Nouvelles technos : la tentation totalitaire

la tentation totalitaireLes nouveaux outils de socialisation ont changé l’échelle et la vitesse de diffusion des échanges. On est désormais bel et bien dans le “village planétaire” prophétisé par Marshall McLuhan. Pour le meilleur et pour le pire.

L’ère industrielle a inventé la solitude urbaine, la souffrance des individus perdus dans la foule anonyme et sourde. Cela a été de nombreuses fois mis en scène au cinéma par des films comme “Buffet froid”, “Chacun cherche son chat”, “Lost in translation”…

Dans les années 80 et 90, que ne rêvions-nous alors de proximité, de communication, de chaleur humaine dans nos cités déshumanisées? Cette place du village où tout le monde se parle et se connaît. Cette ambiance “Pagnol” où la parole est simple, bourrue mais sincère. Celle du “bonheur est dans le pré” qui montre des rapports humains si fallacieux en ville, si authentiques et joyeux à la campagne.

Mais c’est oublier que la proximité porte en elle les germes de la promiscuité. Le village est aussi lieu d’espionnage mutuel où les habitants sont sous le contrôle social permanent de tous. Un des thèmes chers à Claude Chabrol qu’il exprime avec brio dans “Poulet au vinaigre”, entre autres films.

Grâce à la magie des réseaux web, à la progression des taux d’équipements et des outils de communication, la vie urbaine s’est réconciliée avec la socialisation. L’avènement des forums, des chats puis aujourd’hui des réseaux sociaux rapproche les individus anonymes et solitaires.

Les sites de rencontre en ligne foisonnent, les communautés thématiques se multiplient, les différentes générations se retrouvent sur Facebook, les recruteurs et candidats se parlent directement sur Viadeo ou LinkedIn…`

LA FOULE TOTALITAIRE ?

Pourtant certaines pratiques, font parfois douter du progrès réel en termes de mieux vivre pour nos sociétés de cette “resocialisation technologique”.

Le défouloir des commentaires. La teneur des commentaires des sites d‘information laisse parfois songeur sur l’utilité de ces déversoirs à médiocrité : jalousie, a priori, racisme, haîne…
A tel point que certains sites comme Le Figaro choisissent de contrôler les commentaires avant leur publication (sauf pour leurs abonnés mais ils disposent de leur nom et adresse, ce qui limite les incartades). D’autres, tel Rue89 les ferment après 7 jours, non sans avoir remonté les meilleurs et masqué les autres. Passé l’euphorie du tout participatif, est donc venue la question de la sélection des meilleurs et de la chasse aux trolls

La rumeur. Celle-ci a trouvé un vecteur de diffusion très puissant sur Twitter. La vitesse d’usage inhérente à l’outil, le manque de précaution de quelques “influents”, les erreurs déontologiques de certains journalistes “cautions” , favorisent la diffusion des non-informations. On l’a vu avec le foisonnement de théories du complot après la mort de Ben Laden ou l’arrestation de DSK. Et plus récemment après le “teasing” de Luc Ferry sur l’identité d’un ancien ministre pédophile qui a suscité un flot de messages d’accusation terribles contre plusieurs cibles.

Le bashing planétaire. La mésaventure de la jeune Jessi dont les propos agressifs publiés sur Youtube a suscité son “lynchage” par les internautes, n’est que la face émergée de l’iceberg. De plus en plus d’enfants (et pas que) se disent victimes de moqueries et insultes sur Facebook et subissent ni plus ni moins que la méchanceté classique des cours de récré, mais désormais au su et vu de la communauté. La CNIL s’en est elle-même ému au point de rédiger des recommandations

La dictature de la norme sociale. Sans même parler de harcèlement, les réseaux sociaux font émerger une autre forme de violence : celle qui s’exprime par la compétition sociale autour des statuts Facebook. Cette mise en valeur permanente de soi, sa vie, son entourage auprès de sa communauté est cause de souffrance pour ceux qui ne peuvent s’aligner. Une pression sociale que certaines marques n’hésitent pas à accentuer pour mieux vendre leurs produits.

prison volontaireLES TECHNOS NE SONT PAS COUPABLES

Ceci n’est pas une charge aveugle pour dénoncer les nouvelles technologies. D’abord parce que leurs bienfaits restent dominants sur le plan de la socialisation, l’accès à la connaissance, la vie pratique…

Ensuite parce que l’usage des technologies n’est que le reflet de nos sociétés et de leurs valeurs. C’est d’ailleurs beaucoup plus effrayant, car le mal n’en est que plus profond. Ce n’est pas en supprimant Tweeter qu’on mettra fin aux rumeurs. Celles-ci existent depuis longtemps et Jean Noël Kapferer a bien montré que celle-ci ont une utilité sociale. Même si la visibilité, l’intensité et la diffusion de ces rumeurs, via les nouveaux outils, en accentuent la portée.

La question est donc : sommes-nous dignes de ces outils ? Avons-nous une société suffisamment mûre pour en profiter comme il se doit, sans tomber du côté obscur ?

L’individualisme de nos sociétés nous pousse à “la ramener” en permanence quand on gagnerait à écouter. Notre besoin d’égo nous conduit à exagérer la réussite de chacune de nos actions sur Facebook. Notre égoïsme nous amène à télécharger sans retenue, sans nous poser la moindre question des conséquences possibles pour les producteurs de contenu…

Bref, avec cette communication permanente liée aux nouvelles technologies, n’avons-nous pas mis un revolver chargé entre les mains d’enfants ? A la fin du film (assez médiocre par ailleurs) “8 mm”, Nicolas Cage demande au méchant qu’il s’apprête lui-même à torturer, pourquoi il a été si vilain. Et ce dernier lui répond : “j’en avais le pouvoir”.

