Google a-t-il tué le cyberflâneur ?

Evgeny Morozov constate avec justesse la mort du cyberflâneur. Fini les déambulations gratuites et aléatoires sur la toile. Tout comme le flâneur pédestre du XIXe s qui a disparu de nos villes. Le temps est à l’efficacité, à la performance, à l’action.

L’article de l’excellent InternetActu déplore donc la fin du cyberflâneur, tout comme celle du BB, le bourgeois badaud, qui était le summum du raffinement urbain au XIX s. Bon, on pourra d’abord minorer un peu cette perte qui ne concernait alors qu’une toute petite élite.
A l’époque, les riches vivaient entre eux dans des pensions, se déplaçaient en fiacres et faisaient de long voyages chez les sauvages pour vérifier la supériorité incontestable de la civilisation occidentale. Pas sûr que ce mode de vie soit nécessairement digne d’admiration ni de nostalgie.

Mais le parallèle a surtout le mérite de mettre le doigt sur la disparition progressive de l’internaute promeneur et de révéler selon moi, des aspects profonds de notre époque.

LE MOT CLÉ A TUÉ LE FLÂNEUR

A bien y réfléchir, c’est la recherche par mot-clé qui a tout changé. L’efficacité de l’outil a une conséquence directe : on trouve ce qu’on est venu chercher, mais pas plus. Terminé les ballades interminables dans les encyclopédies qui repoussaient de plusieurs heures la réalisation de nos exposés. Au revoir les annuaires de classement des sites Yahoo, qui par leur inégale efficacité, nous forçaient à fureter, explorer, voyager…

L’analogie avec le voyage ne s’arrête pas là. Pour les grands voyageurs, il faut savoir se perdre pour faire de vrais découvertes. Mais justement, aujourd’hui il ne faut surtout pas se perdre. Notre besoin de contrôle, notre désir de sécurité, notre volonté de ne pas “perdre de temps” font que l’on planifie de plus en plus. C’est vrai que nous organisons nous-mêmes les choses, ce qui est déjà un progrès par rapport aux voyages organisés des années 70, 80. Il n’empêche, l’efficacité annule la surprise.

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Pain au chocolat : en avant tweet à droite

Chocolatweet

Jean-François Copé remet un petit coup de volant à gauche avec son tweet clin d’oeil à l’électorat frontiste. Twitter se courbe (de rire) et se gausse.

Storified by cyrille frank · Fri, Oct 05 2012 13:58:16

#Copé prit le #painauchocolat, le rompit et le Donat aux électeurs du FN en disant : "prenez, mangez en tous, ceci est mon corps électoral".Samuel Cogez
— Jean-François Copé et les pains au chocolat, une vieille histoire, en fait. http://pic.twitter.com/0RxFwhQf, via @davidpci #painauchocolatGeorge Kaplan
Avec son histoire de #PainAuChocolat on peut dire que chez Copé la droitisation va #Croissantj.daniel Flaysakier

Journalistes : non, les questions des “gens” ne sont pas sales !

©andrewmorrell via Flick'r

Sur le terrain de jeu du lecteur ©andrewmorrell via Flickr.com

Un petit débat a agité cette semaine ma TL (chronologie en bon français). Une fois n’est pas coutume, l’enjeu de la question m’a poussé à prendre plume pour apporter mon grain de sel.

En début de semaine un jeune journaliste s’insurge violemment contre le Monde :

 

Après investigation d’un des journalistes du lemonde.fr, l’indigné du jour s’explique : c’est la une du Monde “les homos sont-ils de bons parents” qui a déclenché son ire et sa comparaison godwinienne.

 

Suit un échange d’arguments entre les deux journalistes sur le caractère choquant ou pas de ce titre (commencer par le tweet du bas) :

En somme, le  journaliste à l’origine du tweet moqueur, trouve le titre du Monde racoleur et pire, il estime que le Monde légitime ainsi une question qu’il considère comme discriminante à l’égard des homosexuels. Ségolène Royal utilisait le même argument quand elle usait du : “m’auriez-vous posé la question si j’étais un homme ?”.

Le journaliste critiqué lui répond que la question est celle que les gens se posent :

Intervient alors une 3e journaliste qui, justement, critique le fait qu’on pose les questions des “gens”  :

Là, je me dis que ce débat est symptomatique de la fameuse fracture sociale dont Jacques Chirac, en son temps, a fait ses choux gras. Et à bien y réfléchir, il traduit un éloignement culturel croissant entre les élites et le peuple. Mais revenons aux arguments.

LÉGITIMATION D’UN FAUX PROBLÈME ?

Donc le Monde, journal de référence, ajouterait aux arguments des opposants à l’adoption des homosexuels : en posant la question, il sous-entendrait qu’il y a matière à s’interroger. Ce serait comme de demander si les juifs sont de bons citoyens (cf tweet ci-dessus).

Le problème, c’est que la question préexiste à sa formulation. C’est en effet le principal argument invoqué par les opposants à l’adoption des homosexuels. Nul besoin du Monde pour légitimer ou pas ce point de vue. Ce serait lui accorder un pouvoir d’influence bien supérieur à celui qu’il détient.

Secondo, on ne peut juger la question sans regarder la réponse, qui était pour le moins équilibrée. Il ne s’agit pas d’une question rhétorique à la manière de TF1, à laquelle on ne répond pas vraiment, mais qui donne la clé de décryptage du reportage qui suit. Ex : les banlieues sont-elles une zone de non-droit ? Ici, le Monde s’efforce de répondre à la question qu’il pose, avec des arguments et des éléments factuels.

RACOLAGE ACTIF ?

