Elitisme ou populisme en presse, la porte étroite

Une Liberation 7oct 2010

Une de Libération 7 octobre 2010

Face à la censure de la Mairie de Paris à l’encontre de l’exposition controversée du photographe américain, Libération fait un pied de nez et affiche publiquement, à tous l’une des photographies les plus « scandaleuses ». Une démarche militante  qui renoue avec la grande tradition politique du titre. Et qui est cohérente avec sa ligne et son public.

Sauf que l’on reste dans un domaine très élitiste et très parisien qui ne risque pas d’intéresser les foules.

C’est surtout ce décalage social entre les journalistes de Libération et la population de gauche qui me frappe…

A l’heure des grèves massives contre la réforme des retraites, de procès Kerviel avec en arrière-plan, le sentiment d’injustice qui monte… Cette hiérarchisation éditoriale me laisse perplexe.

ELITISME OU POPULISME: LA PORTE ETROITE

Je donne raison à Libération et aux défenseurs de cette exposition pour toutes les bonnes raisons très bien expliquées par l’Express ci-dessus. Tiens précisément le titre qui a défrayé la chronique hier avec une Une précisément aux antipodes de celle-ci.

Une Express 6oct 2010

Une Express 6oct 2010

Car la Une de l’Express ce mois-ci est autrement plus dérangeante pour les raisons exactement inverses : elle verse très largement dans le populisme le plus abject. Avec ce minaret géant écrasant ce malheureux petit cloché en arrière-plan.

Avec ces sous-titres racoleurs :

-Le retour de la menace terroriste

-La poussée des fondamentalismes

-L’échec de l’intégration

-Les forces politiques qui en profitent

Ce qu’il y a d’insidieux et de scandaleux dans cette Une, c’est la mise sur le même plan de problèmes très différents réunis sous un seul et même mot-clé : Islam.

L’amalgame est donc évident : l’islam crée du fondamentalisme, du terrorisme, des problèmes d’intégration et tout cela profite à l’extrême-droite. Cette couverture n’est pas digne de l’Express et de son discours constant.

Alors que s’est-il produit ? Et bien une pression économique sur les ventes bien sûr.

Et c’est bien là la pire des pressions, car elle est engagée par un journaliste lui-même, qui s’il est honnête, ne doit pas être très fier de lui. Je me souviens encore de son discours à son arrivée à la rédaction en chef et ses propos rassurants sur la fin des Une racoleuses… La réalité s’accommode mal de la vanité des promesses.

RETROUVER UN EQUILIBRE

Entre les deux extrêmes évoqués en l’espace de deux jours, ma préférence va au premier. Au pire il ne sera pas lu, c’est tout. Mais c’est quand même dommage de ne pas profiter de son flambeau pour éclairer les foules.

Ce sujet de Libération était intéressant, légitime. Mais pas en Une !
Remettons un peu de hiérarchie en fonction du contexte social que diable… Un peu d’empathie n’a jamais nuit au journalisme.

« Il faut servir au lecteur ce qu’il veut et aussi, ce qu’il ne sait pas encore qu’il veut ». Absolument, mais la première condition est nécessaire à la seconde.

Plaire au public est une obligation morale pour la presse car elle conditionne la survie de cette industrie et cette brique essentielle de notre démocratie.

Cyrille Frank

Sur Twitter
Sur Facebook
Sur Linkedin

« Buzz Dati » : les médias coupables de dégrader l’information ?

Le buzz de Rachida Dati et sa "fellation"

Capture d’écran de la video du Post – ©Le Post

Face à la déferlante médiatique qui s’est emparée de cette anecdote, certains accusent les médias de dégrader l’information. D’autres s’attaquent à la médiocrité du peuple. J’y vois une manifestation de tendance.

RAPPEL DES FAITS

Le 26 août dernier, Rachida Dati interrogée en direct sur Canal+ (Plus Clair présenté par Anne-Sophie Lapix) utilise le mot “fellation” au lieu “d’inflation”.

La rédaction du Post s’empare du sujet, récupère un extrait vidéo et le publie sur son site dans l’heure qui suit l’émission. Le site pousse la vidéo sur Dailymotion dans la foulée où elle dispose de sa « chaîne », accumulation de ses vidéos taguées sur son nom (avec un slogan pas à jour « le mix de l’info ») mais qui révèle sa maîtrise des outils de diffusion virale.

dati-google-insight

Dati Google Insight

L’analyse des mots clés “rachida dati fellation” ou “dati fellation” dans Google Insight permet de suivre l’évolution du buzz dans le temps. Ces mots  clés présents dans le titre d’origine du papier montrent que le dimanche même, leur taux d’utilisation était déjà très fort (40% de recherches sur ce terme par rapport à l’ensemble des recherches de ce mot clé sur la période).

Mais cet indice n’atteint son apogée que le lendemain (100% de taux d’utilisation du terme sur la période).

Dati Google Insight 2

Dati Google Insight 2

Or un nouveau mot clé fait alors son apparition : “lapsus”. La courbe suivante montre que le dimanche 26, il est assez peu utilisé (20% environ), alors que le lundi il atteint 100%. Que s’est-il passé entre temps ? Et bien les médias traditionnels ont repris l’histoire et ce sont eux qui ont parlé de “lapsus”, terme qui n’a suscité un usage massif qu’après.

QUI EST RESPONSABLE DE LA PROPAGATION ?

Le site d’information Le Post, spécialiste du buzz, a donc initié cet emballement grâce à sa réactivité, la puissance de sa communauté et sa maîtrise des plateformes video,  en l’occurrence la présence en une de Dailymotion, rappelle Vincent Glad de Slate

Ce journal en ligne qui mélange information et rumeurs, faits et commentaires, politique et people, est ce qu’on appelle un “pure-player”, site né sur Internet et présent uniquement sur le réseau, à la différence de son propriétaire Le Monde, par exemple.

Le succès de la vidéo auprès du public qui a lui-même décuplé le relais via Facebook est prodigieux : 1,4 million de vues  24 heures après sa diffusion, un volume inédit.

Mais le relais des médias traditionnels ne s’est pas fait attendre. L’analyse chronologique des relais médias de l’affaire dans Google news montre qu’ils ont suivi le mouvement très vite.

Le Post – publication à  13h48
RTBF : reprise à  14h58
Tele Loisir : 15h11
Le Parisien : 16h17
Voici : 16h36
France soir : 17h12
Europe 1 : 17h13
Nouvel Obs : 17h23
Le Monde : 17h47

On voit bien qu’un peu plus d’une heure après la publication de l’article, les médias traditionnels, en particulier audio-visuels, se sont mis à relayer l’information, contribuant d’autant à son buzz.

Conclusion : cette histoire a intéressé autant la population que les journalistes qui n’ont pas attendu la sanctification du phénomène comme « spontané » pour en parler. Ils y ont contribué largement.

POUR QUELLES RAISONS ?

1- Il y a d’abord un facteur économique. La course au buzz c’est aussi la course à l’audience si importante sur Internet pour intégrer le top 5 des sites d’information, seul vraiment rémunérateur auprès des annonceurs. Les rédactions sont donc organisées de plus en plus autour de la réactivité de l’information et le traitement prioritaire de ce qui est chaud. En témoigne la multiplication des rubriques buz sur les sites d’info

2- L’amplification » people ». Parmi les premiers sites relais on compte Voici et Télé-loisirs dont le fond de commerce est l’info people de dernière minute. Ce sont aussi parmi les titres qui vendent le plus en ligne et sur papier : cela correspond à une attente lecteurs forte.

3- Un phénomène générationnel dans les rédactions web. Ceux qui sont aux commandes des sites d’info le week-end sont parmi les plus jeunes généralement (on confie les astreintes et permanences aux moins galonnés, sauf si compensation salaire intéressante : là c’est le contraire). Cette génération aime le people, le buzz, le LOL

trash news

trash news

UNE DEGRADATION DE L INFORMATION ?

C’est le point de vue de Michel Rocard qui, dans la préface d’un livre réédité (« Se distraire à en mourir » de Neil Postman) se désespère : « Nul besoin de tyran, ni de grilles, ni de ministre de la Vérité. Quand une population devient folle de fadaises, quand la vie culturelle prend la forme d’une ronde perpétuelle de divertissements, quand les conversations publiques sérieuses deviennent des sortes de babillages, quand, en bref, un peuple devient un auditoire et les affaires publiques un vaudeville, la nation court un grand risque : la mort de la culture la menace « .