Ce ne sont pas les outils, les nouvelles technologies qui sont en cause dans les dérives auxquelles on assiste, ce sont bien les choix que nous faisons. Même si le temps et l’adaptation à ces nouveaux vecteurs de communication en corrigeront certainement les plus grands excès.

Mais une chose me semble acquise, c’est combien nous sacrifions une part croissante de notre liberté pour un meilleur confort, que ce soit dans notre rapport aux réseaux sociaux, mais aussi à nos données personnelles. A l’instar des nostalgiques de l’ère soviétique, nous sommes en quelque sorte des “prisonniers” volontaires.

Cyrille Frank aka Cyceron

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Les théories du complot ne sont pas totalement irrationnelles

 La planète entre les doigts - Crédit photo en CC via Flickr.com ©dekenter

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Mort de Ben Laden, arrestation de DSK… l’actualité récente a donné lieu à des réactions de scepticisme massives de la part du public. Cette méfiance vis à vis de l’information officielle n’est pas que pur délire irraisonné.

Un sondage paru récemment montre qu’une majorité de Français (57%) ne croit pas à la culpabilité de DSK et pense qu’il s’agit d’un complot. Comme pour l’affaire Ben Laden, les théories du complot fleurissent et remettent en question l’information officielle.

Un phénomène de plus en plus courant vis à vis de l’information même si le caractère exceptionnel de ces deux évènements en accentue l’intensité. Une conséquence directe des nouveaux modes de production et de partage de l’information.

Communiquer le plus vite possible, à tout prix

Cette contrainte favorise les erreurs, les imprécisions initiales, les changements de version. Ce fut le cas lors des premières conférences de presse organisées par la Maison blanche après la mort de l’ennemi public numéro un.

Les informations officielles ou officieuses ne cessent alors de changer durant les jours qui suivent l’évènement : nombre de commandos, circonstances de l’assaut, motifs de l’immersion du corps de Ben Laden, collaboration ou pas du Pakistan…

Mais pourquoi vouloir communiquer si vite, au risque de se tromper et de devoir modifier son discours ? Pour garder la maîtrise du flux médiatique et en tirer un maximum de profit politique dit en substance le sociologue des médias Eric Maigret.

Il faut alimenter la machine coûte que coûte, nourrir les fauves pour pouvoir en prendre le contrôle. Même si cela signifie revenir sur ses déclarations, adapter le discours en fonction de faits nouveaux.

Cela rappelle la technique télévisée de Nicolas Sarkozy qui préfère affirmer avec fermeté des sottises en direct pour convaincre un maximum de citoyens, plutôt qu’afficher un doute ou une faiblesse plus honnête, mais moins efficace politiquement.

Dans le cas de DSK, la course à l’information conduit à se tromper d’une heure dans l’occurrence des faits reprochés à l’ancien président du FMI. Les premiers éléments livrés par la police à chaud ayant été contredits par le directeur de l’hôtel ce qui a démoli l’alibi de DSK.

Autant d’erreurs liées à l’emballement médiatique qui contribuent à instaurer un climat de méfiance vis à vis de l’information. Le public est dans une attitude ambigüe: il est à la fois demandeur d’informations fraîches qu’il consomme avec avidité et il a en même temps une réaction de rejet face à l’information mouvante, qui se construit en temps réel devant lui.

La vitesse grisante a pour prix l’instabilité des faits qui contribue à renforcer l’insécurité psychologique. Sentiment qu’il convient de combler le plus vite possible, et pourquoi pas par une théorie complotiste qui a le mérite de la simplicité.

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Orienter, voire manipuler l’opinion

Dans le cas de Ben Laden, les déclarations de la Maison blanche ont eu clairement pour but de décrédibiliser au maximum l’ex chef d’Al Qaïda:

– En le présentant comme un lâche qui s’est servi de sa propre épouse comme bouclier.

– En évoquant le prix de la propriété à un million de dollars, dans laquelle il vivait grassement pendant que son peuple vivait dans le dénuement.

La déclaration de John Brennan, responsable de la lutte antiterroriste lors de la conférence de presse à la Maison blanche le 2 mai 2011 est éloquente :

“Si l’on regarde le tableau, nous avons Ben Laden, commanditaire des attaques, vivant dans une propriété à plus d’un million de dollars, vivant dans une zone très à l’écart du front, se cachant derrière des femmes qui été placées en rempart devant lui. Je pense que cela montre à quel point sa légende a été fausse durant toute ces années. Et à nouveau, en regardant ce que Ben Laden faisait caché là, alors qu’il poussait d’autres personnes à mener de nouvelles attaques, en dit long sur la nature de la personne qu’il était.”

– En diffusant les images d’un vieillard esseulé et diminué regardant sa propre image sur son téléviseur, en contradiction avec l’image d’un chef de guerre fier et puissant.

– En communiquant par la suite sur la présence de cassettes pornographiques retrouvées dans sa propriété, découverte infamante pour un représentant de l’islam intégriste.

Dans le cas de DSK, les déclarations pleine d’assurance des avocats ou de ses amis font partie de cette bataille médiatique, cette guerre d’intox destinée à brouiller les cartes et discréditer le point de vue adverse.