Le Monde verserait dans le racoleur en posant les questions de “monsieur tout le monde”.
C’est cet argument qui a motivé ce billet, parce qu’il est pour moi révélateur d’un manque d’écoute d’une partie des journalistes vis à vis de ses lecteurs. Et cela m’alarme d’autant plus quand cela vient de la nouvelle génération.

J’écrivais récemment que la meilleure façon de convaincre quelqu’un est de commencer par l’écouter. Et la première étape de cet effort d’écoute, c’est de formuler les questions du lecteur/téléspectateur et non pas celles du journaliste. Combien de fois ai-je enragé devant mon téléviseur à voir les sentencieux Duhamel ou Elkabbach poser et reposer des questions de politique polititienne dont personne n’avait rien à f…, et dont ils savaient à l’avance qu’ils n’obtiendraient pas de réponse : “allez-vous vous présenter ? Allez-vous rejoindre untel ?…”

“Les questions ne sont jamais indiscrètes. Mais parfois les réponses le sont.” disait Oscar Wilde. Je dirais, pour le plagier, qu’il n’y a pas tant de questions stupides, que de réponses ineptes.

Il est vrai que poser une question, n’est pas un acte journalistique neutre. Poser un débat comme majeur quand il n’est qu’anecdotique est une façon d’orienter l’opinion. “Les parents homos sont-ils surtout des bobos ?” n’est pas une question que se pose la majorité. C’est donc une opinion déguisée, dont on va lire les arguments dans le papier.  C’est pourquoi, le choix de la question est délicat : il faut qu’elle corresponde à une vraie interrogation. Et qu’on y apporte une vraie réponse. Rien de pire que de frustrer le lecteur en ne répondant pas à son besoin d’information.

ELITISME ET ESPRIT GRÉGAIRE

Mais derrière le rejet de cette question, il y a bien plus. Il y a une condamnation de la bêtise populaire supposée. On ne va quand même pas se faire le relais, même indirect, d’un point de vue aussi stupide. Cette posture condescendante me choque. Cela suppose qu’il n’y a d’abord aucun doute possible sur la question, ce qui est loin d’être le cas. Il faut garder son esprit critique et douter le plus possible, y compris des points de vue consensuels (dans son milieu en tout cas).

Ensuite, cela suppose que le populaire est tellement idiot qu’il n’est même pas fichu de formuler bien le problème. On ne va pas s’abaisser à reprendre ses mots, ce serait dégradant pour le journalisme et pour la “bonne information”. Erreur majeure de pédagogie ! Quand un élève ne comprend pas la théorie des ensembles, que fait-on ? On prend un paquet de billes et on lui montre concrètement les choses, à partir de son expérience sensible. Si l’on veut transmettre cette information, il faut changer de registre et aller sur son terrain de jeu, à lui. Les journalistes, s’ils veulent s’adresser au plus grand nombre, doivent faire la même chose !

Enfin, il y a derrière le rejet de la question une forme de communautarisme élitiste. On ne pose pas ces questions malséantes entre personnes de bon milieu. Ou comment générer du politiquement correct et de l’auto-censure au kilomètre. Par mimétisme social et souci de plaire à son environnement homogène, on bride sa pensée. On s’interdit de réfléchir aux questions qui font l’objet d’un consensus dans son groupe d’appartenance. Cela ne développe pas la curiosité, ni la réflexion, deux qualités utiles pour des journalistes.

Cyrille Frank

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Crédit photo ©andrewmorrell via Flickr

« Casse-toi riche con ! » : la Une de Libé vous choque-t-elle ?

La Une de Libération du 10 septembre 2012

La Une de Libération du 10 septembre 2012

La Une de Libération d’aujourd’hui commence déjà à susciter la bronca sur Twitter. Et vous, vous en pensez quoi ?


Oui, le journaliste doit se faire marketeux !

Le “packaging” journalistique – Crédit : funkyah via Flickr.com

Le journalisme n’a pas pour vocation de délivrer la vérité à une foule crédule, et ignare. Son rôle est pluriel : informer mais aussi divertir, socialiser… rendre service. Et pour se faire, il doit absolument vendre son contenu.

Discussion intéressante la semaine dernière, lors d’une session de formation. L’un de mes stagiaires refuse presque de réaliser l’exercice que je lui propose : éditorialiser les commentaires qui se trouvent sous un article. Il s’agit de mettre en forme l’opinion des lecteurs, en l’occurrence leur avis sur la situation des urgences et pourquoi ça coince.

Pour lui, ce n’est pas du journalisme, ce n’est pas de l’information. Il s’agit d’opinions, rien n’est vérifié. Et cela n’a donc aucune valeur. On est dans le micro-trottoir, le Jean-Jacques Bourdin démagogue, le contraire de la vérification de l’information.

Argument recevable, il ne s’agit en effet pas d’information, mais d’opinion. Même si je m’interroge in-petto sur la vérification des témoignages qu’il effectue lui-même, en journaliste “de terrain”. Un avis recueilli “en vrai” n’est pas forcément meilleur et nombre d’experts s’expriment sur des domaines qu’ils maîtrisent mal.

Je lui réponds que les témoignages ne se substituent pas au dossier factuel sur la situation de l’hôpital en France, mais s’y ajoutent. Qu’ils n’ont pas valeur de preuve et qu’il convient en effet d’afficher un avertissement sur le caractère non-représentatif de ces opinions. Ce n’est qu’une sélection, parmi d’autres, des avis des lecteurs.

JOURNALISTE OU MARKETEUX ?

Mais mon argument ne porte pas le moins du monde. Ce qui en réalité dérange fondamentalement mon interlocuteur, c’est surtout le mélange des genres. Au fond, ce n’est peut-être pas inintéressant de demander l’avis des lecteurs. Il y a sans doute quelques témoignages ou opinions intéressantes à relever. Mais ce n’est pas au journaliste de le faire, mais à quelqu’un de la com’.