C’est aussi le point de vue de Bruno-Roger Petit, du Post, qui accuse en premier lieu la populace : “Cet énorme buzz autour du lapsus de Rachida Dati, est une nouvelle preuve de la mauvaise santé de la démocratie française et de l’immaturité de la citoyenneté à la française. Si le niveau du personnel politique français s’est gravement effondré en dix ans, c’est aussi parce que les Français l’ont accepté et même demandé. « Donne moi du people et je te dirai qui je suis”.

Critique lapidaire  qui ne manque pas d’ironie quand le site initiateur du buz, est le même qui offre une tribune au contempteur de cette médiocrité publique. Cri de colère et de dégoût qui ne dérange habituellement pas le complice intéressé, lequel oublie régulièrement que son hébergeur et financier est coutumier de ce genre de révélations.

Mais cela ne répond pas au problème. Assiste-t-on en le cas d’espèce à une dégradation de l’espace public ?

La vidéo en tant que telle est un exemple plutôt bon-enfant de cet amusement qui nous prend tous à voir quelqu’un se vautrer en public. C’est le ressort principal d’émissions comme vidéo gags et cela ne mérite pas que l’on pousse des cris d’orfraie, contrairement aux commentaires parfois haineux et très choquants qui fleurissent sur certains articles d’actualité.

Le fait que les médias en revanche s’en emparent massivement et en rajoutent largement ne plaide pas forcément en leur faveur. Que les sites people et de faits divers creusent ce sillon, rien que de très normal, c’est leur positionnement. Je le trouve beaucoup moins justifié en revanche, s’agissant de sources traditionnelles d’information telles Le Monde, Europe1, Le nouvel Obs.

LE PROBLEME NE VIENT PAS DU PEUPLE

Contrairement au point de vue de Bruno Roger Petit qui révèle un mépris élitiste du peuple, à l’instar d’ailleurs de Michel  Rocard, je n’accuserais pas les citoyens mais une fois de plus ses dirigeants médiatiques et politiques.

On l’a vu, la course à l’audience infléchit la ligne éditoriale de titres d’information dont ce n’est pas forcément le crédo initial. Je ne trouve pas cela forcément scandaleux. C’est une adaptation à son époque et ce n’est pas un hasard si le mouvement vient d’ailleurs des jeunes journalistes web, beaucoup plus en phase avec la leur (d’époque).

Cela le devient quand ces sujets légers et drôles remplacent les papiers sérieux et que la mission d’information s’efface complètement devant le divertissement. Quand l’analyse politique du Monde se réduit aux chroniques amusantes de Raphaëlle Bacqué, je trouve que le sens et le service au lecteur y perdent. Tout est question de mesure, d’équilibre, de ligne éditoriale en somme !

De ce point de vue, je rejoins Michel Rocard, mais le problème une fois de plus vient essentiellement des médias, pas de ce peuple prétendument “malsain” ou « immature ».

RESPONSABILITE POLITIQUE

Enfin et surtout, critiquer les goûts des gens sans s’intéresser à l’origine de ceux-ci manque singulièrement de consistance.

Si le peuple regarde plus TF1 qu’Arte, c’est avant tout en raison des inégalités socio-culturelles liées aux défaillances d’un système scolaire massifié à l’abandon.

S’il se désintéresse de la politique, c’est que celle-ci ne lui a pas donné beaucoup de raison de s’y intéresser  et de lui faire confiance ces 30 dernières années. Voir le discrédit total dont est frappé la politique par mensonges accumulés, exactions, démagogies, racolages successifs et notamment depuis Mitterrand (n’est-ce pas Bruno ?) en qui le peuple fondait tellement d’espoirs.

S’il préfère des programmes mielleux cousus de fil blancs, c’est parce que ses conditions de vie et de travail déjà bien noires le poussent moyennement à apprécier Lars van Trier…

Arrêtons, nous journalistes et élites, de critiquer le mauvais goût des autres. Tâchons d’élever le public, mais sans le mépriser, avec pédagogie et patience et cessons de croire que les médias y puissent grand chose. Ce sont des thermomètres, pas des médicaments.

Cyrille Frank

Sur Twitter
Sur Facebook
Sur Linkedin

Crédit photo en CC ©synergy_one via Flickr.com 

Ne constituons pas des ghettos culturels pour riches !

Mise à jour 28 décembre 2014

Bilan, cinq ans après avoir écrit ce papier : une majorité de titres d’informations ont opté pour un modèle mixte, en partie gratuite, en partie payante. Médiapart, Le Monde, Le Figaro, L’Obs, Le Parisien, Libération, Les Echos, L’Equipe… Rares sont ceux qui maintiennent le modèle non-payant, financé par la publicité, tels le Huffington Post ou Slate.

Parallèlement, se sont développés Google News et Facebook qui sont devenus des distributeurs majeurs de l’information, opérant des hiérarchies fondées sur des critères purement économiques, accentuant les biais dramatiques et émotionnels

Ce que je redoutais s’est donc produit : l’aggravation des inégalités d’accès à l’information. Aux instruits, la presse payante de qualité, aux moins instruits (qui ne mesurent pas la valeur d’une bonne information), « l’entertainement » et la rumeur

Il est temps que la puissance publique remette de l’ordre dans la maison et réduise ses subventions pour les titres qui se coupent du plus grand nombre en instaurant un accès payant. Et réinvestisse cette manne publique dans des services d’information de qualité accessibles à tous…

Edwy Plenel se félicite du succès de Médiapart, consécutif aux révélations de l’affaire Woerth. Le site payant d’information a recruté plus de 5000 nouveaux abonnés en quelques semaines, se rapprochant du seuil de rentabilité. Une victoire de la démocratie ? Oui et non…

Dans une interview donnée à frenchweb, Edwy Plenel revient sur l’origine de son choix de business fondé entièrement sur l’abonnement. Il arbore le sourire et la bonne humeur de celui qui a eu raison contre tous (“nous étions les seuls au monde”) en défendant un modèle de presse en ligne payant.

Au cours de l’interview, il s’exprime longuement sur ses “amis de Rue89” (à 9:18 mn dans la vidéo), qu’il amoche pourtant assez sérieusement sur le fond.

 

“Qu’est-ce qui fait la rentabilité de TF1, de RTL et Europe 1, c’est pas l’information, c’est le divertissement . Il peut y avoir de très bonnes rédactions, mais la rentabilité elle est venue de quoi. la pub c’est les grosses têtes, la pub c’est la télé-réalité, la pub c’est la Star-Academy, c’est pas l’info qui amène la pub.

Donc mon doute sur le pari de mes amis de Rue89, c’est que si ils veulent gagner leur pari qui est une logique d’audience, avec des recettes publicitaires fortes, cela aura une incidence sur leurs pratiques journalistiques. Il faudra qu’ils fassent des papiers plus people, plus superficiels, plus accrocheurs, plus de buzz. Nous on fait des papiers raides, longs, durables, forts, lourds. On ne fait pas que Karachi ou Béttencourt.”

Ce passage est tout à fait éclairant de la philosophie profonde d’Edwy Plenel sur l’information, mais aussi sur la culture et l’éducation en général. Il se situe assez loin de ma manière de concevoir non seulement mon métier de journaliste, mais aussi mon devoir de citoyen.

PLENEL A LES MAINS PROPRES, MAIS IL NA PAS DE MAINS

J’ai envie de paraphraser Charles Péguy critiquant le rigorisme de l’impératif kantien pour émettre quelques objections au propos du grand Edwy Plenel. Je dis cela sans ironie, j’ai beaucoup d’admiration personnelle pour le journaliste, pour sa rigueur intellectuelle, ses qualités professionnelles, son engagement et son courage.

Péguy critiquait la raideur de Kant qui prétendait qu’un bon citoyen devait obéir coûte que coûte à la loi morale et notamment au principe supérieur de vérité. Ainsi, quand bien même un mensonge pourrait sauver un innocent, il faudrait s’en abstenir pour rester conforme à ce principe supérieur de vérité. D’où l’absence de mains de celui qui abandonne le malheureux à son sort. Discussion philosophique abstraite qui prendra une autre résonance avec la seconde guerre mondiale…

Quel rapport avec Plenel ? Ce même rigorisme par rapport au principe de vérité, dans le devoir d’information. Ce respect sacré des faits, du vrai au détriment du reste. Il y a du Kant chez Plenel : une construction mentale impeccable, un véritable système de pensée cohérent et implacable. Et en même temps un certain manque d’humanité, ou en tout cas de psychologie.