Idem s’agissant de l’exploitation politique de l’évènement par le camp adverse : déclarations outrées de la droite sur l’image de la France prétendument ternie

L’opinion publique a acquis à ses dépends une certaine maturité face à l’information, échaudée par les manipulations précédentes dont elle a été l’objet : Guerre du Golfe “propre”, fausses armes de destruction massives, nuage de Tchernobyl aux frontières…

Désormais les enjeux de la manipulation de l’information lui sont clairs et elle n’hésite pas à remettre en doute les thèses officielles, dont un certain nombre se sont révélées des mensonges.

Les citoyens décryptent de mieux en mieux ces manoeuvres pour orienter leur opinion, mais revers de la médaille, ils en inventent aussi de nouvelles, imaginaires et plus ou moins fantaisistes.

La fonction sociale de plus en plus forte de l’information

Plus que jamais, il est nécessaire d’être au courant, de savoir de quoi l’on parle pour être relié aux autres, pour s’insérer dans la communauté. Il est désormais impératif d’avoir une opinion pour pouvoir prendre part à la discussion. Ceci, pour maintenir son prestige social, sa valeur symbolique dans la société, laquelle n’est plus simplement assimilable à son statut professionnel.

Il s’agit de montrer son intelligence, sa sagacité, son esprit critique, sa curiosité et son utilité pour la communauté. Il faut être quelqu’un “d’intéressant”, c’est à dire apporter quelque chose à l’autre. Reflet direct de notre société de consommation, les échanges sont de moins en moins gratuits. Ils doivent apporter de la valeur : informer, divertir, voire enrichir l’autre.

Les réseaux sociaux accentuent ce phénomène en matérialisant le niveau, la valeur de chacun : combien d’amis sur Facebook, combien de followers et de retweets sur Twitter ? Chacun peut désormais se mesurer, se juger, se jauger et prendre part à cette compétition sociale pour gagner son écot d’égo.

Dans ce contexte, la posture supérieure “de celui qui ne se fait pas berner” est fortement rétributrice. Les médias accentuent ce penchant naturel en proposant des angles “dessous des cartes” efficaces en termes d’audience :

Pourquoi le corps de Ben Laden a t-il été jeté si rapidement en mer ?
Le commando avait-il pour ordre de tuer ben Laden ?
Affaire DSK : qui est vraiment la victime présumée ?
Affaire DSK : l’Elysée avait des documents compromettants dès 2007

Par ailleurs, le besoin de savoir est également lié à cette volonté de partager, de communiquer l’information le premier pour en retirer une bénéfice maximal. D’où le cercle vicieux des médias qui s’adaptent de mieux en mieux à cette demande grâce aux nouvelles technologies.

Comme l’expliquent bien Slate, ou Rue89, les théories du complot permettent globalement de rationnaliser l’inepte et de reprendre le contrôle personnel du sens. Mais cette défiance a des origines pas uniquement irrationnelles.

Elle s’appuie sur de mauvaises expériences passées et aussi sur les tentatives bien réelles de contrôle de l’information par les politiques. Elle repose aussi sur l’accroissement de la vitesse de l’information, porteuse d’erreurs et de doutes. Une vitesse qui est toutefois réclamée par le public lui-même de manière ambigüe : il faut aller de plus en plus vite, sans faire d’erreurs toutefois.

De fait, paradoxalement, alors que nous sommes beaucoup mieux informés qu’autrefois, le scepticisme vis à vis de l’information progresse. Il ne faudrait pas que notre esprit critique en progression nous conduise au sollipsisme radical inhibiteur et destructeur. Lequel sape les fondements de notre démocratie et nourrit les extrêmes sur le thème : “on nous cache tout, on nous dit rien”.

Cyrille Frank

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D’où vient notre fascination pour les faits divers ?

fascination violence

Hypnotisme de la violence télévisuelle – Copyright en CC via Flick.comr ©mr_minimalist

Les faits divers plus ou moins sordides se multiplient dans l’actualité récente. Un filon juteux exploité par les médias, mais qui repose sur des motivations puissantes du public et notamment se rassurer, s’émouvoir, se socialiser.

Les faits divers sordides semblent occuper une place croissante dans l’actualité, comme en témoignent la tuerie de Nantes, ou la disparition des jumelles suisses il y a quelques temps. Claire Sécail, chercheuse du CNRS confirme cette intuition pour ce qui concerne en tout cas le traitement de l’actualité en  télévision.

Mais il semble bien que les autres médias soient aussi de la partie. Pour Patrick Eveno, historien de la presse, interrogé par Rue89, il n ‘y a pas plus de faits divers qu’avant,  “c’est la multiplication des canaux médiatiques qui explique le bruit médiatique beaucoup plus élevé” autour des faits divers”.

De fait, les journaux et pas seulement télévisés, n’hésitent plus à en faire la Une, reléguant les sujets internationaux ou de politique intérieure à une moindre place.

Cette hiérarchie de l’information glissante est dictée de toute évidence par des raisons économiques et de conquête d’audience. Mais le rôle des médias n’explique pas le succès des faits divers dont l’origine tient aux fonctions psychosociales majeures qu’ils remplissent.

1/ RENFORCER NOTRE SATISFACTION EXISTENTIELLE

Nous éprouvons du plaisir à observer les souffrance ou le malheur des autres, car cela met en exergue notre situation privilégiée, par contraste. J’ai un boulot pénible, mais moins que cet ouvrier. Je suis peut-être fauché, mais au moins, je suis en bonne santé. J’ai des soucis professionnels, mais je ne suis la proie d’aucun drame majeur.

