être “volontariat”, “équilibre” et “formation”. Pour que la polyvalence fonctionne, elle doit reposer sur une envie initiale des journalistes, être mesurée dans son intensité et organisation (on ne peut pas tout faire en même temps) et s’appuyer enfin sur un accompagnement de formation.

Commentaire personnel : Des problématiques que je retrouve dans toutes les rédactions que je forme à des degrés divers : le Télégramme, Sud-Ouest, Le Courrier Picard, L’Express, L’Equipe… Et qui est source de la principale résistance au changement des journalistes, au delà des histoires de rémunération et de droits d’auteur. Le plus mal vécu est ce sentiment d’être obligé par les contraintes d’une organisation défaillante, de réduire la qualité de sa production. Cela doit être bien compris par les éditeurs qui s’imaginent parfois que les journalistes sont des fainéants invétérés ou d’inconscients égoïstes

Quant au modèle d’organisation qui semble s’imposer dans les esprits tout en faisant peur, c’est celui de la “newsroom”. Une structure avec un pivot central qui recueille l’information brute avant de l’envoyer à différents services selon la thématique ou le support de diffusion, pour une exploitation et un retraitement adaptés. Un grand chamboulement organisationnel qui effraie et qui nécessite une étude au cas par cas pour vérifier que cela se justifie bien.

Commentaire personnel : on le sent en filigrane, une évolution Internet qui tend à affaiblir le rôle du secrétaire de rédaction au profit des rédacteurs qui deviennent leur propre correcteur et éditeur, au fil de l’eau. Et un besoin de rendement beaucoup plus important de la part des éditeurs de presse. Pas simplement en termes de « pissage de copie » mais de rendement d’audience. Les outils de mesure le permettant, ce sera peut-être discriminant demain pour évaluer la qualité entre deux journalistes. Faut-il s’en offusquer ? Pas sûr, à condition qu’un rédacteur en chef digne de ce nom et une direction éditoriale responsable respectent l’équilibre d’une ligne éditoriale (par définition pas toujours rentable, la culture payant moins que le people). J’ai vécu le contraire chez AOL, j’en perçois nettement les dérives possibles…

Les entretiens de l'information3 oct 2010

Les entretiens de l’information3 oct 2010

QUELLE « QUALITÉ » EDITORIALE ?

Tous semblent tomber d’accord, d’Antoine Guelaud (TF1) à José Bosca (La dépêche) et les autres : il faut soigner la qualité éditoriale. Vérifier l’information, la trier, la hiérarchiser afin de donner du sens au lecteur.

Et tous de militer pour une presse sérieuse, fiable, rigoureuse. On croit entendre Edwy Plenel et ses appels à une presse plus responsable.

Commentaire personnel : Je ne peux qu’abonder en ce sens naturellement. Toutefois, il me semble qu’il y a un grand absent de l’ensemble des discussions qui se sont déroulées depuis 11h du matin (je suis arrivé en retard, peut-être ai-je raté des choses à 9h15) : c’est l’utilisateur. Quel est vraiment son besoin ? Lui a-t-on demandé ? Ou mieux, l’a-t-on observé vraiment ?

C’est ce que je fais chez AOL depuis huit ans, statistiques à l’appui. Et je prétends que le lecteur idéalisé que les éditeurs de presse dessinent au travers de leurs stratégies et leurs lignes éditoriales, ne correspond plus à la réalité. L’information plus sérieuse, de meilleure qualité ne suffira pas à faire venir l’acheteur. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante.

Il faudra aussi lui fournir de nouveaux services exclusifs pratiques : qui l’aident vraiment dans sa vie de tous les jours. L’idée du “concierge” du Figaro va dans le bon sens selon moi.

Il faut peut-être aussi envisager une manière moins sérieuse de présenter l’information, une manière de la packager de manière plus ludique à la manière de Slate ou 20 minutes, pour tenir compte d’une évolution plus divertissante de la société (point de divergence majeur semble-t-il avec Pascal Riché). D’où l’émergence du journalisme LOL mais aussi d’angles décalés. Il ne s’agit pas de dévoyer l’information citoyenne. Il s’agit de faire preuve de pédagogie pour amener des publics réticents, par la bande, à s’y intéresser.