Il déplore même d’une manière générale ce travail d’animateur de communautés qu’on lui propose. Lui, a signé dans ce métier pour vérifier des faits, hiérarchiser l’information, être objectif et découvrir la vérité.

D’ailleurs en creusant un peu, il avoue que les commentaires en général n’ont pas d’intérêt et susciter l’avis des lecteurs, ce n’est pas du journalisme. C’est juste une technique pour flatter l’ego du public, une méthode de publicitaire qui ne correspond pas à son éthique et sa vision déontologique du métier.

Ces objections, aussi étonnantes qu’elles apparaissent au premier abord, venant de la part d’un jeune journaliste de la “social génération” ne sont pas sans fondement. Il est clair qu’elles soulèvent des questions sur le rôle premier des journalistes et leurs missions les plus importantes. Toutefois, je suis d’avis qu’elles cantonnent le métier à une vision étriquée, qui non seulement n’a jamais existé, mais qui en plus est dangereuse à bien des égards.

LE JOURNALISTE NE CHERCHE PAS A DIRE LE VRAI

Journaliste prophète ? Crédit : piaser via Flickr.com

D’abord, je serais plus modeste. Le journaliste est d’abord un passeur de plats. Il est chargé de transmettre des informations en vérifiant qu’elles sont correctes, de les hiérarchiser et les mettre en forme de manière à les rendre le plus digestes possible.

Il peut être sur le terrain ou travailler “au desk” à partir de dépêches armé de son téléphone et d’Internet qui lui permet aujourd’hui accéder plus vite à quantité d’infos.

Il peut écrire avec sobriété et la neutralité d’un agencier AFP ou y mettre plus de style, tel un gonzo-journaliste si cher à mon camarade blogueur Jean-Christophe Féraud. Il peut raconter des histoires passionnantes et véridiques, à la manière d’Alain Decaux ou se montrer  aussi précis et froid qu’un greffier.

Il peut aussi, à l’occasion, donner son opinion du moment que celle-ci est clairement identifiée dans des éditoriaux. Le bon journaliste sépare les faits des commentaires.

Mais le journaliste n’a pas pour mission première de dire la vérité, au risque de tomber dans le totalitarisme, la propagande et l’éducation des masses. La “pravda” (vérité en russe) doit nous indiquer la voie à ne pas suivre.

Les faits rapportés par le journaliste contribuent à permettre à chacun de se faire une idée du vrai, du juste, du beau, mais ce n’est pas à lui de les définir. Kant disait en parlant du beau qu’il doit pour l’artiste faire l’objet d’une finalité sans fin. Au final, le journaliste cherche à atteindre un élément de vérité, mais ce n’est pas son objet premier, pas ce qu’il transmet directement.

LES COMMENTAIRES INUTILES ?

Derrière cette idée, il y a une forme de mépris de la foule. L’idée élitiste que seuls les instruits, les experts, les sachants sont autorisés à s’exprimer. Tout ce qui n’est pas vérifié, et donc autorisé, doit être supprimé, ou mis sous le tapis.

La plupart des révolutionnaires eux-mêmes, à l’exception de quelques-uns comme Robespierre, pensaient que la foule ignare et affamée ne pouvait pas voter “en conscience”. D’où l’instauration d’un cens et de conditions de fortune.

On est sur la même idée. La foule est idiote, raciste, haineuse et mue par ses instincts les plus bas. Comme en témoignent les commentaires déplorables des sites d’information.

Je ne suis pas du tout de cet avis. Je constate comme tout le monde le grand déversoir des frustrations humaines que sont les commentaires. Mais trois choses :

– Dans ce flot émotionnel plus ou moins ragoûtant, on trouve des avis mesurés, intéressants, parfois réellement experts. Il suffit souvent de se donner la peine de chercher.

– Ce flot lui-même n’est pas inintéressant en soi. C’est un outil précieux d’analyse sociologique qui montre la perception du monde par monsieur “tout-le-monde”. Un baromètre qui mesure l’écart entre l’information et sa réception. Un moyen de comprendre le chemin qu’il reste à parcourir pour les passeurs d’information.

A une époque où l’on déplore l’éloignement croissant des élites, des politiques et de leurs administrés, il faudrait aussi couper ce rare lien qui relie le populaire aux producteurs d’info ? Pas d’accord ! La société se fragmente de plus en plus à force d’accentuation des inégalités socio-économiques. Pas question d’en rajouter sur ce point et d’occulter un des rares vecteurs d’expression publique du populaire. Oui cela ne vole pas toujours très haut, oui c’est plein d’erreurs et de mélanges. Et bien cela permet de déceler les sujets à travailler et la manière la plus efficace de transmettre l’info.

– Enfin, il y a une 3e raison qui mérite qu’on s’intéresse aux commentaires : si vous voulez convaincre quelqu’un, il faut d’abord l’écouter. Tous les commerciaux et les pédagogues savent cela et les journalistes doivent s’en inspirer pour transmettre l’information au plus grand nombre. La confiance passe par l’écoute qui ne vaut pas acquiescement. Et en matière de confiance du lecteur, les journalistes ont du pain sur la planche.

INDEPENDANCE OU COUPURE AVEC SON PUBLIC ?

 

Passe-plats – Crédit : cizauskas via Flickr.com

L’idée de séparer très clairement et de manière imperméable les métiers de journaliste et de la communication n’est pas nouvelle. Et son origine est respectable : il s’agit d’assurer l’indépendance éditoriale de la rédaction. Ne pas subir les suggestions de sujets en provenance des commerciaux pour leurs clients par exemple.

Refuser la dictature de l’audimat pour ne pas tomber dans la démagogie et le populisme semble également nécessaire. Encore que la tendance sur Internet soit aux antipodes de cela, via les outils de tracking généralisés qui accélèrent la course à l’audience.