C’est l’un des ressorts essentiels du voyeurisme à l’oeuvre dans les émissions de type “bas les masques”, “jour après jour” etc. De même est-ce l’un des facteurs du succès planétaire des fameux “Dallas” et autre “Dynastie”, comme le montre (entre autres choses) l’étude de Katz et Liebes dans les années 80. Les riches aussi souffrent, donc inutile d’envier ce monde d’argent finalement si malheureux, lui aussi.

Entendre les malheurs atroces qui touchent l’autre, c’est se rappeler qu’on a la chance de ne pas être soi-même une victime. Pour Michel Lejoyeux, professeur de psychiatrie à Bichat, c’est un mécanisme pour conjurer nos angoisses.

Une part non négligeable des informations que nous recherchons de manière générale a d’ailleurs pour but de conforter nos choix, nos valeurs, l’architecture mentale  que l’on s’est construit. D’où la difficulté à convaincre l’autre dans les discussions dont le but premier est surtout de renforcer son système primaire, comme le rappelle Aymeric. D’où la stratégie d’évitement des messages contraires à ses opinions préalables, à se convictions ou à ses choix.

De la même manière, une part du plaisir lié aux  films d’horreur consiste à se savoir précisément à l’abri. Idem pour la fascination vis à vis de ce qui est dangereux : les requins, les félins… Imaginer ou regarder ces souffrances atroces dont on ne sera jamais victime, c’est prendre conscience de la chance qu’on a, concrètement, physiquement… Il s’agit aussi un catalyseur d’angoisse – de là son succès auprès des ados -qui permet de la partager avec d’autres et de ne pas rester seul face à elle.

Fondamentalement selon Michel Lejoyeux, c’est la peur de la mort et “l’exigence sociale obsessionnelle de santé individuelle” qui explique cette fascination conjurationnelle pour la violence et les faits divers.

2/ EPROUVER UNE EMOTION A MOINDRE COÛT

Par projection de soi, observer le malheur des autres, via la perte d’un être cher par exemple, c’est souffrir un peu soi-même, mais sans trop souffrir quand même. Nous éprouvons le sentiment potentiel de la douleur sans pâtir réellement de ses affres, ni en intensité, ni dans le temps. La tristesse est un sentiment qui n’est pas déplaisant, tant qu’il est mesuré et facilement réversible.

L’émotion, qui nous sort de nous même, nous déconnecte de la raison, par contagion affective est source de plaisir car elle nous fait lâcher prise, nous permet de nous laisser porter et de nous apitoyer sur nous-mêmes.

ego larmoyant
3/ CELEBRER NOTRE EGO

Oui, car à bien y réfléchir, notre propension à nous projeter en l’autre et à éprouver des sentiments de compassion n’est pas étranger à un certain égoïsme. A travers les malheurs de l’autre, c’est aussi soi-même que l’on pleure : quand je pense que cette famille nantaise pourrait être la mienne, quelle horreur…

L’empathie et la compassion ont finalement un lien assez fort avec l’égo, l’amour de soi. Ce qui n’est pas pour autant une critique dans la mesure où elles sont un premier pas vers la compréhension et l’amour d’autrui.

4/ SE DIVERTIR

Les faits divers se prêtent particulièrement bien au story-telling de l’information, le feuilletonnage trépidant de l’actualité, avec ses mystères, ses rebondissements et l’épilogue espéré. Le cas de la disparition de la famille nantaise rassemble tous ces ingrédients qui nous maintiennent en haleine.

L’information devient fiction et nous divertit là encore, au sens de diversion qui nous éloigne des turpitudes et soucis de notre vie quotidienne.

5/ SE SOCIALISER

Le fait divers, en ce qu’il fait appel aux émotions et aux pulsions égotiques fondamentales (voir ci-dessus), intéresse tout le monde. C’est donc un sujet très efficace pour capter l’attention de son auditoire et susciter l’intérêt des autres.

Selon une étude britannique de 2006 par ailleurs,  nous semblons être meilleurs narrateurs lorsque nous racontons des potins, des faits très socialisants. Nos informations sont alors plus précises, plus complètes et mieux décrites.

Mais quand bien ne serait-ce pas le cas,  nous avons moins besoin d’être efficaces, car l’attention de notre auditoire est déjà gagnée au départ par la simple nature du sujet. Le fait divers remplit donc une fonction sociale essentielle, de même que le potin people ou l’insolite.

Les médias, en s’appuyant sur des ressorts psychologiques puissants, accentuent sans nul doute le phénomène, davantage qu’ils ne l’expliquent. Dans leur course à l’audience, ils flattent les instincts naturels de leur audience. Il faut se demander cependant si cela n’a pas pour risque d’augmenter l’accoutumance et la désensibilisation émotionnelle. C’est à dire le besoin d’augmenter l’intensité du stimulus pour obtenir le même effet. En d’autres termes, relater des faits divers de plus en plus sordides ou spectaculaires pour maintenir l’attention du public ?

Cyrille Frank

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Médias et information : sale temps pour la complexité

illustration bleu-vert cercles enroulés - Crédit photo en CC via Flickr.com ©alasis

illustration bleu-vert cercles enroulés – Crédit photo en CC via Flickr.com ©alasis

Les médias, et la télévision en particulier, ont tendance à gommer la complexité du monde. Ils doivent s’adapter à un public moins disponible qui exige des explications rapides. Ils répondent aussi à un besoin croissant de sécurité qui favorise les réponses simples et peu nuancées.

UN PUBLIC PLUS EXIGEANT ET CRITIQUE

La population a plus que jamais besoin de sens et accepte de moins en moins d’être dirigée sans comprendre ni être éventuellement consultée. C’est d’abord le résultat d’une amélioration du niveau d’instruction moyen de la population depuis les années 50, grâce à la démocratisation de l’enseignement.