Au final, la question de la prospérité des médias m’intéresse peu. Ce qui m’importe, c’est la survie de la démocratie. Cela passe par une information citoyenne de qualité, mais aussi par le lien social et surtout : tous les motifs externes qui justifient qu’on achète un journal. Question pratique, besoin de se détendre, de s’évader etc.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le Télégramme, l’un de ceux qui parviennent le mieux à répondre à cette équation, est le seul journal à avoir vu sa diffusion progresser ces dernières années.

L’information citoyenne n’a jamais suffi à justifier le prix du journal et tous ses services phagocytés par d’autres doivent être remplacés par de nouveaux. Rue89 20 minutes et Médiapart sont en train d’en créer un : le renforcement du lien social via leurs communautés. Je préconise aussi de s’intéresser au divertissement “intelligent”.

Cyrille Frank aka Cyceron

A lire aussi sur L’observatoire des médias

A lire également le point de vue de Capucine Cousin :  le journalisme de demain, entre news brutes, « chaudron participatif » et info à haute valeur ajoutée ?

Faut-il supprimer l'abattement fiscal des journalistes ?

Les journalistes (encartés ou pas) peuvent déduire 7650 euros de leur revenus déclarés pour frais professionnels. S’agit-il d’un privilège d’un autre temps ou d’une aide indirecte indispensable à la presse ?

Lire mon billet sur le sujet : niche fiscale des journalistes : soyons pas chiens

Quand les journalistes se font marketeux, ce n’est pas chiant

Jour chiant- 11 août 2010 via Rue89

Jour chiant- 11 août 2010 via Rue89

Le 11 août dernier, Rue89, nous a montré comment réaliser une campagne de marketing viral en lançant la 2e édition de son #jourchiant. Une initiative réussie qui montre aussi la nécessité pour les journalistes de “marketer” un peu leurs articles.

LE #JOURCHIANT UN #JOURFASTE

Le hashtag “jourchiant est devenu n°1 des plus échangés et retwitté en France
. Il a été abondamment retwitté par la twittosphère influente et active : journalistes, blogueurs, professionnels des médias ou d’Internet… Au total 585 twitts ou retwitts sur #jourchiant (39 X 15) L’article de live-blogging de Rue89 affiche 56 000 visites sur l’article et 227 commentaires (A 12H30 le lendemain 12 août). Ce fût indéniablement le sujet le plus discuté de la journée du 11 août, du moins au sein de la twittosphère “influente”, c’est à dire des plus actifs et plus leaders d’opinion.

LES INGREDIENTS DU SUCCES

1- Un sujet pertinent

Le succès de cette opération virale repose aussi sur la cohérence avec la ligne éditoriale de Rue89. En l’occurrence le propos était pertinent : dénoncer les “marronniers d’été”, pratique journalistique traditionnelle qui consiste à édulcorer l’information en période estivale. Les journalistes parlent pas ou peu des choses graves pour ne pas fournir d’infos “anxiogènes” à leurs lecteurs durant leurs vacances. Ce qui était intéressant dans la démarche de Rue89, c’était le principe du témoignage qui ajoute une dose de représentativité à son propos. Les exemples donnés par les lecteurs eux-mêmes confirment bien le postulat de départ : oui, on en a assez de cette ligne éditoriale biaisée des médias durant les périodes de congés. L’information “sérieuse” ne s’arrête pas aux portes de l’autoroute A7.

2- Un sujet impliquant

Qui amuse, qui agace, qui enthousiasme, qui indigne… mais qui ne laisse pas indifférent.

Enthousiasme pour certains : “@coraliejaunet: Le #jourchiant de @rue89 est vraiment une bonne idée, non ?”

Indignation pour d’autres (lapin compris) :“@MMartin: #jourchiant @SylvainLapoix @tdebaillon @koztoujours @zinebdryef Le premier mot qui m’est venu, après un mot très vulgaire, c’est “indécent”…

Agacement : “@DESCHODT: heu… #jourchiant = resucée de viedemerde. On va avoir droit à des bouquins bientôt. #jourchiant #modeàlacon

Perplexité : “@SylvainLapoix: “le 11 août, #jourchiant !” Ah bon ? Société http://is.gd/ecKK9 (expand) Inter http://is.gd/ecK9o Eco http://is.gd/ecKLr Médias http://is.gd/ecKMr ” ou

@alicemkr + 1 Le #jourchiant c’est que sur Twitter. Moi j’ai passé une excellente journée! Avis aux No Life…”

Suivisme : ” @megaconnard: En ce #jourchiant suivez @megaconnard le mec le plus chiant de twitter. Sans compter l’opportunisme de bon aloi de Slate : “@slatefr: Chez nos amis de @Rue89, c’est le #jourchiant. Pas chez nous. De la lecture: http://bit.ly/9AB2RI http://bit.ly/d4xke3 http://bit.ly/bfSsRC

3- Une participation accessible

L’appel à contribution a été un succès indéniable car l’effort demandé était mesuré. Il s’agissait d’une participation facile et rapide qui suscitait l’engagement immédiat du plus grand nombre. On n’était pas dans le data-journalisme contributif de Wikileaks ou d’Owni qui requièrent davantage de temps et d’abnégation.