Mais ces règles ne doivent en aucun cas être absolues. Le journaliste n’est pas un personnage éthéré situé au dessus de la foule et qui lui parle d’en haut, tel un prophète. C’est un individu situé dans la société qui doit s’intéresser aux problèmes de la société, et si possible du plus grand nombre. A ce titre, il doit connaître ceux à qui il s’adresse, il doit faire l’effort d’aller vers eux et de les comprendre pour mieux leur rendre service.

Et aujourd’hui, il y a urgence : les jeunes lisent moins de journaux, le zapping est permanent, l’attention du public est totalement éclatée : tv, radio, internet, jeux, mobile, pc… Nous sommes bombardés par des stimulus informationnels et il faut bien faire le tri.

Voilà pourquoi le journaliste doit aussi se faire promoteur de son contenu et donc un peu marketeux. Ce n’est pas nouveau et les éditeurs de magazines ou les titreurs de Libération ne font pas autre chose depuis toujours. Mais aujourd’hui, tous les journalistes doivent y passer : écrire le meilleur sujet ne suffit plus. Il faut aussi choisir le meilleur titre, définir le format le plus efficace. En gros, il faut packager son produit. Ce n’est pas sale, car l’objectif est noble : attirer le plus grand nombre et lui distiller de l’intelligence, par la bande.

Adapter l’intelligence au plus grand nombre, pour lutter contre les inégalités socio-culturelles, voilà un objectif respectable qui devrait motiver les jeunes journalistes ! Alors s’il faut faire des sondage, des diaporamas, des quiz, raccourcir les formats, simplifier le propos, personnifier les angles, ou éditorialiser les commentaires, oui, faisons-le ! Et ne déléguons pas ce travail aux communiquants.

D’abord parce que nous sommes les mieux placés pour adapter le fond et la forme. C’est nous qui connaissons les dossiers : rédiger un bon sondage nécessite de bien cerner le sujet. Ensuite, cela nous force à nous mettre à la place du lecteur et à développer le meilleur service pour lui. Une fois ce lien de confiance restauré avec le lecteur, le journaliste sera plus écouté et plus lu, y compris sur des sujets plus éloignés de ses préoccupations directes (international, économie…)

Il n’y a pas tout en haut une presse d’investigation noble et intelligente et de l’autre des titres superficiels, vulgaires et médiocres. 20 minutes est le seul journal qui est parvenu à réintéresser les jeunes à l’actualité, chapeau ! Le Parisien réalise un remarquable travail pédagogique, indépendamment de ses pages people ou faits-divers.

Il est de notre devoir de nous adapter au plus grand nombre. Avec équilibre pour ne pas tomber dans le racoleur ou la démagogie. Mais avec une certaine empathie et une compréhension de ses besoins, seul moyen de le pousser vers davantage de profondeur. A refuser ce travail, nous ne ferons qu’encourager les ghettos culturels pour riches. Ce n’est pas ma vision du “vivre-ensemble”.

Cyrille Frank

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Crédits photo : funkyah, piaser, cizauskas via Flickr

La socialisation contre l’information ?

La socialisation excessive, société de Bisounours ?

La socialisation excessive, société de Bisounours ?

La société hyper-socialisée vers laquelle on se dirige présente des risques sur l’information. Elle nous conduit à des contenus édulcorés, aseptisés, politiquement corrects. Et le responsable, c’est désormais nous-mêmes.

L’ABÊTISSEMENT DES FOULES PAR ELLES-MÊMES

Les médias de masse, la télévision en particulier, sont régulièrement dénoncés pour leur rôle d’anesthésiant social. Les fictions, les jeux, le divertissement en général seraient un instrument de contrôle politique, le nouvel opium des peuples, ou le cirque romain moderne.

De fait, certaines chaînes, comme Fox News pratiquent la désinformation à des fins politiques, tout comme certains patrons de journaux français

Mais voilà que grâce à Internet et aux réseaux, la vérité peut enfin échapper au contrôle centralisateur. Grâce à Wikileaks, aux blogs, aux forums… l’information transpire en dépit des efforts d’opacité ou de manipulation des puissants.

Sauf, qu’en réalité, ces derniers semblent avoir inventé, grâce aux médias sociaux, une nouvelle technique bien plus redoutable que la précédente : l’auto-lavage de cerveau. C’est désormais le public lui-même qui officie, la victime est son bourreau.

Grâce aux recommandations sociales – j’aime, retweets, partages – le public est son propre prescripteur et c’est beaucoup plus efficace que lorsque le message vient d’en haut.  Chose qu’ont bien montrée Elihu Katz et Paul Lazarsfeld dans les années 50, dans “the two step flow of communication” (supériorité des contacts interpersonnels par rapport aux médias).

Car ce qui est partagé par le public en majorité, ce n’est pas le dernier rapport parlementaire édifiant de la Cour des comptes. C’est le dernier buzz rigolo, la pub ENORME, le lolcat trop drôle, la gaffe monstrueuse du politique…

LA VANITÉ, MOTEUR DE CETTE SOCIALISATION POUSSÉE

Sur-représentation des buzz, polémiques, informations choquantes, amusantes, insolites. Ce qui s’échange bien sur les réseaux, est ce qui est différent, hors-norme et vecteur de plaisir pour le récepteur. Et qui rapporte des “points” de socialisation à son diffuseur.

Car il s’agit de plaire à son entourage. Nous sommes dans une recherche de séduction permanente,  pour gagner ce nouveau bien de consommation, la vanité, que les nantis veulent désormais s’offrir.

