Réflexion sur les pratiques journalistiques et des médias et de l’ensemble des producteurs d’information.

Lex Google : la presse a-t-elle encore besoin de papa-Etat ?

Sous le péage, la plage ©emmanuelfrezzotti sur Flickr.com

Les syndicats de la presse quotidienne nationale et magazine (SPQN et SEPM) veulent taxer Google. Regroupés au sein de l’association Presse d’information politique et générale (IPG), ils promeuvent l’idée d’une redevance dont Google devrait s’acquitter pour pouvoir référencer leurs articles. 

Ces éditeurs de presse militent pour la mise en place d’un «droit voisin», en cas d’utilisation même indirecte de leurs travaux. Ils estiment que le moteur capte l’essentiel de la valeur qu’ils créent et souhaitent donc une plus grande part du gâteau.

ERRATUM : Le geste (groupement des éditeurs de services en ligne), bien qu’il soit favorable à un meilleur partage de la valeur, lui, ne s’associe pas à cette proposition de taxe.

Les éditeurs parlent bien de Google News ET Google. Le premier est l’agrégateur de news qui référence un certain nombre de sites d’actualité. Lorsque vous faites une recherche par mots clés, le moteur vous propose parmi les premiers résultats, des liens vers ces articles, provenant de cette rubrique spécifique Google News.

 

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Non, le fact-checking en télé n’est pas un gadget, c’est un impératif citoyen !

Bonne et belle empoignade Twitterienne mardi 23 octobre, initiée par Jean-Marie Charon aux alentours de 8h15  sur la question du fact-checking. Et qui a opposé les défenseurs d’un fact-checking en temps réel en télévision (moi-même et Erwann Gaucher)  aux plus sceptiques Eric Mettout et Jean-Marie Charon.

Le terme de “fact-checking” n’est pas nouveau : il date des années 30 aux Etats-Unis, période durant laquelle les grands journaux créent des départements spécialisés dans la vérification de l’information. Les articles des journalistes sont passés au peigne fin pour en vérifier le fond, qu’il s’agisse des faits, des dates, des chiffres… Le mot est remis à la mode dès 2004, à mesure qu’apparaissent des fondations, sites et blogs dédiés à la vérification de la parole politique : factcheck.org, politiFact.comThe Fact Checker

L’enjeu de présidentielle américaine explique cette profusion de “vérificateurs”. A l’image du site factcheck.org qui acquiert une notorieté incroyable, suite au débat entre les deux candidats à la vice-présidence Dick Cheney et John Edwards. Factcheck.org établira les responsabilités réelles de Dick Cheney dans les difficultés rencontrées par la societé pétrolière Halliburton qu’il avait dirigée entre 1995 et 2000.

Chez nous, le précurseur de cette tendance est Daniel Schneidermann et son émission Arrêt sur images sur France 5 lancée dès 1995, mais arrêtée en 2007, à la veille de la présidentielle française (un rapport de cause à effet ?). Le site web ne sera lancé lui, qu’en janvier 2008, après l’élection. Pareil pour le blog désintox de Libération qui ne voit le jour qu’en 2008.

Le Monde suivra en novembre 2009 avec Les décodeurs avant de toucher la radio, tels le Vrai/faux de l’info de Laurent Guimier sur Europe 1 ou Le Vrai du faux sur France Info. Mais c’est à l’occasion de la présidentielle 2012, que le fact-checking “en temps réel” (ou presque) se développe.

Le Monde, Libération et d’autres demandent à des journalistes de vérifier l’info et publier les correctifs éventuels pendant les débats. Itélé et le site owni inaugurent même la première rubrique de fact-cheking bi-media : télévision et web.

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Comment l’image d’actualité véhicule du sens, par la bande (présentation pdf)

Voici un document que j’ai réalisé pour deux lycées à l’occasion des journées de la presse. Il y a peu de commentaires car le but est de faire parler les élèves, mais les exemples sont éloquents. Professeurs de lycées ou de collèges, n’hésitez pas à vous en servir ! 