LES HOMMES SONT PLURIELS, LA PRESSE AUSSI

Pour Edwy Plenel, qui est représentatif d’une certaine vision de l’information, le seul rôle de la presse semble être celui d’informer. Je conteste ce point de vue non seulement aujourd’hui mais aussi dans son rapport à l’Histoire que je n’ai pas enseignée mais étudiée avec un grand spécialiste

Informer, divertir, servir, relier… voilà les quatre principaux besoins auxquels répond la presse depuis l’origine.

1-Informer avant tout bien sûr, former les opinions éclairées du citoyen votant, cœur de la légitimité démocratique de la presse. Mais s’arrêter à cela, c’est passer à côté de la psychologie humaine.

2-Divertir. Le divertissement a toujours été un des motifs forts de lecture et d’achat de la presse. Depuis la relation des événements de la Cour au peuple via la Gazette de Théophraste Renaudot au 17e s qui l’amusaient beaucoup, jusqu’aux faits divers sanglants qui ont fait le succès de La Presse d’Emile Girardin au 19es. En passant par les mots croisés, rébus, cartoons et autre friandises divertissantes du Monde.

D’ailleurs ce distingo entre information est très délicat. Quand finit l’information et quand commence le divertissement ? On le voit bien aujourd’hui avec une scénarisation de plus en plus forte de l’information politique qui tend à rapprocher la première du second, alors même que la thématique reste “noble”. Raphaelle Bacqué, avec tout le talent d’écriture qui est le sien en est l’une des plus éminentes représentantes. Qui décide de l’information noble et sur quels critères ? On le sent en filigrane chez Edwy, le seul critère qui vaille est cette capacité à éclairer le choix politique, j’y reviendrai plus loin.

3-Rendre service : ce sont les informations pratiques, les heures d’ouverture de la crèche, les adresses des services publics, les informations concernant les travaux sur la rocade… Bref, ce qui constitue l’un des plus forts ciment de la presse régionale vis à vis de ses lecteurs.

4- Créer du lien social : le journal est ce prétexte à discussion, cette occasion de débattre, échanger des idées, rencontrer l’altérité dans l’échange et la confrontation d’informations lues dans le canard. Les infos sont en ce sens une sorte de carburant social de premier ordre, remplacé depuis longtemps par la télévision, elle-même concurrencée aujourd’hui par Internet. D’ailleurs Edwy a pour le coup bien intégré cette dimension via la plateforme communautaire de blogs de Médiapart.

LA RENTABILITE DES JOURNAUX N’EST JAMAIS VENUE DE L’INFO

Ma conviction est que l’information citoyenne n’ a jamais justifié à elle seule ni la lecture, ni a fortiori l’achat d’un journal. C’est ce “mix produit” des quatre critères évoqués ci-dessus, comme on dit chez les marketeux, qui l’expliquait et l’explique toujours.

Il y a chez Edwy Plenel un biais égocentré dans sa conception de l’information et la culture. Il projette sur la majorité ses propres goûts, alors qu’elle ne représente qu’une conception élitiste. En réussissant à atteindre ses 60 000 abonnés, ce que je lui souhaite, Edwy aura réussi l’incroyable pari, encore plus impressionnant sous cet angle, d’attirer à lui lune bonne partie des élites intellectuelles de France. Je ne parle pas des cadres supérieurs ou chefs d’entreprise, mais plutôt des clercs : professeurs, universitaires, chercheurs, artistes, écrivains… la société de l’intelligence qui représente finalement pas mal de monde dans la mesure où elle englobe l’Education nationale, mais n’est qu’une portion minoritaire des Français.

Capture d’écran 2014-12-31 à 15.30.04

UN “GHETTO” CULTUREL DE RICHES

Voilà la grande crainte que je ressens vis à vis de Médiapart et autre Arrêts sur images. La constitution d’enclaves culturelles privées réservées à une élite sociale, celle ayant un certain niveau socio-culturel initial. A la « masse bêlante », les programmes plus ou moins abêtissants de la Star Ac ou de la télé-réalité décriés ci-dessus.

Non pas que j’en rende Edwy Plenel ou Daniel Schneidermann responsables, naturellement. Les deux défendent un projet de qualité avec passion et j’admire leur ténacité, leur abnégation, leur courage. Mais je m’interroge sur le résultat de pareilles fuites des cerveaux à échelle globale.  Le problème est bien d’ordre politique et économique. Avec un abandon progressif des missions de service public, en particulier l’école, sous l’effet conjugué d’une crise économique, d’une mondialisation dé-régulée et d’une politique nationale clientéliste et injuste.

Mais en se retirant des organes subventionnés par nous autres citoyens et sinon gratuits – du moins plus ou moins « indolores » car financés par l’impôt, Edwy et Daniel ne nous rendent pas un grand service. Ils réduisent la portée de leurs médias payants aux seuls instruits capables de saisir la valeur d’une information payante de qualité.

Ils accentuent ainsi, indirectement les inégalités socio-culturelles.

medias pédagogues ?

medias pédagogues ?

DU ROLE PEDAGOGIQUE DE LA PRESSE

Notre société se tourne de plus en plus vers le divertissement, vers le léger (dont le LOL est une incarnation), vers le plaisir. Pour plein de raisons éducatives, économiques, psychologiques… Mais de fait, la société des jeunes lecteurs a changé et modifie de façon très forte le fameux “mix produit” nécessaire pour vendre.

Un peu plus de divertissement et de superficiel que de sens, par rapport à nos aînés, la génération d’Edwy. On peut le déplorer c’est vrai, je ne me réjouis pas de voir des émissions débilitantes envahir complètement nos vies, à commencer par les séries américaines au scénario industriel, programmes d’une pauvreté affligeante qui colonisent tout l’espace culturel de nos médias audiovisuels.

Mais si je suis sûr d’une chose, c’est que la création et le succès économique de Médiapart et Arrêt sur images n’y changera rien. Edwy Plenel semble vraiment croire à la contagion positive de son modèle : « en pariant sur une réussite qui serait chimiquement pure qui aiderait toute la profession, tous les producteurs d’information sur le net et qui aiderait profondément le journalisme dans un moment de crise, c’est de montrer qu’on peut arriver en trois ans, à faire un journal indépendant, sans publicité, avec plus d’une trentaine de salariés, qui arrivent à l’équilibre ».

C’est assez naïf. Quand les deux auront fait les fonds de tiroirs des élites intello, il ne restera plus grand nombre de lecteurs cultivés à se mettre sous la dent. Et de toutes façons, le frein le plus puissant reste celui de l’éducation et du capital culturel.

Moi j’ai une autre méthode qui se résume à cette fameuse phrase : “il faut être dans l’avion pour le détourner”. C’est le principe de la pédagogie : s’adapter à son élève pour le faire progresser. Faut-il adapter Marivaux en langage « djeun’s » pour intéresser les banlieues ? Et bien soit ! Ce sera moins noble, moins beau, il y aura un peu de dégradation du message initial c’est vrai, mais au moins passera-t-il.

Ca marchera beaucoup mieux et au final, on « boostera le ROI culturel ». Je sais que deux écoles de pédagogie s’affrontent là, entre ceux qui ne veulent pas édulcorer le contenu pour maintenir une stricte équité de l’offre et ceux comme moi, estimant qu’il est urgent de mettre en place des approches différenciées, pragmatiques.

Accommoder le sens à la sauce plaisir, voilà mon pari à moi. Les lecteurs populaires ne viendront pas tout seuls, il va falloir les chercher. Il ne s’agit pas d’accuser les nouveaux médias qui s’attachent à faire leur travail le mieux possible. Le premier facteur de l’inégalité  culturelle qui se creuse reste le pouvoir politique à travers l’échec scolaire et socio-économique.  Mon message consiste juste à les inviter peut-être à tendre davantage l’oreille et la main en direction de ces nouveaux publics qui s’éloignent d’eux, sans comprendre qu’ils passent à côté d’une grande richesse. A faire peut-être un peu de compromis, sans dénaturer ni galvauder leur travail, afin de vulgariser et rendre accessible leurs contenus. Ce que fait bien Slate.fr (j’espère n’avoir pas invoqué le diable).

Il en va beaucoup plus que de la survie de la presse. Il en va de la cohésion sociale, de l’harmonie démocratique. Pour éviter de creuser encore davantage ce fossé culturel et ce mépris perceptible de ceux qui savent, qui consomment la bonne information, la bonne culture n’existe pas vis à vis des millions de “beaufs”.