Un mécanisme ancien mais qui gagne en ampleur. “Il a toujours des bons liens Vincent’, remplace l’ancien “ah dédé il a toujours de bonnes blagues”. Mais c’est le même processus à l’oeuvre : gagner la sympathie de l’autre en lui procurant une satisfaction, et quoi de plus efficace que de le divertir ?

Les médias eux, gardent les mains propres. La démocratie agit de son propre chef : c’est elle-même qui partage, qui diffuse ce qu’elle aime. Et ce qu’elle apprécie en majorité, c’est le plaisir, l’émotion, le positif… Rarement du complexe, pourtant indissociable de l’accès à certains savoirs.

Les programmateurs télé racoleurs se replient toujours derrière le public qu’ils ne font que servir. “On leur donne ce qu’ils ont envie de voir”. Aujourd’hui,plus besoin d’argumenter : les programmes sont en self-service, le serveur ne peut être mis en cause.

LOL, société du plaisir, il faut divertir

LOL, société du plaisir, il faut divertir

LES RELATIONS SOCIALES ASEPTISÉES

La socialisation à tout crin a une autre conséquence : la neutralisation des discours, l’aseptisation des conversations. La langue de bois tant dénoncée atteint désormais tout le monde. Les réseaux nous ont transformé en politiciens.

Chaque individu ménage son électorat virtuel de followers, les conversations sur Facebook s’édulcorent, pour se limiter au plus petit dénominateur commun. Comment ne pas déplaire à 130 personnes si différentes, à qui l’on s’adresse désormais simultanément ? Ce que la sociologue Dannah Boyd appelle la convergence sociale. En n’abordant aucun sujet qui fâche, comme toute bonne maîtresse de maison qui bannît la politique ou la religion des conversations.

Du côté des médias, le rapprochement du journaliste avec ses lecteurs induit un autre risque, s’il est trop poussé : la démagogie, le “politiquement correct”. Quand on tisse des liens avec son public, on perd en indépendance. Le bon journaliste ne doit pas être dans l’empathie, mais dans la distance.

Il doit accepter de déplaire à son audience pour lui révéler des choses importantes. Pourra-t-il le faire aussi facilement demain au risque de perdre de son influence auprès de sa communauté ? Acceptera-t-il de dire du mal d’un personnage populaire, et de décevoir d’un coup tous les fans de ce dernier ? Surtout que l’impact sera visible, mesurable. X abonnés en moins au fil Twitter, et autant de “delike”.

La communication verticale, unilatérale conduit à l’autisme et à l’éloignement des médias de leur public. A l’inverse, trop d’empathie enferme dans une dépendance malsaine. Après la tutelle politique, les pressions économiques, la presse pourrait tomber sous la coupe d’un 3e et redoutable adversaire : son public.

Cyrille Frank

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Crédit Photo en CC : cbbbc et thierrimages via @Flickr.com

Klout, la bataille sociale se durcit

A l’avènement d’Internet et des “autoroutes de l’information”, l’optimisme était de mise. Les nouveaux outils promettaient de rapprocher les gens. L’entraide, l’échange allaient améliorer notre vie et nous rendre meilleurs. Triste constat : les réseaux en réalité rapprochent moins les gens qu’ils ne les sélectionnent.

MEDIA SOCIAUX, LA FIN DU MYTHE DE LA COMMUNION UNIVERSELLE

Les réseaux sociaux sont parvenus à réaliser peu ou prou la prophétie de Marshall Mc Luhan : nous voilà en plein village global. Les distances physiques ont été abolies, nous pouvons communiquer de mieux en mieux avec n’importe qui sur la planète, hier avec le téléphone, aujourd’hui avec du son et de l’image via Skype.

Pourtant le mythe de la grande communion mondiale, du rapprochement social universel a fait long feu. Malgré ses 450 amis, on discute toujours avec les 10 ou 15 mêmes (16 pour les femmes, 10 pour les hommes en moyenne selon Cameron Marlow, sociologue de Facebook). On pourrait bavarder avec ses contacts indiens, russes ou néerlandais. Savoir comment se passe la vie là-bas, comment ils vivent les évènements, quelle est leur vision du monde. Bref, étendre notre champ de perception pour mieux comprendre les choses.

Mais c’est avec son collègue de bureau qu’on échange tous les jours sur Facebook. Comme avec le PC Ultron X2200, ultra-puissant, qu’on s’est fait refourguer par un vendeur malin, ayant su flatter notre ignorance technologique crasse. On dispose d’un matériel capable de calculer les trajectoires des comètes, mais c’est pour écrire des messages furieux à son banquier qu’on l’emploie.

La réalité nous rattrape : les outils de communication ne remplacent pas le fond. Sans proximité intellectuelle, affective voire physique et sans les liens qu’on tisse progressivement avec les autres, la communication ne tient pas. De même que l’utopie d’une curiosité naturelle de l’être humain envers son prochain, très dépendant du niveau d’instruction et des normes éducatives assimilées depuis l’enfance.

UN DEPLACEMENT DES MODES DE SOCIALISATION

Est-ce à dire pour autant que les réseaux sociaux sont inutiles ? Certes non. Facebook a crée un espace intermédiaire tiède entre l’e-mail froid et le téléphone chaud. il permet de garder un oeil distant sur son second cercle d’amis et de maintenir un lien avec un groupe étendu d’amis. Ceux qu’on n’a pas le temps de voir, mais dont le sort ne nous est pas complètement indifférent. Ou garder un contact distant avec cette famille envahissante à qui on peut envoyer la photo du dernier, commenter le succès au bac du petit cousin… sans passer un quart d’heure au bout du fil. Finalement, Facebook, c’est un surtout un gestionnaire social, un outil de contrôle de son temps de communication. Beaucoup à ceux qui nous sont proches, moins aux autres.