 

Contactez-moi via ce blog si vous souhaitez comprendre où je veux en venir sur certaines slides… Bonne initiation sémiologique !
Cyrille Frank

Aides à la presse : il est grand temps de remettre tout à plat…

 

Il est l’or de faire les comptes – ©27117418@N07 via flickr.com

Comment  rendre les aides à la presse plus justes et efficaces ? C’était l’objet principal de la 3e journée de la presse en ligne, le 19 octobre 2012. Un événement organisé par le Spiil, le syndicat de la presse indépendante d’information en ligne. 

L’aide à la presse en France ne date pas d’hier. Une bonne part du système remonte à la Libération et ses fameuses ordonnances de 1944. Il s’agissait alors d’une refondation profonde de la presse destinée à assurer son indépendance à l’égard des pouvoirs d’argent et du politique. L’idée était aussi de garantir le pluralisme de l’information.

D’où la création à l’époque de l’AFP, une coopérative d’information financée en partie par ses membres, en partie par l’Etat, et dont la représentation paritaire assurait son indépendance théorique. D’où également la mise en place d’une aide de l’Etat à la presse d’Information générale, celle qui remplit une mission citoyenne coûteuse qui consiste à enquêter, vérifier l’information, envoyer des journalistes sur place…

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Editeurs de contenus, si vous cessiez de vous faire phagocyter par Google et Facebook ?

Le gui, parasite du chêne, en Klein d’oeil – Crédit photo: martinlabar via Flickr.com

Facebook a modifié son algorithme Edgerank. Ce dernier filtre les publications qui s’affichent sur le mur des abonnés d’une page fan. Désormais, sont privilégiés ceux qui suscitent le plus de likes, de commentaires, de partages…

Comme l’explique lemonde.fr dans une tribune, ceci est une prime aux contenus les plus insolites, les plus “fun”, les plus “émotionnels”. Le Monde, journal de référence refuse donc cette tentative d’inflexion de sa ligne éditoriale.

La qualité socio-économique de son lectorat, qui se vend plus cher que la moyenne, met peut-être lemonde.fr économiquement à l’abri d’une légère baisse d’audience. Mais les concurrents qui le talonnent et ne cherchent qu’à le détrôner, réagiront-ils de la même manière ? La guerre fait rage pour intégrer le top 5 des sites d’info les plus fréquentés, car ici se concentre une bonne part du gâteau publicitaire…

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Un bon client, un nom qui sonne bien, une bonne histoire… c’est parti pour les tweet-vannes !

Les twittos se sont bien défoulés sur Eric raout, soupçonné d’avoir violenté son épouse et placé en garde à vue. L’ex-ministre de la Ville et maire UMP du Raincy n’est pas particulièrement populaire sur le réseau, en raison de ses prises de position sécuritaires et nationalistes. (grand défenseur du débat sur l’identité nationale de Besson, partisan du couvre-feu pour les mineurs, virulent opposant du voile intégral…)

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Pain au chocolat : en avant tweet à droite

Chocolatweet

Jean-François Copé remet un petit coup de volant à gauche avec son tweet clin d’oeil à l’électorat frontiste. Twitter se courbe (de rire) et se gausse.

Storified by cyrille frank · Fri, Oct 05 2012 13:58:16

#Copé prit le #painauchocolat, le rompit et le Donat aux électeurs du FN en disant : "prenez, mangez en tous, ceci est mon corps électoral".Samuel Cogez
— Jean-François Copé et les pains au chocolat, une vieille histoire, en fait. http://pic.twitter.com/0RxFwhQf, via @davidpci #painauchocolatGeorge Kaplan
Avec son histoire de #PainAuChocolat on peut dire que chez Copé la droitisation va #Croissantj.daniel Flaysakier

Journalistes : non, les questions des “gens” ne sont pas sales !

©andrewmorrell via Flick'r

Sur le terrain de jeu du lecteur ©andrewmorrell via Flickr.com

Un petit débat a agité cette semaine ma TL (chronologie en bon français). Une fois n’est pas coutume, l’enjeu de la question m’a poussé à prendre plume pour apporter mon grain de sel.

En début de semaine un jeune journaliste s’insurge violemment contre le Monde :

 

Après investigation d’un des journalistes du lemonde.fr, l’indigné du jour s’explique : c’est la une du Monde “les homos sont-ils de bons parents” qui a déclenché son ire et sa comparaison godwinienne.