Cyrille Frank 

Sur Twitter
Sur Facebook
Sur Linkedin

Sur Mediacademie.org (newsletter mensuelle gratuite des tendances, outils, modèles d’affaire du journalisme/production d’information)

Crédit photo via Flick’r @ aaronescobar et et @raisinsawdust

Non, Google n’est pas responsable de la standardisation journalistique

clones journalistiques ?

clones journalistiques ?

Dans un article intéressant, mais assez démago, Owni pose la question suivante : les journalistes écrivent-ils pour Google ? Le vil moteur est supposé pervertir les journalistes qui s’intéressent plus à l’efficacité SEO de leur prose qu’à la satisfaction de leurs lecteurs. C’est partiellement vrai, mais la responsabilité en incombe aux journalistes, pas à Google.

D’abord il convient de rappeler une évidence économique : le but de Google est de faire des profits, or pour se faire, l’entreprise a opté dès l’origine pour la satisfaction du client, plus que les autres. Son succès vient de sa capacité à délivrer des résultats plus pertinents, plus exhaustifs et plus rapides que les autres. Google ne s’est pas arrogé plus de 65% de parts de marché mondial et plus de 90% en france en forçant la main des utilisateurs (contrairement à Microsoft qui dans les années 70-80 a percé grâce à une (abus?) position dominante sur la distribution de matériel informatique.

Google dont j’observe avec une certaine inquiétude par ailleurs le développement tentaculaire, n’en est pas moins méritant sur son core-business : il a réussi car c’est le plus efficace, celui qui rend globalement le meilleur service aux internautes.

L’ECRITURE WEB C’EST SERVIR L’UTILISATEUR PAS GOOGLE

« L’écriture web » n’est pas destinée à Google, mais bien au récepteur final : le lecteur internaute.

Ecrire pour Google, c’est écrire d’abord pour le lecteur : faire concis et précis (titre et accroches efficaces) riche (liens externes, popularité, régularité), et accessible sur la forme (gras, paragraphes etc.)

Ce sont tous ces critères qui sont récompensés dans l’algorithme de classification de Google et le moteur ne fait qu’appliquer les bonnes pratiques journalistiques classiques, adaptées au support qu’est l’écran (la lecture est en moyenne 25% plus lente et difficile sur un écran que sur du papier selon l’expert reconnu du sujet Jakob Nielsen). Ecrire pour le web, c’est bien écrire tout court.

LA STANDARDISATION VIENT DES JOURNALISTES

S’agissant de la standardisation des formats sur le web, je rappelle que cela n’est pas nouveau. Il existe dans tous les médias, en particulier en télévision, et depuis fort longtemps. Qui n’entend la désopilante musique des actualités Pathé dans lesquelles le speaker enchaînait des phrases de 3km avec un ton nasillard et un vocable ampoulé ? C’était le standard de l’époque.

Aujourd’hui en télévision, il est à la mode d’entonner une petite musique ternaire qui alterne l’aigu et le grave pour appuyer prétendument un propos : c’est le fameux ton sentencieux et prétentieux de Capital : « derrière cette porte (respiration), des millions d’euros s’échangent » (abaissement de la voix sur la dernière syllabe).

Je ne parle même pas des clichés journalistiques qui témoignent d’un mimétisme socio-professionnel classique et dénoncée avec humour et auto-dérision sympathique par  Rue89 via le compte alertecliché

C’EST AUX PRODUCTEURS DE CONTENU DE NE PAS ABUSER

Ce qui est vrai , en revanche, c’est qu’il ne faut pas être dogmatique et appliquer bêtement des recettes de SEO sans les comprendre. Ainsi les titres avec « kickers » ne sont pas une obligation, mais c’est plus efficace en termes de lecture (et pas seulement de référencement!)

Ex :
« Retraites : le détail de la réforme du gouvernement » indique tout de suite au lecteur la nature du sujet, c’est un service à lui rendre dans la profusion d’information (l’infobésité dit-on chez les journalistes « tendance »)

Mais le titre :
« La réforme des retraites gouvernementale en détails » fonctionne très bien aussi. l’information essentielle se trouve toujours le plus tôt possible.

Il est vrai également que les titres d’articles de jeux de mots plus ou moins tirés par les cheveux ont de moins en moins lieu d’être sur Internet. Ce n’est pas la faute de Google, c’est la faute de nos modes de vie hystériques et de la concurrence de l’attention liée à la pléthore de stimuli (tv, radio, jeux, mobile etc…). Nous n’avons pas de temps à perdre, bombardés que nous sommes de messages. Attirer l’attention des lecteurs aujourd’hui c’est comme essayer de parler aux automobilistes sur l’autoroute : faut vraiment faire court et clair !

Titres 20 minutes

Titres 20 minutes

Il faut donc que les titres soient informatifs et concis s’ils veulent retenir l’attention des lecteurs et c’est ce que récompense Google, pas autre chose. Mais cela n’empêche pas d’être créatif et imaginatif sur les titres des pages d’accueil, comme le fait très bien 20minutes. A condition de veiller à écrire un titre d’article informatif pour permettre au lecteur de comprendre immédiatement de quoi on lui parle quand il arrive de la recherche, aujourd’hui et demain (il faut penser aux archives). Et pour s’adapter  aussi à tous les nouveaux modes d’accès à l’information : flux RSS, mobile etc.

Enfin l’algorithme de Google évolue constamment et les différentes techniques utilisées par les petits malins pour envoyer du trafic sur du mauvais contenu sont assez régulièrement sanctionnées. Google n’a pas envie de tuer la poule aux oeufs d’or et attache énormément d’importance à l’efficacité des critères de classification. Le jour où il cessera de le faire, il disparaîtra. C’est l’ancien éditeur d’AltaVista qui vous parle…

Google est un bon outil de recherche qui sert avant tout l’utilisateur. Si les titres web se standardisent, c’est d’une part dans l’intérêt du lecteur et d’autre part, par manque d’imagination et d’inventivité des journalistes.

Enfin, que le web soit plus orienté vitesse et efficacité est inhérent à l’usage majoritaire de ce média. Pour les titres plus incitatifs et ludiques, il y a le papier. A chacun son truc, comme l’a bien compris Libération. Enlever à la presse ce rare avantage concurrentiel par rapport au web, n’est vraiment pas charitable 🙂

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédit photo via Flick’r @Legoboy Production

 

A LIRE AUSSI :

Quand les journalistes se font marketeux, ce n’est pas chiant

Jour chiant- 11 août 2010 via Rue89

Jour chiant- 11 août 2010 via Rue89

Le 11 août dernier, Rue89, nous a montré comment réaliser une campagne de marketing viral en lançant la 2e édition de son #jourchiant. Une initiative réussie qui montre aussi la nécessité pour les journalistes de “marketer” un peu leurs articles.

LE #JOURCHIANT UN #JOURFASTE

Le hashtag “jourchiant est devenu n°1 des plus échangés et retwitté en France
. Il a été abondamment retwitté par la twittosphère influente et active : journalistes, blogueurs, professionnels des médias ou d’Internet… Au total 585 twitts ou retwitts sur #jourchiant (39 X 15) L’article de live-blogging de Rue89 affiche 56 000 visites sur l’article et 227 commentaires (A 12H30 le lendemain 12 août). Ce fût indéniablement le sujet le plus discuté de la journée du 11 août, du moins au sein de la twittosphère “influente”, c’est à dire des plus actifs et plus leaders d’opinion.

LES INGREDIENTS DU SUCCES

1- Un sujet pertinent

Le succès de cette opération virale repose aussi sur la cohérence avec la ligne éditoriale de Rue89. En l’occurrence le propos était pertinent : dénoncer les “marronniers d’été”, pratique journalistique traditionnelle qui consiste à édulcorer l’information en période estivale. Les journalistes parlent pas ou peu des choses graves pour ne pas fournir d’infos “anxiogènes” à leurs lecteurs durant leurs vacances. Ce qui était intéressant dans la démarche de Rue89, c’était le principe du témoignage qui ajoute une dose de représentativité à son propos. Les exemples donnés par les lecteurs eux-mêmes confirment bien le postulat de départ : oui, on en a assez de cette ligne éditoriale biaisée des médias durant les périodes de congés. L’information “sérieuse” ne s’arrête pas aux portes de l’autoroute A7.

2- Un sujet impliquant

Qui amuse, qui agace, qui enthousiasme, qui indigne… mais qui ne laisse pas indifférent.