De son côté, Twitter est un outil incroyable de réseautage et de découverte professionnelle. S’y fait-on des amis pour de vrai ? Oui, cela arrive, mais ce n’est pas la règle, pour la simple et bonne raison qu’une journée n’a que 24 heures et qu’il faut déjà satisfaire son premier cercle initial. Et puis, comme le savent les amateurs des anciens forums ou chatrooms, il vaut mieux parfois ne pas franchir le miroir d’Alice, sous peine d’être déçu. L’information textuelle, pauvre par nature sur le plan de la qualité d’informations échangées, permet de masquer ses défauts, ses manques. N’oublions pas que l’essentiel de la communication humaine est non verbale, comme l’ont montré les Erving Goffman, Bateson, Birdwhistell et autres chercheurs de l’école de Palo Alto.

Quant aux sites de rencontre, ils restent utiles  pour lutter contre la solitude urbaine et combler les besoins sexuels exubérants d’une société de plus en plus stimulée par  notre environnement. Ils facilitent la mise en relation en milieu urbain après la disparition des anciens lieux de socialisation : place du village, bals, café etc.

C’est donc plus à un déplacement des modes de communication qu’à un renforcement auquel on assiste. Le temps passé sur les réseaux sociaux commence d’ailleurs à empiéter sur l’e-mail, tout comme le jeu commence à prendre le pas sur le cinéma (jusqu’à une fusion entre ces deux univers, tel que le préfigurait Existenz ?).

La compétion socio-économique s'accroît - mediaculture.fr

Crédit photo © jlabianca via Flickr.com

LA COMPETITION AU COEUR DE LA SOCIALISATION

En revanche, les médias sociaux sont en train de devenir un puissant outil de sélection socio-économique. Quand tout le monde a le bac, l’internet haut débit, le dernier écran plat… il faut bien trouver de nouveaux critères de différenciation. Il n’y saurait y avoir que des premiers de la classe.

Les marques ont vite compris l’énorme avantage d’Internet : identifier les leaders d’opinion. Ceux qui sont écoutés et suivis par le plus grand nombre, si l’on en croît la théorie toujours suivie du “two step flow” de 1944. En s’adressant à eux et en les chouchoutant, on peut toucher la masse, à moindre coût. C’est comme cela qu’une poignée de blogueurs influents a pu profiter de la manne des agences de com’, fin des années 2000.

Mais les usages se déplaçant sur les réseaux sociaux, il fallait trouver de nouveaux critères d’influence. Et les marques ont élu Klout en la matière, quoi qu’on puisse penser de ce choix douteux pour mesurer l’influence sociale.

En offrant des avantages à ceux qui dépassent un certain score, elles ne font que renouer l’alliance avec les fameux influenceurs, espérant bénéficier par la suite de leurs relais, car ils ne manqueront pas de s’en gargariser.

Les employeurs aussi s’intéressent à la performance sociale de leurs futures recrues. Et privilégient déjà ceux qui ont su développer une certaine audience et dont ils espèrent bien profiter pour diffuser leurs messages, trouver des collaborateurs etc.

La compétition au départ purement symbolique pour capter l’attention devient donc de plus en plus concrète. Il y a désormais de vrais enjeux économiques : trouver un job, payer ses achats moins cher…

A l’heure où les inégalités de revenus reviennent au centre des préoccupations conjoncturelles de nos élus, cette nouvelle forme de sélection devrait les alerter. Non pas pour tâcher de le réglementer bêtement, par une loi inepte de non-discrimination Twitter à l’embauche. Mais en mettant les moyens sur l’éducation et la formation aux outils sociaux, à commencer par les employés du Pôle emploi.

Cyrille Frank

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Nouvelles technos : la tentation totalitaire

la tentation totalitaireLes nouveaux outils de socialisation ont changé l’échelle et la vitesse de diffusion des échanges. On est désormais bel et bien dans le “village planétaire” prophétisé par Marshall McLuhan. Pour le meilleur et pour le pire.

L’ère industrielle a inventé la solitude urbaine, la souffrance des individus perdus dans la foule anonyme et sourde. Cela a été de nombreuses fois mis en scène au cinéma par des films comme “Buffet froid”, “Chacun cherche son chat”, “Lost in translation”…

Dans les années 80 et 90, que ne rêvions-nous alors de proximité, de communication, de chaleur humaine dans nos cités déshumanisées? Cette place du village où tout le monde se parle et se connaît. Cette ambiance “Pagnol” où la parole est simple, bourrue mais sincère. Celle du “bonheur est dans le pré” qui montre des rapports humains si fallacieux en ville, si authentiques et joyeux à la campagne.

Mais c’est oublier que la proximité porte en elle les germes de la promiscuité. Le village est aussi lieu d’espionnage mutuel où les habitants sont sous le contrôle social permanent de tous. Un des thèmes chers à Claude Chabrol qu’il exprime avec brio dans “Poulet au vinaigre”, entre autres films.

Grâce à la magie des réseaux web, à la progression des taux d’équipements et des outils de communication, la vie urbaine s’est réconciliée avec la socialisation. L’avènement des forums, des chats puis aujourd’hui des réseaux sociaux rapproche les individus anonymes et solitaires.

Les sites de rencontre en ligne foisonnent, les communautés thématiques se multiplient, les différentes générations se retrouvent sur Facebook, les recruteurs et candidats se parlent directement sur Viadeo ou LinkedIn…`

LA FOULE TOTALITAIRE ?

Pourtant certaines pratiques, font parfois douter du progrès réel en termes de mieux vivre pour nos sociétés de cette “resocialisation technologique”.