La proportion d’une classe d’âge obtenant le baccalauréat est passée de  3% en 1945, à 25 % en 1975, pour atteindre 65,6 % en 2009. Même si ce chiffre cache des disparités puisque parmi les bacheliers, seuls 53% ont un baccalauréat général ( 25% obtenant un bac technologique et 22% un bac professionnel).

Cela, en dépit d’une baisse des performances de l’éducation nationale au cours de la dernière décennie, et malgré une maîtrise des savoirs de base (orthographe, grammaire, calcul) qui semble en recul par rapport aux années 1920.

Il n’en reste pas moins que la diversité des savoirs s’est accrue et que le niveau moyen d’instruction des Français s’est élevé.

A cela s’ajoute une maturité croissante du citoyen face à l’information. 50 ans de télévision sont passés par là. Gavés de journaux TV, de reportages, débats politiques, ou publicités, les téléspectateurs décodent de mieux les modes de communication et se montrent de plus en plus critiques face aux médias ou aux politiques.

Déçus par les différents fiascos médiatiques (guerre du Golfe, Timisoara, Outreau…), ils sont devenus méfiants vis à vis des journalistes. Phénomène accentué par le fait que les représentants les plus visibles de la profession -ceux qui officient en télévision- font preuve d’une révérence voyante.

Une perte de confiance lente mais constante qui est rapprocher historiquement du discrédit qui frappa les journaux “va-t-en-guerre” après la première guerre mondiale. Et entraîna une chute considérable des tirages après 1917

La concurrence de l'attention

La concurrence de l’attention

UN PUBLIC DE MOINS EN MOINS DISPONIBLE

Mais parallèlement à cette exigence croissante de sens, le peuple ne peut y consacrer qu’un temps de plus en plus réduit. Son attention est désormais concurrencée par le divertissement, le jeu, la socialisation qui empiètent sur la recherche d’information et la construction d’un système cohérent de compréhension du monde.

Il faut donc aller à l’essentiel, divulguer rapidement des clés d’interprétation pour laisser du temps aux autres activités de plaisir ou d’ego.

D’où le succès des formats courts, tels 20 minutes ou de synthèse (“les clés de l’info”, “le dessous des cartes”). D’où le succès en librairie des ouvrages de vulgarisation permettant de rattraper rapidement son retard culturel (la culture G pour les nuls, les grandes dates de l’Histoire de France…)

D’où sur Internet la généralisation de l’écriture web pour augmenter l’efficacité journalistique afin de capter une attention de plus en plus rare et fugace. Et l’ensemble des nouveaux formats plus rapides et digestes pour s’adapter aux nouveaux modes de vie du lecteur : infographies, diaporamas…

Une tendance à rapprocher du “unique selling proposition” inventée par la publicité américaine des années 40. Cette simplification du message publicitaire réduit à un seul argument de vente devient l’angle principal d’un papier, le message essentiel.

UN BESOIN D’ECHAPPER A L’INSÉCURITÉ

Bombardés d’informations en permanence, nous subissons une pression psychologique nouvelle : celle d’être confrontés davantage à l’horreur du monde.

Ainsi découvrons-nous chaque jour ces prêtres pédophiles, ces chiens meurtriers, ces catastrophes mondiales ou ces insurrections sanglantes… Connaissance nouvelle de faits anciens qui tend à nous faire croire à une régression de nos civilisations : “mais dans quel monde vit-on ?”

Les médias produisent donc un sentiment d’insécurité en améliorant notre connaissance des problèmes ou en grossissant l’ampleur de ceux-ci, à des fins de dramatisation et d’audience. Ainsi du nombre de voitures brûlées dont l’augmentation depuis 2005 traduit surtout un meilleur recueil des données, tout comme l’augmentation du nombre des incivités à l’école tient aussi à la mise en place de la base Signa.

Une peur diffuse accrue par l’exploitation politique des faits divers de l’actualité pour discréditer le camp ennemi, ou prouver sa propre efficacité. On ne compte plus le nombre de mesures adoptées dans l’urgence pour répondre à un drame, dispositions généralement inefficaces, non appliquées, voire absurdes

Or, face à ces informations angoissantes qui augmentent notre sentiment d’instabilité psychologique, nous nous replions vers la fiction et le divertissement. Et ce phénomène contamine aussi l’information via des JT édulcorés, pacifiés, story-tellisés. Ce n’est pas un hasard si le Journal télévisé le plus fort dans ce registre est celui qui a le public le plus âgé et le plus inquiet : le 13h de JP Pernaut sur TF1.

OCCULTATION VOLONTAIRE DE LA COMPLEXITÉ

Notre besoin d’échapper à l’angoisse existentielle accrue par une meilleure connaissance du monde, nous conduit à privilégier inconsciemment les réponses simples.

La simplicité est rassurante, stable et plus confortable que la multiplicité ou l’interaction des causes. D’autant que les facteurs d’explication sont généralement si nombreux et conjugués qu’ils génèrent l’angoisse de l’incertitude.