Enthousiasme pour certains : “@coraliejaunet: Le #jourchiant de @rue89 est vraiment une bonne idée, non ?”

Indignation pour d’autres (lapin compris) :“@MMartin: #jourchiant @SylvainLapoix @tdebaillon @koztoujours @zinebdryef Le premier mot qui m’est venu, après un mot très vulgaire, c’est “indécent”…

Agacement : “@DESCHODT: heu… #jourchiant = resucée de viedemerde. On va avoir droit à des bouquins bientôt. #jourchiant #modeàlacon

Perplexité : “@SylvainLapoix: “le 11 août, #jourchiant !” Ah bon ? Société http://is.gd/ecKK9 (expand) Inter http://is.gd/ecK9o Eco http://is.gd/ecKLr Médias http://is.gd/ecKMr ” ou

@alicemkr + 1 Le #jourchiant c’est que sur Twitter. Moi j’ai passé une excellente journée! Avis aux No Life…”

Suivisme : ” @megaconnard: En ce #jourchiant suivez @megaconnard le mec le plus chiant de twitter. Sans compter l’opportunisme de bon aloi de Slate : “@slatefr: Chez nos amis de @Rue89, c’est le #jourchiant. Pas chez nous. De la lecture: http://bit.ly/9AB2RI http://bit.ly/d4xke3 http://bit.ly/bfSsRC

3- Une participation accessible

L’appel à contribution a été un succès indéniable car l’effort demandé était mesuré. Il s’agissait d’une participation facile et rapide qui suscitait l’engagement immédiat du plus grand nombre. On n’était pas dans le data-journalisme contributif de Wikileaks ou d’Owni qui requièrent davantage de temps et d’abnégation.

4- Un ton ludique

Crédit phto Eyecatcher

Crédit photo : Eyecatcher via Flick'r

Si le propos de fond est sérieux, le ton est humoristique. Il s’agit de repérer les “perles” de l’information assoupie, pas de dénoncer gravement les dérives d’une société en perte de valeur ou de démocratie, à la sauce Plenel. L’équipe de Rue89 s’est clairement amusée avec son sujet, n’hésitant pas à se bâcher les uns les autres sur Twitter dans une ambiance espiègle et rigolarde, à l’exemple de @Pierrehaski en personne :

“Un #jourchiant sans @Julien89, c’est comme un plat auquel manquerait une épice”

Et la réponse de @Julien89 : “Pfff, vous êtes déjà alcoolisés… @zinebdryef @pierrehaski @AugustinS @lucilesourdes @emmabonneau @francoiskrug @yannguegan #jourchiant“…

5- Une contribution valorisante

C’est un élément très important du mécanisme viral de ces sujets en chaîne, reliés par les hashtags #). Il faut impérativement que le participant soit valorisé socialement par son propos. La bonne idée de Rue89 est de permettre à tous d’être intelligents et de briller en société. On retrouve ce principe dans d’autres hashtags récents comme : #4motsavantlamort, #PourTousCeuxQui, #jesuisvieux. Faire plancher tout le monde sur un sujet identique pas trop dur,  afin de permettre à chacun d’exprimer sa lucidité, sa pertinence, sa créativité, son humour, sa sensibilité. En somme ces hashtags sociaux sont des exhausteurs de personnalité, et quel meilleur moyen pour susciter l’adhésion de la population active de Twitter, justement en recherche de visibilité sociale ?

6- Une force de frappe médiatique

La meilleure idée du monde ne suffit pas à lancer une opération virale, il faut que celle-ci puisse s’appuyer sur un relais médiatique fort. En l’occurrence, Rue89 a soigné l’exposition de son l’article en Une de son site, mais a aussi promu l’article sur Twitter, mettant une bonne partie de sa rédaction à contribution, à commencer par son patron Pierre Haski. @augustins, @YannGueguan, @zinebdeyef, @lucilesourdes, @emmabonneau @julien89 ou encore le compte officiel de la rédaction @rue89 ont donc relayé l’opération.

Rue89 nous a donc prouvé comment les réseaux sociaux pouvaient être utilisés pour augmenter son audience, sans pervertir sa ligne éditoriale ni abîmer son image (hormis auprès de quelques grincheux qui n’ont pas compris la démarche). C’est un exemple réussi d’une vraie synergie entre journalistes et lecteurs, porteuse de sens mais aussi de complicité. Et cela sans dotation :) . Mais ce succès viral est aussi la récompense d’un travail communautaire et journalistique de longue haleine appuyé sur un média. N’est pas Rue89 qui veut…”

Cyrille Frank aka Cyceron

Information politique en télé : cinq choses à changer en urgence

L’interview du chef de l’Etat par David Pujadas le 13 juillet dernier témoigne du manque de pugnacité de nos journalistes télé face aux politiques. Tutelle politique du service public, révérence historique, manque de préparation et différentiel de moyens. L’information politique télévisée doit changer.

David Medioni, journaliste à CB News,compare la prestation de David Pujadas au travail réalisé par Médiapart ces derniers jours. Il y voit fort justement une fracture journalistique entre ceux qui enquêtent et font leur travail de vérification tels Edwy Plenel et les autres, simples « passeurs de plats ».

Je loue comme lui le travail de Mediapart et pas uniquement sur l’affaire Bettencourt (voir leur enquête remarquable sur l’affaire Karachi). Mais attention aussi à ne pas réduire la vraie presse à celle qui révèle des scandales. Il y a de forts risques d’instrumentalisation comme le Canard enchaîné le sait bien. Il y a aussi un risque de dérive démagogique sur le registre Salut du peuple de Marat. Enfin, il ne faut pas oublier les petites victoires du quotidien qui consistent à simplement vérifier un fait, un chiffre, et les mettre en perspective.

Cela dit, cet épisode met en lumière ce que je redoute avec l’irruption sur le web des modèles d’information payants : une information à deux vitesses, un accroissement des inégalités culturelles. Aux classes aisées le décryptage et l’info coûteuse, aux classes plus modestes, la communication ou la rumeur sur le web ou en télévision, média encore dominant sur le plan politique.

La télévision reste de loin la source d’information numéro un de nos compatriotes (cf ci-dessous), son contrôle est primordial pour les politiques dans leur communication auprès des électeurs.  Le pouvoir a très bien compris cela, depuis les débuts de ce média, de De Gaulle à Sarkozy en passant par VGE ou Mitterrand.

Projet Mediapolis, information politique et citoyenneté à l’ère numérique (version française)

UNE TUTELLE POLITIQUE DEPUIS L ORIGINE

La nomination des patrons de l’audiovisuel public est sous le contrôle du chef de l’Etat via le conseil des ministres qu’il préside. Certes le pdg de France Télévision ne rapporte plus directement au ministre de l’Information comme c’était le cas du temps de l’ORTF. Il n’empêche, le lien de vassalité au plus haut niveau existe. On ne mord pas la main qui vous nourrit chez les gens bien élevés. Et lorsqu’on le fait, on se condamne, comme Patrick de Carolis en a fait l’expérience.

D’ailleurs, c’est la réforme constitutionnelle de 2008 qui a renforcé le pouvoir de nomination du chef de l’Etat sur une cinquantaine de patrons du secteur public.

Auparavant, la nomination des pdg de France Télévision ou Radio-France se faisait via le CSA. Il s’agissait de « mettre fin à une hypocrisie » selon le chef de l’Etat puisque les membres du CSA étaient partiellement désignés par le président. En réalité, seuls trois d’entre eux sont directement nommés par lui, sur neuf membres (trois le sont par l’Assemblée, les trois derniers par le Sénat).

De longue date en France, le service politique a été étroitement surveillé et encadré par le pouvoir et ceux qui ont réussi à perdurer dans ce métier, tel Alain Duhamel, ont su faire preuve d’une révérencieuse allégeance.  Sa prétendue « insolence » ou son impudente audace ont toujours été parfaitement tolérées et contrôlées par les pouvoirs politiques et l’intelligence du bonhomme était de donner l’illusion du combat. Comme ces matches de boxe truqués où le perdant désigné doit se battre en apparence pour ne pas éveiller de soupçon et entretenir les paris.

Cette révérence à l’égard des politiques a toujours surpris nos compatriotes étrangers. Certains se souviendront peut-être de cette interview de mars 1993 où des journalistes belges sidérés furent sèchement éconduits par François Mitterrand pour avoir posé une question gênante sur les écoutes élyséennes

De même, nos confrères anglo-saxons s’étonnent que nos journalistes ne reformulent pas les questions auxquelles les politiques se dérobent, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une réponse (la méthode BBC).