4- Un ton ludique

Crédit phto Eyecatcher

Crédit photo : Eyecatcher via Flick'r

Si le propos de fond est sérieux, le ton est humoristique. Il s’agit de repérer les “perles” de l’information assoupie, pas de dénoncer gravement les dérives d’une société en perte de valeur ou de démocratie, à la sauce Plenel. L’équipe de Rue89 s’est clairement amusée avec son sujet, n’hésitant pas à se bâcher les uns les autres sur Twitter dans une ambiance espiègle et rigolarde, à l’exemple de @Pierrehaski en personne :

“Un #jourchiant sans @Julien89, c’est comme un plat auquel manquerait une épice”

Et la réponse de @Julien89 : “Pfff, vous êtes déjà alcoolisés… @zinebdryef @pierrehaski @AugustinS @lucilesourdes @emmabonneau @francoiskrug @yannguegan #jourchiant“…

5- Une contribution valorisante

C’est un élément très important du mécanisme viral de ces sujets en chaîne, reliés par les hashtags #). Il faut impérativement que le participant soit valorisé socialement par son propos. La bonne idée de Rue89 est de permettre à tous d’être intelligents et de briller en société. On retrouve ce principe dans d’autres hashtags récents comme : #4motsavantlamort, #PourTousCeuxQui, #jesuisvieux. Faire plancher tout le monde sur un sujet identique pas trop dur,  afin de permettre à chacun d’exprimer sa lucidité, sa pertinence, sa créativité, son humour, sa sensibilité. En somme ces hashtags sociaux sont des exhausteurs de personnalité, et quel meilleur moyen pour susciter l’adhésion de la population active de Twitter, justement en recherche de visibilité sociale ?

6- Une force de frappe médiatique

La meilleure idée du monde ne suffit pas à lancer une opération virale, il faut que celle-ci puisse s’appuyer sur un relais médiatique fort. En l’occurrence, Rue89 a soigné l’exposition de son l’article en Une de son site, mais a aussi promu l’article sur Twitter, mettant une bonne partie de sa rédaction à contribution, à commencer par son patron Pierre Haski. @augustins, @YannGueguan, @zinebdeyef, @lucilesourdes, @emmabonneau @julien89 ou encore le compte officiel de la rédaction @rue89 ont donc relayé l’opération.

Rue89 nous a donc prouvé comment les réseaux sociaux pouvaient être utilisés pour augmenter son audience, sans pervertir sa ligne éditoriale ni abîmer son image (hormis auprès de quelques grincheux qui n’ont pas compris la démarche). C’est un exemple réussi d’une vraie synergie entre journalistes et lecteurs, porteuse de sens mais aussi de complicité. Et cela sans dotation :) . Mais ce succès viral est aussi la récompense d’un travail communautaire et journalistique de longue haleine appuyé sur un média. N’est pas Rue89 qui veut…”

Cyrille Frank aka Cyceron

Information politique en télé : cinq choses à changer en urgence

L’interview du chef de l’Etat par David Pujadas le 13 juillet dernier témoigne du manque de pugnacité de nos journalistes télé face aux politiques. Tutelle politique du service public, révérence historique, manque de préparation et différentiel de moyens. L’information politique télévisée doit changer.

David Medioni, journaliste à CB News,compare la prestation de David Pujadas au travail réalisé par Médiapart ces derniers jours. Il y voit fort justement une fracture journalistique entre ceux qui enquêtent et font leur travail de vérification tels Edwy Plenel et les autres, simples « passeurs de plats ».

Je loue comme lui le travail de Mediapart et pas uniquement sur l’affaire Bettencourt (voir leur enquête remarquable sur l’affaire Karachi). Mais attention aussi à ne pas réduire la vraie presse à celle qui révèle des scandales. Il y a de forts risques d’instrumentalisation comme le Canard enchaîné le sait bien. Il y a aussi un risque de dérive démagogique sur le registre Salut du peuple de Marat. Enfin, il ne faut pas oublier les petites victoires du quotidien qui consistent à simplement vérifier un fait, un chiffre, et les mettre en perspective.