 

Suit un échange d’arguments entre les deux journalistes sur le caractère choquant ou pas de ce titre (commencer par le tweet du bas) :

En somme, le  journaliste à l’origine du tweet moqueur, trouve le titre du Monde racoleur et pire, il estime que le Monde légitime ainsi une question qu’il considère comme discriminante à l’égard des homosexuels. Ségolène Royal utilisait le même argument quand elle usait du : “m’auriez-vous posé la question si j’étais un homme ?”.

Le journaliste critiqué lui répond que la question est celle que les gens se posent :

Intervient alors une 3e journaliste qui, justement, critique le fait qu’on pose les questions des “gens”  :

Là, je me dis que ce débat est symptomatique de la fameuse fracture sociale dont Jacques Chirac, en son temps, a fait ses choux gras. Et à bien y réfléchir, il traduit un éloignement culturel croissant entre les élites et le peuple. Mais revenons aux arguments.

LÉGITIMATION D’UN FAUX PROBLÈME ?

Donc le Monde, journal de référence, ajouterait aux arguments des opposants à l’adoption des homosexuels : en posant la question, il sous-entendrait qu’il y a matière à s’interroger. Ce serait comme de demander si les juifs sont de bons citoyens (cf tweet ci-dessus).

Le problème, c’est que la question préexiste à sa formulation. C’est en effet le principal argument invoqué par les opposants à l’adoption des homosexuels. Nul besoin du Monde pour légitimer ou pas ce point de vue. Ce serait lui accorder un pouvoir d’influence bien supérieur à celui qu’il détient.

Secondo, on ne peut juger la question sans regarder la réponse, qui était pour le moins équilibrée. Il ne s’agit pas d’une question rhétorique à la manière de TF1, à laquelle on ne répond pas vraiment, mais qui donne la clé de décryptage du reportage qui suit. Ex : les banlieues sont-elles une zone de non-droit ? Ici, le Monde s’efforce de répondre à la question qu’il pose, avec des arguments et des éléments factuels.

RACOLAGE ACTIF ?

Le Monde verserait dans le racoleur en posant les questions de “monsieur tout le monde”.
C’est cet argument qui a motivé ce billet, parce qu’il est pour moi révélateur d’un manque d’écoute d’une partie des journalistes vis à vis de ses lecteurs. Et cela m’alarme d’autant plus quand cela vient de la nouvelle génération.

J’écrivais récemment que la meilleure façon de convaincre quelqu’un est de commencer par l’écouter. Et la première étape de cet effort d’écoute, c’est de formuler les questions du lecteur/téléspectateur et non pas celles du journaliste. Combien de fois ai-je enragé devant mon téléviseur à voir les sentencieux Duhamel ou Elkabbach poser et reposer des questions de politique polititienne dont personne n’avait rien à f…, et dont ils savaient à l’avance qu’ils n’obtiendraient pas de réponse : “allez-vous vous présenter ? Allez-vous rejoindre untel ?…”

“Les questions ne sont jamais indiscrètes. Mais parfois les réponses le sont.” disait Oscar Wilde. Je dirais, pour le plagier, qu’il n’y a pas tant de questions stupides, que de réponses ineptes.

Il est vrai que poser une question, n’est pas un acte journalistique neutre. Poser un débat comme majeur quand il n’est qu’anecdotique est une façon d’orienter l’opinion. “Les parents homos sont-ils surtout des bobos ?” n’est pas une question que se pose la majorité. C’est donc une opinion déguisée, dont on va lire les arguments dans le papier.  C’est pourquoi, le choix de la question est délicat : il faut qu’elle corresponde à une vraie interrogation. Et qu’on y apporte une vraie réponse. Rien de pire que de frustrer le lecteur en ne répondant pas à son besoin d’information.

ELITISME ET ESPRIT GRÉGAIRE

Mais derrière le rejet de cette question, il y a bien plus. Il y a une condamnation de la bêtise populaire supposée. On ne va quand même pas se faire le relais, même indirect, d’un point de vue aussi stupide. Cette posture condescendante me choque. Cela suppose qu’il n’y a d’abord aucun doute possible sur la question, ce qui est loin d’être le cas. Il faut garder son esprit critique et douter le plus possible, y compris des points de vue consensuels (dans son milieu en tout cas).