Les téléspectateurs semblent accepter plutôt bien ces dérobades institutionnalisées via une expression dédiée : la « langue de bois ». Ou alors, est-ce un facteur parmi d’autres expliquant la désaffection vis à vis de la chose publique ?

LE MENSONGE EN DIRECT NOUVELLE TECHNIQUE IMPARABLE

Depuis la campagne présidentielle de 2007, est apparu une nouvelle technique redoutablement efficace : le mensonge en direct. Le candidat Sarkozy, à l’instar de son opposante Ségolène Royal, ont raconté des sornettes, rabaissé ou exagéré les chiffres, affabulé devant les Français et ce, à de nombreuses reprises

Bien sûr les « bourdes », comme on a nommé par euphémisme ces erreurs à répétition, ont le plus souvent été relevées et critiquées dans la presse le lendemain, mais compte tenu du fort différentiel d’audience entre la télé et la presse, le mal n’était jamais corrigé.

Les politiques, fin observateurs, ont bien compris qu’en télévision, il faut surtout avoir raison en temps réel, à tout prix, même au risque de mentir ou de se tromper. Le risque est pleinement calculé, car on convainc arithmétiquement plus de monde qu’on en perd. Cf le schéma illustratif ci-dessous (les volumes de temps et d’audience sont illustratifs du mécanisme et non « scientifiques »).

differentiel audience tv-presse

differentiel audience tv-presse

MANQUE DE PREPARATION ET ASYMETRIE DES MOYENS

On a certes des doutes sur le professionnalisme de quelques présentateurs-journalistes lors de certains débats télévisés. Qu’il s’agisse de PPDA, Arlette Chabot ou David Pujadas, on a pu mettre leur faible pugnacité sur le compte d’un certain manque de courage. Celui de poser la question qui fâche, celui de rectifier un propos erroné, celui de reformuler une question. Compte tenu de la tutelle politique (France 2) ou économique (TF1), on peut comprendre humainement que nos journalistes vedettes ne se suicident pas professionnellement, mais on ne peut l’accepter sur le plan déontologique.

Mais à mon avis, le problème vient moins d’une soumission délibérée au pouvoir que d’un manque de préparation. Face aux politiques entourés d’une armée de conseillers et petites mains qui balisent leurs interventions télévisées, les journalistes ne sont pas de taille. Les élus et gouvernants arrivent souvent bien mieux préparés que leurs interlocuteurs, avec des chiffres, des faits, des arguments, une gestuelle, des mots et phrases « clés » pour faire mouche. Tel le fameux « monopole du coeur » de VGE en 1974.

De leur côté, les journalistes-présentateurs télé sont des généralistes, avec une bonne voire une excellente culture générale, mais experts de rien. Ils sont incapables de déceler les erreurs disséminées dans un propos un tant soit peu pointu. Les anciens « rubriquards » connaissant parfaitement les données précises de leur spécialité, ont laissé la place aux Polyvalents Populaires, les PéPés pourrait-on dire.

Nicolas Sarkozy peut donc déclarer, entre autres sottises, dans « J’ai une question à vous poser » sur TF1 en mars 2007 : « Le SMIC, c’est le salaire de la moitié des Français. » (15,6% selon l’agence Eurostat, à l’époque) sans être contredit sur le moment.

Ségolène Royal énoncer des chiffres ahurissants sur le nombre de femmes tuées par leurs conjoints, sans que son interlocutrice ne la corrige. Ou encore les deux candidats proférer des énormités sur le nucléaire français en direct, sans être inquiétés le moins du monde  durant l’émission.

CINQ MANIERES DE CHANGER LE TRAITEMENT POLITIQUE EN TV

1- Redonner leur place aux experts, chefs de rubriques, techniciens-journalistes. Et les impliquer dans les émissions en direct. Le généraliste ne sera là que pour animer l’émission, enchaîner les sujets et encadrer les débats.

2- Travailler collectivement pour mieux préparer les émissions à fort enjeu : avoir les chiffres et faits précis sur les sujets qu’on s’apprête à aborder. Pourquoi pas d’ailleurs un tableau de bord sur les murs du plateau de l’émission elle-même ? La pratique collective est aussi un moyen de se protéger contre la sanction politicienne : on ne pourra pas punir tous les coupables, coller la classe toute entière.

3- Il faut surtout instaurer un dispositif de vérification en temps réel des propos énoncés. Une cellule de « fact checking » qui pourra intervenir en direct au cours de l’émission pour corriger une erreur. Un nouveau concept d’émission pourrait même être inventé : « Droit de rectification », après le fameux et défunt « Droit de réponse ».

4- Mettre un terme à la tutelle politique directe sur le service public et permettre un contre-pouvoir des journalistes en cas d’abus (vote à la majorité absolue d’une motion de défiance à l’égard du pdg de la chaîne par les journalistes)

5- Changer les mentalités : reformuler plusieurs fois une question n’est pas une agression, corriger un politique n’est pas impoli. Inspirons-nous des méthodes d’interview anglo-saxonnes : être courtois mais têtu.

Il est vital pour notre démocratie que la télévision s’adapte à la vitesse de nos modes de vie qui donnent la primeur à l’instant *. Gare à cette société sans mémoire, de la réaction et de l’émotion. Comme les poissons rouges, elle tourne en rond.

* En témoigne d’ailleurs le temps qu’il m’a fallu pour retrouver sur Internet certains articles et vidéos de la campagne présidentielle 2007, pour la plupart effacés ou enfouis dans les méandres du web.

Lire l’article du post.fr : le gentil Pujadas passe les plats et offre une tribune au président

Et aussi via l’AFP : Interview Sarkozy par Pujadas: « une honte » pour le SNJ-CGT de France Télévisions

Cyrille Frank aka Cyceron

Avec son titre-insulte, l’Equipe est-il allé trop loin ?

Une de l'Equipe - 19 juin 2010

Une de l'Equipe - 19 juin 2010

Depuis cette Une du quotidien sportif et le drame ubuesque qui a suivi, les avis divergent sur la pertinence de ce sujet et son traitement.

Vue l’ampleur des conséquences pour l’équipe de France, mais aussi pour l‘image du pays dans le monde, se posent deux questions : fallait-il relayer cette info et était-il nécessaire de titrer l’insulte elle-même ?

LES ARGUMENTS CONTRE LA MEDIATISATION DE L’INFORMATION

– Cette insulte : « va te faire enculer, sale fils de pute » est courante dans les vestiaires, elle fait partie des moments habituels et inhérents au sport de haut niveau. Elle n’aurait jamais du sortir du cadre privé d’où elle émane. C’est la position de Raymond Domenech qui valide ainsi l’argument de « trahison » évoqué par Patrick Evra et Frank Ribéry.

– Ce micro-évènement n’est devenu un drame que via sa médiatisation. Toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout quand on est observé par la planète entière et quand les enjeux sont aussi importants, et pas uniquement sur le plan financier. On pense à l’image désastreuse de l’équipe de France  et donc du pays qu’elle représente, on pense au désarroi des amateurs et supporters, on pense au peuple souverain dont on abîme le rêve.

– Cette médiatisation relève d’une « peopolisation » néfaste de l’information destinée à vendre davantage de papier. Elle n’apporte rien sur le plan sportif, elle ne fait que créer le désordre.

– C’est un très mauvais exemple pour la jeunesse, c’est une banalisation de la grossièreté déjà vulgarisée et légitimée par le politique lui-même.

LES ARGUMENTS FAVORABLES A CETTE MEDIATISATION

– Cette insulte n’est pas anodine, elle est que la dernière illustration d’un problème global de comportement de Nicolas Anelka qui n’est pas nouveau. Relayer ce propos était important pour comprendre le problème profond de cette équipe de France qui a témoigné récemment de son naufrage. Car ce manque de respect des mots illustre aussi le manque de respect des consignes, Nicolas Anelka n’ayant pas accepté au cours des deux derniers matchs  le positionnement tactique qui lui était attribué par le sélectionneur.

L’historique de Nicolas Anelka et ses différents déboires dans de nombreux clubs empêchait de prendre cet évènement comme un dérapage isolé.

– Le rôle du journaliste est de médiatiser des informations qui ont du sens, qui apportent un éclairage sur un problème réel. Il doit être avant tout au service des lecteurs-citoyens, y compris si cela doit heurter les intérêts politiques ou financiers. Ici, il était utile au lecteur d’apprendre qu’il y avait un problème comportemental au sein de l’équipe de France, qui est avant tout la représentation de la République et pas n’importe quelle société « privée ». Raison pour laquelle elle doit rendre des comptes vis-à-vis des citoyens et ses représentants.