Notre pouvoir d’achat stagne ou décline ? C’est la faute de l’Europe et de son euro trop fort, ou de la Finance internationale qui se gave sur le dos du travailleur, ou de ces Français qui s’accrochent à leurs privilèges…

Les médias renforcent d’ailleurs cette tendance à la simplification pour gagner en impact (voir ci-dessus) et apporter ces réponses tant attendues. Difficile de dire à nos enfants-citoyens: “pas si simple, c’est plus compliqué que cela, le monde est gris” (mélange peu emballant de noir et blanc)

A échelle micro ou macroscopique, la complexité est synonyme de fragilité. Une molécule complexe a plus de chance d’être dissoute au contact d’une autre qu’une molécule simple. Une structure métallique alambiquée résistera moins à la tornade qu’un modèle élémentaire offrant moins de prise au vent. Un esprit animé de concepts complexes et variés sera plus sujet au doute qu’un esprit binaire.

La simplification est un mécanisme d’auto-protection pour gagner en résistance mentale et se protéger de ce fameux doute déstabilisateur. Un phénomène classique étudié en psychologie sociale : l’exposition sélective aux messages. Les consommateurs ou électeurs évitent les messages qui ne conforment pas leur opinion préalable ou leur système cohérent de pensée.

Ainsi, après avoir acheté une voiture, le consommateur évite soigneusement toute publicité d’un autre modèle susceptible de lui faire regretter son choix. Ou les électeurs d’un parti évitent les discours du clan opposé ou résistent intérieurement à l’argumentation susceptible de déstabiliser leur opinion préalable, résultat d’un système cohérent et stable.

Besoin d'utopie

Besoin d’utopie

LA SIMPLIFICATION : UN BESOIN D’UTOPIE

La complexité est angoissante car elle entrave l’action. La peur des conséquences en cascade d’une action impliquant de nombreux acteurs et paramètres conduit à ne rien faire, à l’image des Ents du Seigneur des Anneaux paralysés par l’analyse extrême de la moindre décision.

Attention, chasser Ben Ali ou Khadafi du pouvoir c’est ouvrir la voie aux islamistes, plonger la région dans la guerre civile, risquer une nouvelle crise du pétrole…

A contrario, Wikileaks traduit un besoin de réenchantement du monde par l’action : on ouvre les vannes de l’information et on verra bien. Au diable l’analyse des conséquences potentielles des révélations. Dieu reconnaîtra les siens. Et foin de tergiversations, l’état du monde et la corruption des Etats exige des mesures rapides et fortes.

De même les discours simplificateurs sur le rôle déterminant des nouvelles technologies dans les révolutions arabes révèlent autant un besoin de “comprendre” rapidement le complexe qu’un désir d’utopie. Et si on avait trouvé le rempart ultime contre les dictatures : les nouvelles technologies de l’information ?

Un besoin d’autant plus fort qu’il se nourrit du vide politique qui semble totalement impuissant à résoudre les problèmes du monde globalisé et par la même complexifié.

Méfiance toutefois car les réponses simples sont rarement les meilleures et conduisent à de profondes déconvenues, comme en attestent l’effondrement des idéologies successives. La pédagogie de la complexité elle est plus ingrate, plus lente et difficile, mais elle a le mérite de répondre à notre besoin de sens sur la durée. Mais comment en convaincre les politiques dont l’agenda électoral se situe à court terme ?

Cyrille Frank

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Les curators peuvent-ils nous soigner de la contamination marketing ?

curation ou contamination maketing ? mediaculture.fr

Curation ou contamination maketing ? Crédits photo en CC via Flickr.com : ©philoufr

La “curation”, nouveau terme en vogue, rejoint le panthéon des “buzz-words” aux côtés du “personal-branding”, de l’”e-reputation” et autre “data-journalism”. Le fond n’est pas vide, mais l’engouement pour ces concepts traduit l’emprise du marketing de plus en plus fort sur les métiers de l’information.

LA CURATION, NOUVEL ARTICLE DES VENDEURS DE PELLES

Depuis quelques mois, s’est donc imposé chez les élites technophiles le terme de “curation”. Néologisme qui désigne (si j’ai bien compris) l’ensemble des techniques et compétences permettant de “soigner l’information” et lutter notamment contre la fameuse “infobésité”. Sélection, vérification, hiérarchisation, organisation, mise en forme, enrichissement des informations pour redonner du sens à ce bombardement informe de données.

Le terme désigne à la base chez nos amis anglo-saxons, les conservateurs de musées ou d’exposition, voire les assistants archéologues chargés de classer, trier et organiser les pièces historiques découvertes. Là encore de donner forme à l’informe, ou sens à l’absurde.

Mais la base latine “cura” (soin, souci) n’est pas neutre, puisqu’elle sous-entend que l’information initiale est malade et nécessite de nouveaux médecins-sauveurs. Subtilement, la curation instille donc une nécessité forte dans l’expertise qu’elle promeut. Les curators nous soignent alors que les médiateurs se contentent de passer les plats. La prise de pouvoir symbolique n’est pas faible.

Le précurseur du terme de curator est Steve Rubel, qui est semble-t-il le premier à en parler selon l’archéologue du web Eric Mainville. Puis Robert Scoble, bloggeur-vedette américain, lui emboîte le pas dès septembre 2009, citant la curation comme “a new billion dollar opportunity”. La promesse est alléchante et son promoteur jouit d’une belle réputation. Bientôt se bousculent les vendeurs de pelle du nouvel eldorado : instruments de curation de type Scoop-it, Pearltrees, Curated.by… (PS : merci à Sylvain Pausz de l’agence Angie pour avoir partagé avoir moi les résultats de son enquête)

Sans parler des innombrables experts-consultants marketing ajoutant une complexité toujours plus grande au concept, pour mieux faire valoir leur utilité et vendre leurs services.