Ensuite, cela suppose que le populaire est tellement idiot qu’il n’est même pas fichu de formuler bien le problème. On ne va pas s’abaisser à reprendre ses mots, ce serait dégradant pour le journalisme et pour la “bonne information”. Erreur majeure de pédagogie ! Quand un élève ne comprend pas la théorie des ensembles, que fait-on ? On prend un paquet de billes et on lui montre concrètement les choses, à partir de son expérience sensible. Si l’on veut transmettre cette information, il faut changer de registre et aller sur son terrain de jeu, à lui. Les journalistes, s’ils veulent s’adresser au plus grand nombre, doivent faire la même chose !

Enfin, il y a derrière le rejet de la question une forme de communautarisme élitiste. On ne pose pas ces questions malséantes entre personnes de bon milieu. Ou comment générer du politiquement correct et de l’auto-censure au kilomètre. Par mimétisme social et souci de plaire à son environnement homogène, on bride sa pensée. On s’interdit de réfléchir aux questions qui font l’objet d’un consensus dans son groupe d’appartenance. Cela ne développe pas la curiosité, ni la réflexion, deux qualités utiles pour des journalistes.

Cyrille Frank

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Crédit photo ©andrewmorrell via Flickr

« Casse-toi riche con ! » : la Une de Libé vous choque-t-elle ?

La Une de Libération du 10 septembre 2012

La Une de Libération du 10 septembre 2012

La Une de Libération d’aujourd’hui commence déjà à susciter la bronca sur Twitter. Et vous, vous en pensez quoi ?


Oui, le journaliste doit se faire marketeux !

Le “packaging” journalistique – Crédit : funkyah via Flickr.com

Le journalisme n’a pas pour vocation de délivrer la vérité à une foule crédule, et ignare. Son rôle est pluriel : informer mais aussi divertir, socialiser… rendre service. Et pour se faire, il doit absolument vendre son contenu.

Discussion intéressante la semaine dernière, lors d’une session de formation. L’un de mes stagiaires refuse presque de réaliser l’exercice que je lui propose : éditorialiser les commentaires qui se trouvent sous un article. Il s’agit de mettre en forme l’opinion des lecteurs, en l’occurrence leur avis sur la situation des urgences et pourquoi ça coince.

Pour lui, ce n’est pas du journalisme, ce n’est pas de l’information. Il s’agit d’opinions, rien n’est vérifié. Et cela n’a donc aucune valeur. On est dans le micro-trottoir, le Jean-Jacques Bourdin démagogue, le contraire de la vérification de l’information.

Argument recevable, il ne s’agit en effet pas d’information, mais d’opinion. Même si je m’interroge in-petto sur la vérification des témoignages qu’il effectue lui-même, en journaliste “de terrain”. Un avis recueilli “en vrai” n’est pas forcément meilleur et nombre d’experts s’expriment sur des domaines qu’ils maîtrisent mal.

Je lui réponds que les témoignages ne se substituent pas au dossier factuel sur la situation de l’hôpital en France, mais s’y ajoutent. Qu’ils n’ont pas valeur de preuve et qu’il convient en effet d’afficher un avertissement sur le caractère non-représentatif de ces opinions. Ce n’est qu’une sélection, parmi d’autres, des avis des lecteurs.

JOURNALISTE OU MARKETEUX ?

Mais mon argument ne porte pas le moins du monde. Ce qui en réalité dérange fondamentalement mon interlocuteur, c’est surtout le mélange des genres. Au fond, ce n’est peut-être pas inintéressant de demander l’avis des lecteurs. Il y a sans doute quelques témoignages ou opinions intéressantes à relever. Mais ce n’est pas au journaliste de le faire, mais à quelqu’un de la com’.

Il déplore même d’une manière générale ce travail d’animateur de communautés qu’on lui propose. Lui, a signé dans ce métier pour vérifier des faits, hiérarchiser l’information, être objectif et découvrir la vérité.

D’ailleurs en creusant un peu, il avoue que les commentaires en général n’ont pas d’intérêt et susciter l’avis des lecteurs, ce n’est pas du journalisme. C’est juste une technique pour flatter l’ego du public, une méthode de publicitaire qui ne correspond pas à son éthique et sa vision déontologique du métier.