Cela dit, cet épisode met en lumière ce que je redoute avec l’irruption sur le web des modèles d’information payants : une information à deux vitesses, un accroissement des inégalités culturelles. Aux classes aisées le décryptage et l’info coûteuse, aux classes plus modestes, la communication ou la rumeur sur le web ou en télévision, média encore dominant sur le plan politique.

La télévision reste de loin la source d’information numéro un de nos compatriotes (cf ci-dessous), son contrôle est primordial pour les politiques dans leur communication auprès des électeurs.  Le pouvoir a très bien compris cela, depuis les débuts de ce média, de De Gaulle à Sarkozy en passant par VGE ou Mitterrand.

Projet Mediapolis, information politique et citoyenneté à l’ère numérique (version française)

UNE TUTELLE POLITIQUE DEPUIS L ORIGINE

La nomination des patrons de l’audiovisuel public est sous le contrôle du chef de l’Etat via le conseil des ministres qu’il préside. Certes le pdg de France Télévision ne rapporte plus directement au ministre de l’Information comme c’était le cas du temps de l’ORTF. Il n’empêche, le lien de vassalité au plus haut niveau existe. On ne mord pas la main qui vous nourrit chez les gens bien élevés. Et lorsqu’on le fait, on se condamne, comme Patrick de Carolis en a fait l’expérience.

D’ailleurs, c’est la réforme constitutionnelle de 2008 qui a renforcé le pouvoir de nomination du chef de l’Etat sur une cinquantaine de patrons du secteur public.

Auparavant, la nomination des pdg de France Télévision ou Radio-France se faisait via le CSA. Il s’agissait de « mettre fin à une hypocrisie » selon le chef de l’Etat puisque les membres du CSA étaient partiellement désignés par le président. En réalité, seuls trois d’entre eux sont directement nommés par lui, sur neuf membres (trois le sont par l’Assemblée, les trois derniers par le Sénat).

De longue date en France, le service politique a été étroitement surveillé et encadré par le pouvoir et ceux qui ont réussi à perdurer dans ce métier, tel Alain Duhamel, ont su faire preuve d’une révérencieuse allégeance.  Sa prétendue « insolence » ou son impudente audace ont toujours été parfaitement tolérées et contrôlées par les pouvoirs politiques et l’intelligence du bonhomme était de donner l’illusion du combat. Comme ces matches de boxe truqués où le perdant désigné doit se battre en apparence pour ne pas éveiller de soupçon et entretenir les paris.

Cette révérence à l’égard des politiques a toujours surpris nos compatriotes étrangers. Certains se souviendront peut-être de cette interview de mars 1993 où des journalistes belges sidérés furent sèchement éconduits par François Mitterrand pour avoir posé une question gênante sur les écoutes élyséennes

De même, nos confrères anglo-saxons s’étonnent que nos journalistes ne reformulent pas les questions auxquelles les politiques se dérobent, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une réponse (la méthode BBC).

Les téléspectateurs semblent accepter plutôt bien ces dérobades institutionnalisées via une expression dédiée : la « langue de bois ». Ou alors, est-ce un facteur parmi d’autres expliquant la désaffection vis à vis de la chose publique ?

LE MENSONGE EN DIRECT NOUVELLE TECHNIQUE IMPARABLE

Depuis la campagne présidentielle de 2007, est apparu une nouvelle technique redoutablement efficace : le mensonge en direct. Le candidat Sarkozy, à l’instar de son opposante Ségolène Royal, ont raconté des sornettes, rabaissé ou exagéré les chiffres, affabulé devant les Français et ce, à de nombreuses reprises

Bien sûr les « bourdes », comme on a nommé par euphémisme ces erreurs à répétition, ont le plus souvent été relevées et critiquées dans la presse le lendemain, mais compte tenu du fort différentiel d’audience entre la télé et la presse, le mal n’était jamais corrigé.