Le défouloir des commentaires. La teneur des commentaires des sites d‘information laisse parfois songeur sur l’utilité de ces déversoirs à médiocrité : jalousie, a priori, racisme, haîne…
A tel point que certains sites comme Le Figaro choisissent de contrôler les commentaires avant leur publication (sauf pour leurs abonnés mais ils disposent de leur nom et adresse, ce qui limite les incartades). D’autres, tel Rue89 les ferment après 7 jours, non sans avoir remonté les meilleurs et masqué les autres. Passé l’euphorie du tout participatif, est donc venue la question de la sélection des meilleurs et de la chasse aux trolls

La rumeur. Celle-ci a trouvé un vecteur de diffusion très puissant sur Twitter. La vitesse d’usage inhérente à l’outil, le manque de précaution de quelques “influents”, les erreurs déontologiques de certains journalistes “cautions” , favorisent la diffusion des non-informations. On l’a vu avec le foisonnement de théories du complot après la mort de Ben Laden ou l’arrestation de DSK. Et plus récemment après le “teasing” de Luc Ferry sur l’identité d’un ancien ministre pédophile qui a suscité un flot de messages d’accusation terribles contre plusieurs cibles.

Le bashing planétaire. La mésaventure de la jeune Jessi dont les propos agressifs publiés sur Youtube a suscité son “lynchage” par les internautes, n’est que la face émergée de l’iceberg. De plus en plus d’enfants (et pas que) se disent victimes de moqueries et insultes sur Facebook et subissent ni plus ni moins que la méchanceté classique des cours de récré, mais désormais au su et vu de la communauté. La CNIL s’en est elle-même ému au point de rédiger des recommandations

La dictature de la norme sociale. Sans même parler de harcèlement, les réseaux sociaux font émerger une autre forme de violence : celle qui s’exprime par la compétition sociale autour des statuts Facebook. Cette mise en valeur permanente de soi, sa vie, son entourage auprès de sa communauté est cause de souffrance pour ceux qui ne peuvent s’aligner. Une pression sociale que certaines marques n’hésitent pas à accentuer pour mieux vendre leurs produits.

prison volontaireLES TECHNOS NE SONT PAS COUPABLES

Ceci n’est pas une charge aveugle pour dénoncer les nouvelles technologies. D’abord parce que leurs bienfaits restent dominants sur le plan de la socialisation, l’accès à la connaissance, la vie pratique…

Ensuite parce que l’usage des technologies n’est que le reflet de nos sociétés et de leurs valeurs. C’est d’ailleurs beaucoup plus effrayant, car le mal n’en est que plus profond. Ce n’est pas en supprimant Tweeter qu’on mettra fin aux rumeurs. Celles-ci existent depuis longtemps et Jean Noël Kapferer a bien montré que celle-ci ont une utilité sociale. Même si la visibilité, l’intensité et la diffusion de ces rumeurs, via les nouveaux outils, en accentuent la portée.

La question est donc : sommes-nous dignes de ces outils ? Avons-nous une société suffisamment mûre pour en profiter comme il se doit, sans tomber du côté obscur ?

L’individualisme de nos sociétés nous pousse à “la ramener” en permanence quand on gagnerait à écouter. Notre besoin d’égo nous conduit à exagérer la réussite de chacune de nos actions sur Facebook. Notre égoïsme nous amène à télécharger sans retenue, sans nous poser la moindre question des conséquences possibles pour les producteurs de contenu…

Bref, avec cette communication permanente liée aux nouvelles technologies, n’avons-nous pas mis un revolver chargé entre les mains d’enfants ? A la fin du film (assez médiocre par ailleurs) “8 mm”, Nicolas Cage demande au méchant qu’il s’apprête lui-même à torturer, pourquoi il a été si vilain. Et ce dernier lui répond : “j’en avais le pouvoir”.

Ce ne sont pas les outils, les nouvelles technologies qui sont en cause dans les dérives auxquelles on assiste, ce sont bien les choix que nous faisons. Même si le temps et l’adaptation à ces nouveaux vecteurs de communication en corrigeront certainement les plus grands excès.

Mais une chose me semble acquise, c’est combien nous sacrifions une part croissante de notre liberté pour un meilleur confort, que ce soit dans notre rapport aux réseaux sociaux, mais aussi à nos données personnelles. A l’instar des nostalgiques de l’ère soviétique, nous sommes en quelque sorte des “prisonniers” volontaires.

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédit photo via Flickr @hulk4598 et Noo

Ecriture web : la taille maximum est une hérésie !

écrirure web

©flickr.com en créative commons

“Les formats doivent être courts sur Internet, sinon le lecteur fuit”. Voilà l’une des opinions les plus communément admises sur le web et il faut dire qu’elle se vérifie souvent. Cependant, c’est loin d’être une règle absolue.

L’écran d’ordinateur, mode de réception particulier de l’information a imposé des contraintes particulières de lecture. C’est qu’on lit mal sur ce support lumineux et vibrant, au texte souvent trop petit, à résolution faible…

Jakob Nielsen, spécialiste reconnu de l’ergonomie estimait en 1997 qu’on lisait en moyenne 25% moins bien sur un écran d’ordinateur que sur du papier.

Cette étude qui a presque 15 ans reste toujours valide pour ce qui concerne les écrans de PC dont la qualité reste faible, comparativement au papier (les meilleurs écrans du marché sont à 110 dpi quand la qualité papier elle, se situe à 300). Des études 2005 menées sur les écrans “Cleartype” de Microsoft montrent que le gain en vitesse de lecture n’est que de 5%. Il reste encore de la marge par rapport au papier…

Conséquence : il faut écrire de manière plus efficace pour espérer retenir l’attention du lecteur. Et lui permettre de scanner la page, pour en tirer un sens minimal, même quand il lit en diagonale : structure pyramidale de l’écriture (du plus important au plus accessoire), intertitres informatifs, mots et expressions clés du texte en gras, listings…

Jakob Nielsen recommande aussi d’écrire court (3000 signes maximum) et de couper les textes en plusieurs papiers, en usant des hyperliens, afin de faciliter leur digestion par le lecteur.