Ces objections, aussi étonnantes qu’elles apparaissent au premier abord, venant de la part d’un jeune journaliste de la “social génération” ne sont pas sans fondement. Il est clair qu’elles soulèvent des questions sur le rôle premier des journalistes et leurs missions les plus importantes. Toutefois, je suis d’avis qu’elles cantonnent le métier à une vision étriquée, qui non seulement n’a jamais existé, mais qui en plus est dangereuse à bien des égards.

LE JOURNALISTE NE CHERCHE PAS A DIRE LE VRAI

Journaliste prophète ? Crédit : piaser via Flickr.com

D’abord, je serais plus modeste. Le journaliste est d’abord un passeur de plats. Il est chargé de transmettre des informations en vérifiant qu’elles sont correctes, de les hiérarchiser et les mettre en forme de manière à les rendre le plus digestes possible.

Il peut être sur le terrain ou travailler “au desk” à partir de dépêches armé de son téléphone et d’Internet qui lui permet aujourd’hui accéder plus vite à quantité d’infos.

Il peut écrire avec sobriété et la neutralité d’un agencier AFP ou y mettre plus de style, tel un gonzo-journaliste si cher à mon camarade blogueur Jean-Christophe Féraud. Il peut raconter des histoires passionnantes et véridiques, à la manière d’Alain Decaux ou se montrer  aussi précis et froid qu’un greffier.

Il peut aussi, à l’occasion, donner son opinion du moment que celle-ci est clairement identifiée dans des éditoriaux. Le bon journaliste sépare les faits des commentaires.

Mais le journaliste n’a pas pour mission première de dire la vérité, au risque de tomber dans le totalitarisme, la propagande et l’éducation des masses. La “pravda” (vérité en russe) doit nous indiquer la voie à ne pas suivre.

Les faits rapportés par le journaliste contribuent à permettre à chacun de se faire une idée du vrai, du juste, du beau, mais ce n’est pas à lui de les définir. Kant disait en parlant du beau qu’il doit pour l’artiste faire l’objet d’une finalité sans fin. Au final, le journaliste cherche à atteindre un élément de vérité, mais ce n’est pas son objet premier, pas ce qu’il transmet directement.

LES COMMENTAIRES INUTILES ?

Derrière cette idée, il y a une forme de mépris de la foule. L’idée élitiste que seuls les instruits, les experts, les sachants sont autorisés à s’exprimer. Tout ce qui n’est pas vérifié, et donc autorisé, doit être supprimé, ou mis sous le tapis.

La plupart des révolutionnaires eux-mêmes, à l’exception de quelques-uns comme Robespierre, pensaient que la foule ignare et affamée ne pouvait pas voter “en conscience”. D’où l’instauration d’un cens et de conditions de fortune.

On est sur la même idée. La foule est idiote, raciste, haineuse et mue par ses instincts les plus bas. Comme en témoignent les commentaires déplorables des sites d’information.

Je ne suis pas du tout de cet avis. Je constate comme tout le monde le grand déversoir des frustrations humaines que sont les commentaires. Mais trois choses :

– Dans ce flot émotionnel plus ou moins ragoûtant, on trouve des avis mesurés, intéressants, parfois réellement experts. Il suffit souvent de se donner la peine de chercher.

– Ce flot lui-même n’est pas inintéressant en soi. C’est un outil précieux d’analyse sociologique qui montre la perception du monde par monsieur “tout-le-monde”. Un baromètre qui mesure l’écart entre l’information et sa réception. Un moyen de comprendre le chemin qu’il reste à parcourir pour les passeurs d’information.

A une époque où l’on déplore l’éloignement croissant des élites, des politiques et de leurs administrés, il faudrait aussi couper ce rare lien qui relie le populaire aux producteurs d’info ? Pas d’accord ! La société se fragmente de plus en plus à force d’accentuation des inégalités socio-économiques. Pas question d’en rajouter sur ce point et d’occulter un des rares vecteurs d’expression publique du populaire. Oui cela ne vole pas toujours très haut, oui c’est plein d’erreurs et de mélanges. Et bien cela permet de déceler les sujets à travailler et la manière la plus efficace de transmettre l’info.