– Le journaliste est aussi un citoyen lui-même et il lui appartient de défendre les valeurs qui lui sont chères et d’avoir, pourquoi pas, une action réelle sur le cours des évènements. La conception du journaliste simple observateur neutre et impartial est une chimère et une hypocrisie.

LES ARGUMENTS CONTRE LE TITRE LUI-MEME

Le sujet est légitime mais la forme est contestable. Cette insulte violente reprise dans le titre est racoleuse et néfaste.

– Elle contribue à la dévalorisation des médias qui ne prennent plus la distance nécessaire par rapport aux faits, se contentant de relayer le propos  en Une, pour mieux attirer le chaland en jouant sur la fibre émotionnelle. (on disqualifie d’emblée le fond en mettant en avant la forme injurieuse).

– Elle amplifie inutilement la gravité de l’affaire en décuplant son caractère choquant. Ce qui est à l’origine de l’enchaînement dramatique des évènements qui tombent comme des dominos, poussés par un souffle médiatique « artificiel ».

LES ARGUMENTS EN FAVEUR DU TITRE CHOQUANT

Il fallait choquer car les propos, même tenus dans l’intimité d’un vestiaire, ne sont pas acceptables. Et c’est peut-être cette indulgence qui explique aussi le manque d’autorité du sélectionneur vis à vis de ses joueurs. D’autres avant lui n’ont pas hésité à écarter les fortes têtes (Anelka, Cantona, Ginola…) pour garder le contrôle sur le groupe.

– Sans pouvoir anticiper le mélodrame incroyable qui a suivi, l’Equipe a eu raison de lancer ce pavé dans la mare pour témoigner de l’ampleur du problème et appeler à la responsabilité de tous dans cet échec sportif patent.

– L’électrochoc était aussi une nécessité pour anticiper une refondation salutaire sur de meilleures bases à l’aube d’une élimination quasi-assurée.

UN « J’ACCUSE » MODERNE : LA DENONCIATION UTILE DES JOURNALISTES

Cette « affaire » sur un plan journalistique montre toute la difficulté de la déontologie de la profession. Elle confronte ce métier à ses valeurs profondes, à ses missions et ses limites.

De mon point de vue, le journalisme ne doit pas franchir la ligne de l’exécutif : elle ne doit pas servir de façon unilatérale un clan, un pouvoir quelconque, ou même une cause, au risque de passer dans le militantisme et la politique. En revanche elle peut et elle doit dans certains cas, prendre partie et ne peut s’abriter confortablement derrière une impartialité impossible. Le journaliste est aussi citoyen, il peut défendre des valeurs.

En le cas d’espèce,   je soutiens le sujet de l’Equipe qui était selon moi bien plus qu’un épiphénomène (et la suite des évènements tend à me donner raison). Sur la forme, je ne suis pas sûr que l’électrochoc de l’insulte en Une était nécessaire et je crains qu’elle ne crée un précédent dangereux pour les médias, façon tabloïd britannique.

Par son titre, l’Equipe a eu un réel pouvoir politique. Il a dynamité la fourmilière footbalistique et on peut se demander s’il n’a pas outrepassé sa fonction.

Je pense cependant qu’en l’occurrence, il a eu raison sur le fond, car il fallait dénoncer une situation exceptionnelle. Il est des cas où le journaliste doit sortir de sa modération pour faire éclater une vérité désagréable, pour crier « le roi est nu ! ». C’est la même logique qui a prévalu lors du fameux « J’accuse » de Zola, pour des motifs plus nobles et graves, mais pas différents sur le fond.

Par ailleurs, ne tuons pas le messager funeste comme dans l’Antiquité, ne confondons pas symptôme et maladie. Oui, les médias révèlent des scandales, ce qui crée du « désordre ». Mais ce désordre vient avant tout du scandale lui-même, pas de sa médiatisation. A oublier ceci, on prend un grand risque pour notre démocratie. L’auto-censure « positive » est l’arme des régimes autoritaires. Je préfère un peu trop de scandale que pas du tout. Et vous 😉 ?

Cyrille Frank aka Cyceron

Polémiques, Twitts-clashs, web-bastons… paroxysme de la société du spectacle ?

Pas un jour presque sans que n’apparaisse sur le réseau une nouvelle polémique, un  « twitt-clash », un « blog-bashing »… Querelles orchestrées par d’habiles provocateurs et suivies par la masse des internautes ravis du spectacle.

L’un des derniers épisodes en date, c’est le web-bashing de Guy Birenbaum à l’encontre de Jean-Michel Aphatie par. Et la réponse de l’intéressé qui a fait monter encore un peu plus la mayonnaise, à la grande joie du premier.

Ces épisodes de baston virtuelle sur le réseau sont foison, entretenues avec délectation et savoir-faire par des spécialistes du genre, ou simplement déclenchées par des leaders d’opinion, tel le dernier couple ennemi florencedesruol et vincentglad.

Je vous fais grâce de l’inventaire laborieux de toutes ces chamailleries qui font l’objet aujourd’hui de fils d’infos dédiés : tweet_clash, ou encore twittpoubelle

COMMENT EXPLIQUER CE PHENOMENE ?

Du côté des récepteurs d’abord vient une réponse facile : l’Homme un brin sadique, aime l’odeur du sang. C’est sans doute un héritage de notre nature animale, de nos instincts combattifs, de nos gènes et nos hormones. Mais je n’en dirai pas plus au risque de me fâcher avec les partisans de telle ou telle école scientifique. Quoi qu’il en soit, les manifestations de cette cruauté et ce goût du macabre ou morbide sont légion.

Rappelez-vous les attroupements passifs devant les bagarres de cours de récré. Ou les embouteillages monstres sur l’autoroute A13 dus aux conducteurs-voyeurs d’un accident mortel.
Ou même de façon encore plus structurelle, le succès constant des faits divers et multiples canards sordides

Mais ce goût du public pour l’affrontement a d’autres raisons plus subtiles, plus indirectes.

LUTTER CONTRE L’APATHIE (sans mauvais jeu de mot)

En ces temps de politiquement correct, de fusion sociale, de consensus systématique, les occasions d’assister à l’expression de points de vues et d’attitude divergente se font de plus en plus rares. Et selon la loi classique de l’offre et la demande, ce qui est rare prend donc de la valeur.

Enfin quelque chose qui nous sort de cette émollient sentiment que tout le monde est d’accord, partage la même opinion, est si tolérant, ouvert, moderne… Sentiment d’autant plus sensible parmi les classes  supérieures sur-représentées des twitteurs-blogueurs.

Ces affrontements créent aussi des événements artificiels dans nos vies tertiarisées derrière nos écrans qui manquent singulièrement de diversité, pour ne pas dire de piment. « Oulala, t’as vu ce qu’il a dit à la maîtresse ? »

Les polémiques permettent enfin de simplifier la lecture du monde, de l’actualité sur un mode binaire : d’accord, pas d’accord. Qui va de pair avec le j’aime, j’aime pas de Facebook qui annule toute nuance et réduit la communication à une question fermée.

DU COTE DES (VILAINS) ORGANISATEURS

La première raison tient à la création de trafic et de notoriété pour gagner en valeur médiatique, en influence. Etre « quelqu’un » sur la toile se mesure aussi à sa capacité à générer du bruit, du buzz.

Les nouveaux médiateurs des médias numériques ne font d’ailleurs qu’imiter les médias traditionnels, toujours enclins à exploiter la moindre polémique pour vendre. Qu’on se rappelle »Droit de réponse », « Piques et polémiques », « On ne peut pas plaire à tout le monde »… pour ne citer que les émissions de télévision.

Les bastons publiques permettent aussi de cultiver une distance savamment étudiée par rapport à la norme, celle qui permet d’être un socialement transcendant, à la fois extérieur et donc supérieur à la foule. Etre un poil grossier, libidineux, sordide ou de mauvais goût permet alors de véhiculer des valeurs plus positives que négatives au sein du milieu éduqué de la blogo-twitto-sphère.

  • L’honnêteté intellectuelle, de la transparence morale. Le message implicite est « je ne me pare pas de toutes les vertus, je reconnais même publiquement mes vices »

  • L’assurance, la force. « Même pas mal, je suis au dessus de ça, je maîtrise… » C’est Brice de Nice, le champion local du cassage potache.