Autant de règles bien connues des rédacteurs web, que leur rabâchent une flopée de formateurs, dont je fais partie. Il y a toutefois des nuances à apporter à ces recommandations.

PLUS COURT, CE N’EST PAS FORCEMENT PLUS SIMPLE

La longueur excessive d’un texte est dissuasive pour une majorité d’entre nous. C’est que nous n’avons pas que ça à faire,  lire des textes sur Internet, quel que soit leur intérêt. Il y a une compétition autour de l’attention beaucoup plus importante aujourd’hui, du fait de l’offre médiatique croissante et de l’explosion de la société des loisirs.

Mais attention à ne pas essayer forcer le calibrage d’un texte aux forceps. 3000 signes qui correspondent grosso-modo à une page Word, n’est pas une taille absolue à respecter. Vouloir dire des choses complexes en peu de mots, cela ne facilite pas la lecture car cela rend plus difficile la compréhension du sens.

La synthèse excessive, bien connue des philosophes et qui leur permet de condenser des idées complexes, pour faciliter notamment leur diffusion. Ainsi, Kant, orfèvre en la matière nous montre combien la synthèse excessive nuit à la lecture. La 3e définition qu’il donne du beau dans critique de la faculté de juger est édifiante :

“la beauté est la forme de la finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue en celui-ci sans la représentation d’une fin.”

Il faut pas moins de 2200 caractères pour expliquer cette phrase, et encore s’agit-il d’un remarquable effort de simplification.

L’usage de tous les termes et concepts compliqués permet de gagner en synthèse, de diminuer le nombre de mots employés. Mais la lecture est-elle plus facile pour le lecteur ? Non, bien au contraire !

Ex :

“La morale politique est aujourd’hui aux antipodes de l’évergétisme romain”

reste beaucoup plus difficile d’accès que ce paragraphe entier :

“La morale politique a bien changé depuis l’antiquité. Autrefois les consuls et magistrats romains, avaient obligation de se montrer généreux pour le bien public. Financement d’édifices, banquets, spectacles gratuits… Ils devaient dépenser pour la communauté, en contrepartie du pouvoir politique qui leur était confié. Aujourd’hui, c’est le contraire : ce sont les politiques qui pillent les biens publics”

La longueur d’un texte n’est donc pas le seul critère, ni le critère le plus important pour faciliter la lecture et la compréhension d’un texte.  Les deux aspects étant liés, car il est naturellement très difficile de lire un texte qu’on ne comprend pas. D’où la nécessité d’employer les termes les plus simples, compris du plus grand nombre.

ecriture web 2


SIMPLIFIER LE TEXTE SANS APPAUVRIR LE SENS

J’entends déjà les critiques de ce précept : mais à n’utiliser que des termes “basiques”, on appauvrit la langue, on baisse le niveau, on n’élève pas le public !

Eternel débat qui traverse l’école depuis longtemps : doit-on s’adapter aux écoliers ou ceux-ci doivent-ils s’adapter à l’école ? Le “profil d’une oeuvre”, synthèse expliquée d’une oeuvre littéraire, est-il une renonciation pédagogique ? Je ne le crois pas.

Soyons pragmatique et cessons, pour une fois, d’entrer dans de grandes théories, typiquement françaises (mais ce qui fait aussi notre charme). Si nous voulons être lus du plus grand nombre, il faut modifier nos habitudes d’écriture. De même que si nous voulons être compris des élèves en difficulté, il faut adapter notre pédagogie.

Les mots doivent être des véhicules de la pensée, pas des instruments de valorisation personnelle, de distinction et partant, de ségrégation sociale.

UN ARBITRAGE ENTRE SYNTHESE ET CLARTE

Il faut faire le plus court possible, c’est évident. Car le temps que l’on fait gagner au lecteur est un service en soi. Mais il faut parallèment, lui apporter une richesse, un contenu qui va le marquer et lui procurer une satisfaction.

Et pour se faire, il faut parfois prendre le temps nécessaire, sans tomber dans le délayage, ni la répétition (le rédacteur ne peut employer cette arme de la pédagogie, s’il veut retenir son lecteur qui n’est pas captif comme l’élève).

Il y a donc une alchimie compliquée entre l’explication qui prend de la place en nombre de mots et la nécessité d’aller au plus court.

Là entre en jeu la hiérarchisation des informations : quels sont les détails que l’on va sacrifier au profit de la lisibilité et l’accessibilité du plus grand nombre ? Quelles sont les informations les plus importantes qu’il faut lui transmettre, s’il ne devait en retenir que quelques-unes ?

Nous sommes dans une guerre de l’information, où il faut donner rapidement à ses troupes de lecteurs les 3 ou 4  infos les plus importantes avant le grand saut en parachute. Et derrière ce choix des mots et des informations, se trouve bien sûr une mission pédagogique et politique : fournir à nos lecteurs les meilleures armes intellectuelles pour se défendre dans notre société.

Une mission compliquée, un équilibre difficile qui requiert un peu schizophrénie et appelle à sortir de ce que l’on est soi-même. Oui, je connais le mot “schizophrénie”, mais mon lecteur, le connaît-il ?

Et pour répondre à cette question, naturellement se trouve la question de la cible : qui est celui à qui je souhaite m’adresser ? Quel est son niveau de langage, sa disponibilité, ses attentes ?

Autant de questions qui nous ont travaillé chez quoi.info et pour lesquelles nous espérons avoir trouvé des réponses pour le plus grand nombre. Le public nous dira prochainement si nous avons visé juste (lancement du site imminent). Il sera encore temps de changer la position du curseur…

Cyrille Frank

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