– Enfin, il y a une 3e raison qui mérite qu’on s’intéresse aux commentaires : si vous voulez convaincre quelqu’un, il faut d’abord l’écouter. Tous les commerciaux et les pédagogues savent cela et les journalistes doivent s’en inspirer pour transmettre l’information au plus grand nombre. La confiance passe par l’écoute qui ne vaut pas acquiescement. Et en matière de confiance du lecteur, les journalistes ont du pain sur la planche.

INDEPENDANCE OU COUPURE AVEC SON PUBLIC ?

 

Passe-plats – Crédit : cizauskas via Flickr.com

L’idée de séparer très clairement et de manière imperméable les métiers de journaliste et de la communication n’est pas nouvelle. Et son origine est respectable : il s’agit d’assurer l’indépendance éditoriale de la rédaction. Ne pas subir les suggestions de sujets en provenance des commerciaux pour leurs clients par exemple.

Refuser la dictature de l’audimat pour ne pas tomber dans la démagogie et le populisme semble également nécessaire. Encore que la tendance sur Internet soit aux antipodes de cela, via les outils de tracking généralisés qui accélèrent la course à l’audience.

Mais ces règles ne doivent en aucun cas être absolues. Le journaliste n’est pas un personnage éthéré situé au dessus de la foule et qui lui parle d’en haut, tel un prophète. C’est un individu situé dans la société qui doit s’intéresser aux problèmes de la société, et si possible du plus grand nombre. A ce titre, il doit connaître ceux à qui il s’adresse, il doit faire l’effort d’aller vers eux et de les comprendre pour mieux leur rendre service.

Et aujourd’hui, il y a urgence : les jeunes lisent moins de journaux, le zapping est permanent, l’attention du public est totalement éclatée : tv, radio, internet, jeux, mobile, pc… Nous sommes bombardés par des stimulus informationnels et il faut bien faire le tri.

Voilà pourquoi le journaliste doit aussi se faire promoteur de son contenu et donc un peu marketeux. Ce n’est pas nouveau et les éditeurs de magazines ou les titreurs de Libération ne font pas autre chose depuis toujours. Mais aujourd’hui, tous les journalistes doivent y passer : écrire le meilleur sujet ne suffit plus. Il faut aussi choisir le meilleur titre, définir le format le plus efficace. En gros, il faut packager son produit. Ce n’est pas sale, car l’objectif est noble : attirer le plus grand nombre et lui distiller de l’intelligence, par la bande.

Adapter l’intelligence au plus grand nombre, pour lutter contre les inégalités socio-culturelles, voilà un objectif respectable qui devrait motiver les jeunes journalistes ! Alors s’il faut faire des sondage, des diaporamas, des quiz, raccourcir les formats, simplifier le propos, personnifier les angles, ou éditorialiser les commentaires, oui, faisons-le ! Et ne déléguons pas ce travail aux communiquants.

D’abord parce que nous sommes les mieux placés pour adapter le fond et la forme. C’est nous qui connaissons les dossiers : rédiger un bon sondage nécessite de bien cerner le sujet. Ensuite, cela nous force à nous mettre à la place du lecteur et à développer le meilleur service pour lui. Une fois ce lien de confiance restauré avec le lecteur, le journaliste sera plus écouté et plus lu, y compris sur des sujets plus éloignés de ses préoccupations directes (international, économie…)

Il n’y a pas tout en haut une presse d’investigation noble et intelligente et de l’autre des titres superficiels, vulgaires et médiocres. 20 minutes est le seul journal qui est parvenu à réintéresser les jeunes à l’actualité, chapeau ! Le Parisien réalise un remarquable travail pédagogique, indépendamment de ses pages people ou faits-divers.

Il est de notre devoir de nous adapter au plus grand nombre. Avec équilibre pour ne pas tomber dans le racoleur ou la démagogie. Mais avec une certaine empathie et une compréhension de ses besoins, seul moyen de le pousser vers davantage de profondeur. A refuser ce travail, nous ne ferons qu’encourager les ghettos culturels pour riches. Ce n’est pas ma vision du “vivre-ensemble”.

Cyrille Frank

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Crédits photo : funkyah, piaser, cizauskas via Flickr

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