  • Une certaine forme de courage. Celle de défendre ses positions, au risque d’y perdre la face. On est tout à fait dans le registre du film Ridicule où les mots sont comme des armes qui tuent socialement (voir video ci-dessus)


UNE TENDANCE EN HAUSSE ?

Difficile à confirmer sans une étude quantitative, mais j’ai le sentiment qu’en effet ce phénomène s’accentue à la fois dans les médias traditionnels et plus encore sur les médias semi-pro que sont Twitter et les blogs.

La société du spectacle semble s’être amplifiée sous l’effet des nouveaux outils et de la concurrence accrue des médias entre eux. Notre société des loisirs, notre temps libre et confort croissant (du moins pour les classes moyennes-supérieures) nous rapproche de cette vision décrite dans le film « Roller-ball », plus subtil qu’il ne paraît.

Les pulsions violentes d’une population oisive, qui explosent à force d’être réprimées par le consensus artificiel, maintenu par le jeu, la drogue et Big Brother. Remplacez la drogue par la TV… Cela ne vous rappelle rien ?

Cyrille Frank aka Cyceron

L’information sur le Web : s’unir ou périr ?

Réaction tardive à l’émission passionnante de Guy Birenbaum sur les modèles économiques de la presse en ligne. Bravo à lui pour la qualité de son plateau et ses relances à la fois incisives et pertinentes.

1) Premier sentiment : l’information seule ne paie pas sur le web ou sur le papier. Et ce n’est pas nouveau. Les quotidiens justifient aussi leur prix d’achat par les multiples services qu’ils offrent: petites annonces, météo, programme télé, résultats du loto… C’est notamment en raison de la concurrence des sites web pour ces services- au moins aussi importants que l’actualité -que la diffusion décline.

Donc, tous les sites qui se réduisent à proposer de l’info, aussi intelligente et intéressante soit-elle, me semblent voués à l’échec.

2) Il est devenu nécessaire de diversifier ses sources de revenus et potentiellement ses sources de diffusion : le web, le mobile, l’Ipad, mais pourquoi pas non plus le papier (via la presse ou l’édition). Cela n’a rien de rétrograde d’aller à la rencontre de tous ses publics, et surtout de trouver un moyen de financer l’info de qualité.

3) Il apparaît censé d’envisager une alliance entre sites d’info indépendants sur le web. Pourquoi ne pas proposer des offres de découvertes groupées ? Pourquoi pas des abonnements mutualisés pour augmenter la diffusion, quitte à diminuer aussi le revenu par abonnement ?

Derrière cette suggestion d’alliance, se trouve la conviction que le marché est trop réduit pour permettre à chacun de survivre. J’ai peur que la cible des amateurs d’info, suffisamment intéressés pour sortir leur porte-monnaie, soit assez réduite. 25 000 abonnés pour Médiapart, c’est déjà une belle performance ! (il me semble qu’au lancement , le point d’équilibre affiché était plutôt fixé à 70 000 qu’à 45 000). Quoi qu’il en soit, s’il faut atteindre le double pour être rentable, ça va être dur…

D’abord pour des facteurs structurels, la société évoluant probablement vers plus d’appétence au divertissement qu’à la connaissance ou compréhension du monde. Phénomène qui n’est pas sans lien avec la dépolitisation et désidéologisation du 21e siècle. Ensuite pour des raisons conjoncturelles. Inutile de préciser qu’en période de crise, on restreint les dépenses « superflues » comme la presse, dont on ne mesure pas l’intérêt immédiat (et qui est très dépendant d’un niveau d’instruction préalable).

Pour Arrêt sur images, Médiapart ou Rue89, on atteint (me semble-t-il) des maxima de lectorat web. D’où la nécessité de trouver des relais de diffusion et de revenus (très bien mis en oeuvre par Haski et son équipe).

La collaboration commerciale, l’échange d’articles pour faire baisser les coûts de fonctionnement par domaine de compétence, l’échange de liens sur le web, la médiatisation groupée pour augmenter l’impact et pourquoi pas la fédération des moyens pour développer des projets communs (canal TV, etc.) me semblent indispensables pour permettre aux titres de survivre.

Mais toute la difficulté consiste dans le même temps, à préserver l’autonomie éditoriale, la diversité de points de vues et la saine émulation journalistique. Plus facile à dire qu’à faire comme dirait Fokon Yaka. En tout cas, une piste à creuser, pour ne pas avoir à le faire dans autre dessein. Inutile de vous faire un dessin.

Cyrille Frank aka Cyceron

La communication contre l’information

Davanac et Cédric se sont livrés à une discussion brillante notamment sur les enjeux d’une information « participative ». L’occasion de réagir à leurs propos tenus sur l’excellent blog Blogguing the News.


Brillantes réflexions sur la nécessité de repenser le rôle des journalistes et de l’information en général.

Je reconnais l’art du contre-pied cognitif de Cédric qui a le mérite de repositionner le débat sur le plus important en effet.

L’information a un coût, a-t-elle pour autant une valeur ?

Naturellement oui, l’information a un coût de production. L’information à sa source vérifiée, comparée, hiérarchisée.

Parce que ces processus prennent du temps et que le temps, comme chacun le sait, c’est de l’argent. Il y a des blogueurs exceptionnels qui – de Maitre Eolas à Jules de Diner’s Room en passant par Hugues Serraf- sont capables de faire tout cela, en plus de leur « vrai » métier.

Mais ces prouesses relèvent de l’exception, de l’insomnie et que sais-je encore…

Pour la masse des autres personnes « normales », le travail d’information de qualité est un métier en soi qui requiert un salaire, sauf à disposer soi-même d’un héritage qui nous dispense de toute activité lucrative. Vous conviendrez avec moi que ce cas de figure est assez rare.

Donc oui, la production d’information, indépendamment de son mode de diffusion (papier ou web) n’est pas gratuite.

Mais là où je rejoins Cédric, c’est que ce n’est pas là que se crée la valeur principale pour l’utilisateur. Ce n’est pas ce pour quoi il est prêt à sortir sa bourse, en particulier depuis que l’information pure est devenue gratuite via Internet. La question est donc qu’est-ce qui motive donc l’achat d’un journal web ou papier aujourd’hui ?

La relation au détriment du contenu

Cédric tu y réponds bien par le mot « communication ». C’est le lien social, la relation aux autres au sens premier du terme. Il s’agit d’être connecté, de partager, d’échanger, de montrer (rôle de marqueur social du libé sous le bras). C’est la relation contre le contenu ou la communication contre l’information. Et Damien a raison de prêcher pour cette tendance, sinon nouvelle, en tout cas exacerbée par les technologies actuelles.

J’aurais néanmoins un bémol à émettre sur le fond par rapport à cela.

La communication n’est pas une fin en soi. Plus on la renforce au détriment de l’information, plus la Communication au sens large du terme s’appauvrit. Et c’est une tendance que l’on peut déplorer aujourd’hui du moins pour le grand public.

Quand l’information se réduit au lien, on tombe dans l’émotionnel pur, la polémique à tout crin, la discussion de comptoir. Tout ce qui rapproche les hommes mais n’apporte aucun enrichissement cognitif. La machine tourne à vide. Les rouages de la pensée ne sont alimentés par aucun carburant et le résultat est désastreux. En témoignent les commentaires souvent déplorables relevés dans le débat sur l’identité culturelle.

Il arrive alors un moment où le lecteur-citoyen tel l’enfant capricieux arrivé à maturité nous reprochera de lui avoir trop servi la soupe – ou les bonbons Haribo pour reprendre la métaphore. Il se tournera alors vers ceux qui auront le moins cédé à la facilité tout en faisant un effort de vulgarisation. Si tu manges ta viande je te donnes ton yaourt aux fraises.

Tiens voilà un article sur les Miss France mais jette aussi un oeil au passage sur cette info traitant du business de la télé, lequel va enrichir ta compréhension méta-linguistique du média télé lui-même.

Du rôle pédagogique des médias

Qui sommes nous pour décider de ce qui est bon ou utile pour les autres ? Ni plus ni moins que les héritiers des Lumières pour qui l’information devait servir de terreau à l’épanouissement d’un nouveau concept : la démocratie éclairée. Si l’on perd cela de vue, on perd un peu de ce qui fait la déontologie de notre métier. Divertir certes, rendre service assurément. Mais aussi former des citoyens acceptables qui iront voter pour nos représentants.

Cyrille Frank aka Cyceron

Copyright © alecdolce via Flick’r

1 6 7 8