En France la curation fait son chemin grâce à la sanctification d’influents et experts des médias, reconnus pour leur capacité à innover ou à déceler l’innovation : Benoît Raphaël, Eric Scherer, Pierre Chappaz… qui font monter la mayonnaise via des débats-conférences à l’instigation de vendeurs de pelle politiques.

RENVERSEMENT SYMBOLIQUE DU POUVOIR

Sur le fond, la curation synthétise une bonne part des missions du journaliste et médiateur traditionnel : donner du sens en sélectionnant, digérant, valorisant l’information. Les outils, les rythmes, les échelles, les acteurs (le grand public s’y ajoute) ont changé, mais le principe reste le même.

Il est toujours un peu agaçant de voir des “petits nouveaux” prétendre révolutionner des pratiques appliquées depuis longtemps.

Mais cela fait partie du rituel normal de renouvellement professionnel des générations, du renversement symbolique du pouvoir. Le jeune loup affronte le vieux mâle dominant de la meute, le nouveau chef change la disposition des bureaux, le pdg fraîchement nommé modifie le logo de la marque…

Renommer, relooker, c’est se réapproprier, c’est prendre le pouvoir, même si le changement est superficiel. Les anciens dépossédés de leur savoir-faire par une nouvelle caste recyclant leurs pratiques sous un autre emballage, ne sauraient le vivre sans un poil de frustration.

grex anciens...

grex anciens…

UN GRÉGARISME INÉLUCTABLE

La curation énerve également car elle symbolise les excès de la forme sur le fond. Non que le terme soit vide de sens et d’intérêt. Mais l’exagération de l’engouement et les mécanismes d’emballement grégaires à son sujet, la rendent insupportable.

La profusion et la vitesse de diffusion des articles sur le sujet, comme dans le cas notable de Quora, témoignent de l’incursion croissante des gens de marketing dans le domaine de l’information.

Il s’agit de récupérer un maximum du butin de notoriété et d’image en s’insérant aussi vite que possible dans le sillage de la comète. Publier vite un truc intelligent sur la curation ou sur Quora, pour profiter du buzz à son plus haut.

Et puis, comment ne pas parler des dernières tendances si l’on veut être un peu crédible en tant qu’expert de l’innovation ? Il y a une course forcée à laquelle on ne peut se soustraire. Au pire l’innovation se révélera un pétard mouillé, mais qui s’en souviendra ? Déjà une autre révolution aura remplacé la première. Tout comme Sarkozy qui peut se permettre de raconter des sornettes en direct car il sait que le lendemain, le flot de l’actualité aura déplacé l’attention du public sur d’autres sujets.

Il est ainsi amusant de voir de manière tautologique quantité de blogs s’exprimer sur la curation, en augmentant au contraire par là-même la redondance, “l’infobésité” qu’il sont censés précisément combattre.

diffusion marketing

diffusion marketing

SYMPTÔME DE LA DISSÉMINATION MARKETING

Au delà des effets de mode anecdotiques accélérés par les médias immédiats (Twitter, Facebook), l’usage des buzz-words : personal branding, data-journalisme, serious-game, e-reputation traduit un mouvement plus profond dans l’univers des médias.

C’est la fusion du marketing et de l’information des deux côtés. Les producteurs opérationnels de l’information utilisent désormais les techniques marketing pour diffuser au maximum. Les professionnels du marketing utilisent par ailleurs les techniques du récit, du contenu informatif pour vendre. D’où le fameux “story-telling”.

D’abord parce que les outils Internet le permettent : les statistiques Google, le retour utilisateur via les commentaires ou les votes, l’analyse de l’information en temps réel sur Twitter… Les producteurs d’information ont désormais les clés de compréhension de leurs lecteurs autrefois réservés au service marketing ou à l’éditeur du journal (au sens traditionnel du terme).

Côté marketing, la maturité des consommateurs ringardise la communication “réclame” et nécessite une nouvelle approche plus informative et moins communicationnelle.

Ensuite parce que l’accroissement de la concurrence économique doublée de la pénurie de l’attention accentue la mise en oeuvre de tout se qui permet de se distinguer, d’émerger.

Il s’ensuit une recherche d’efficacité toujours plus grande dans la diffusion des articles : écriture web, optimisation de l’emballage, simplification du message pour le rendre plus digeste, utilisation d’images fortes plus vendeuses, story-telling

D’ailleurs cet article n’échappe pas à la règle. Le choix de mon titre appuie et annule tout à la fois de manière tautologique ma démonstration. La juxtaposition des mots “curators” et “contamination” induit une critique forte, sujette à polémique, instrument parmi les plus efficaces de la diffusion virale. Une exagération volontaire, technique marketing maintes fois éprouvée, que je met en oeuvre donc, tout en prétendant – apparemment – la critiquer.

Apparemment, car mon objet n’est pas tant la critique que le décryptage du phénomène pour éventuellement en déceler les dérives potentielles

Car au fond, remettre en avant les bonnes pratiques du traitement de l’information sous le terme de “curation” ou sous un autre, redonner ses lettres de noblesse à la mise en forme attractive et interactive de l’information sous le nom de “data-journalisme”… je ne saurais que m’en féliciter. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

MARKETING ET JOURNALISME, UNE QUESTION D’ÉQUILIBRE

Cependant, “un grand pouvoir appelle de grandes responsabilités”, comme le rappelle le philosophe super-héros spiderman. La maîtrise des outils marketing, des mécanismes d’audience, des emballages vendeurs sont des outils formidables au service des producteurs d’information. Mais la question essentielle est : pour quoi faire ?