Les politiques, fin observateurs, ont bien compris qu’en télévision, il faut surtout avoir raison en temps réel, à tout prix, même au risque de mentir ou de se tromper. Le risque est pleinement calculé, car on convainc arithmétiquement plus de monde qu’on en perd. Cf le schéma illustratif ci-dessous (les volumes de temps et d’audience sont illustratifs du mécanisme et non « scientifiques »).

differentiel audience tv-presse

differentiel audience tv-presse

MANQUE DE PREPARATION ET ASYMETRIE DES MOYENS

On a certes des doutes sur le professionnalisme de quelques présentateurs-journalistes lors de certains débats télévisés. Qu’il s’agisse de PPDA, Arlette Chabot ou David Pujadas, on a pu mettre leur faible pugnacité sur le compte d’un certain manque de courage. Celui de poser la question qui fâche, celui de rectifier un propos erroné, celui de reformuler une question. Compte tenu de la tutelle politique (France 2) ou économique (TF1), on peut comprendre humainement que nos journalistes vedettes ne se suicident pas professionnellement, mais on ne peut l’accepter sur le plan déontologique.

Mais à mon avis, le problème vient moins d’une soumission délibérée au pouvoir que d’un manque de préparation. Face aux politiques entourés d’une armée de conseillers et petites mains qui balisent leurs interventions télévisées, les journalistes ne sont pas de taille. Les élus et gouvernants arrivent souvent bien mieux préparés que leurs interlocuteurs, avec des chiffres, des faits, des arguments, une gestuelle, des mots et phrases « clés » pour faire mouche. Tel le fameux « monopole du coeur » de VGE en 1974.

De leur côté, les journalistes-présentateurs télé sont des généralistes, avec une bonne voire une excellente culture générale, mais experts de rien. Ils sont incapables de déceler les erreurs disséminées dans un propos un tant soit peu pointu. Les anciens « rubriquards » connaissant parfaitement les données précises de leur spécialité, ont laissé la place aux Polyvalents Populaires, les PéPés pourrait-on dire.

Nicolas Sarkozy peut donc déclarer, entre autres sottises, dans « J’ai une question à vous poser » sur TF1 en mars 2007 : « Le SMIC, c’est le salaire de la moitié des Français. » (15,6% selon l’agence Eurostat, à l’époque) sans être contredit sur le moment.

Ségolène Royal énoncer des chiffres ahurissants sur le nombre de femmes tuées par leurs conjoints, sans que son interlocutrice ne la corrige. Ou encore les deux candidats proférer des énormités sur le nucléaire français en direct, sans être inquiétés le moins du monde  durant l’émission.

CINQ MANIERES DE CHANGER LE TRAITEMENT POLITIQUE EN TV

1- Redonner leur place aux experts, chefs de rubriques, techniciens-journalistes. Et les impliquer dans les émissions en direct. Le généraliste ne sera là que pour animer l’émission, enchaîner les sujets et encadrer les débats.

2- Travailler collectivement pour mieux préparer les émissions à fort enjeu : avoir les chiffres et faits précis sur les sujets qu’on s’apprête à aborder. Pourquoi pas d’ailleurs un tableau de bord sur les murs du plateau de l’émission elle-même ? La pratique collective est aussi un moyen de se protéger contre la sanction politicienne : on ne pourra pas punir tous les coupables, coller la classe toute entière.

3- Il faut surtout instaurer un dispositif de vérification en temps réel des propos énoncés. Une cellule de « fact checking » qui pourra intervenir en direct au cours de l’émission pour corriger une erreur. Un nouveau concept d’émission pourrait même être inventé : « Droit de rectification », après le fameux et défunt « Droit de réponse ».

4- Mettre un terme à la tutelle politique directe sur le service public et permettre un contre-pouvoir des journalistes en cas d’abus (vote à la majorité absolue d’une motion de défiance à l’égard du pdg de la chaîne par les journalistes)

5- Changer les mentalités : reformuler plusieurs fois une question n’est pas une agression, corriger un politique n’est pas impoli. Inspirons-nous des méthodes d’interview anglo-saxonnes : être courtois mais têtu.

Il est vital pour notre démocratie que la télévision s’adapte à la vitesse de nos modes de vie qui donnent la primeur à l’instant *. Gare à cette société sans mémoire, de la réaction et de l’émotion. Comme les poissons rouges, elle tourne en rond.

* En témoigne d’ailleurs le temps qu’il m’a fallu pour retrouver sur Internet certains articles et vidéos de la campagne présidentielle 2007, pour la plupart effacés ou enfouis dans les méandres du web.

Lire l’article du post.fr : le gentil Pujadas passe les plats et offre une tribune au président

Et aussi via l’AFP : Interview Sarkozy par Pujadas: « une honte » pour le SNJ-CGT de France Télévisions

Cyrille Frank aka Cyceron

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