Pour générer du trafic, de l’argent. Bien sûr, les entreprises de presse ne sont pas philanthropiques et leur survie conditionne aussi la vivacité du débat démocratique. Raison pour laquelle ils sont subventionnés par l’Etat et les citoyens.

Mais tout est question d’échéance. Pour vendre sur la durée, faire du trafic n’est pas un objectif suffisant. Il faut aussi créer un lien avec le lecteur. Et ce dernier repose sur le sentiment que d’une part les médiateurs-curateurs sont compétents, mais aussi qu’ils nous veulent du bien, qu’ils cherchent à nous rendre service, et pas seulement à court terme.

D’où la nécessité de ne pas trop abuser des martingales marketing qui jouent sur un axe temporel réduit. Créer du lien prend du temps, demande des investissements importants et exige de ne pas tomber dans la facilité.

Comme celle de se ruer sur le premier buzz venu pour en tirer un éphémère profit. Ou exagérer les vertus d’un concept, intéressant mais ni neuf, ni vraiment révolutionnaire.

La curation est le symptôme d’un mélange où l’emballage l’emporte sur le fond et où précisément le journalisme passe un peu trop de l’autre côté du miroir marketing. Au détriment du sens, justement qu’il est censé défendre. Tautologie amusante si elle n’est pas contagieuse…

Cyrille Frank

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La presse doit répondre aux motivations plurielles de ses lecteurs

Crédit photo en CC  ©respres via Flickr.com

La pyramide du sens – Crédit photo en CC ©respres via Flickr.com

En 1943, Abraham Maslow publiait sa fameuse “pyramide des besoins“. Son ambition : décrire les motivations profondes des individus. Au delà des nombreuses critiques que l’on peut adresser au modèle, cette grille d’analyse – si adaptée – reste pertinente pour comprendre l’usage des médias, notamment.

UNE HIERARCHIE DYNAMIQUE DES BESOINS

Selon cette étude fameuse enseignée dans les meilleures écoles de marketing et de management, nos comportements sont dictés par des motivations à cinq niveaux. On peut les résumer en trois groupes :

Besoins primaires (physiologiques et sécurité) : survivre = se vêtir, se loger, manger,

Besoins secondaires (appartenance et estime de soi) : socialisation = discuter, flirter, se mettre en avant pour se sentir valorisé

Besoins tertiaires (accomplissement) = aspirations à s’élever intellectuellement, à devenir la “meilleure” personne que l’on puisse devenir

Une classification qui rappelle fortement celle d’Epicure, qui distinguait lui aussi trois catégories de besoins : besoins naturels (boire, manger, dormir), désirs de bien-être (maison, hygiène, affection) et aspirations au bonheur (philosophie, sagesse, amitié).

Pour Maslow, les êtres humains passent tous par une échelle de besoins progressive, des plus primaires aux plus immatériels. Selon lui, nous devons obligatoirement passer par l’étape précédente pour accéder à la suivante.

On ne s’intéresse pas vraiment aux autres le ventre vide par exemple. Le besoin physiologique (manger, se vêtir, se loger) doit être comblé pour permettre aux besoins de socialisation d’émerger.

Cette caractéristique dynamique est le principal défaut de ce modèle car l’on se rend bien compte que nous avons des besoins pluriels simultanés qui relèvent de plusieurs niveaux.

A l’exception des besoins physiologiques liés à la survie qui sont effectivement une étape préalable à toute autre forme de désir, les autres se chevauchent. Ainsi nous ressentons le désir de nous socialiser à la fois par besoin d’appartenance, par besoin d’estime personnelle mais aussi par aspiration à nous accomplir.

LE “MOTIVATION-MIX”

En marketing traditionnel, on parle de “mix-produit”, pourcentage du budget d’une marque allouée aux 4P : prix , place, produit, promotion. Où l’effort financier de la marque sera-t-il concentré ? Sur un faible prix, une distribution importante, une innovation forte, une publicité massive ?

Je me propose de reprendre ce modèle pour comprendre ce qui motive les comportements des individus. Il suffit alors de mélanger les trois principaux niveaux de besoins pour obtenir le “motivation-mix” fondé sur le ratio PST (primaire, secondaire, tertiaire). Et vive le marketing acronymique  ! 🙂

Ce qui change, c’est donc la proportion de chaque motivation dans nos comportements. Ainsi en schématisant, pour un individu lambda, la lecture d’essais philosophiques sera motivée à 50% par le besoin d’estime de soi (S), à 30% par le besoin de sécuriser sa position sociale auprès de ses employeurs (P) et 20% par aspiration à l’accomplissement (T). Cette personne utilisera la culture, la connaissance à des finalités plus prosaïques que supérieures.

Une autre personne, ayant au contraire un PST de 5-20-75 sur cette même pratique a beaucoup le profil du philosophe véritable : volonté profonde de comprendre, un poil de besoin de socialisation et peu d’intérêt pour les choses matérielles. Spinoza plus que Voltaire…

QUELLE LECTURE POUR LES MEDIAS ?

Maslow ou Epicure sont très utiles pour comprendre les motivations essentielles au fondement de la consommation des médias, comme de tout autre produit. Ils permettent d’adapter le produit ou la communication pour mieux y répondre.

Il permettent aussi de comprendre le positionnement PST principal des marques et produits pour la majorité des utilisateurs :

Besoins primaires : petites annonces d’emploi, de logement, de rencontre (en vue de sexe)

Besoins secondaires : réseaux sociaux, forums, sites d’information, sites de rencontre (en vue de socialisation)

Besoins tertiaires : les mêmes que précédemment mais utilisés à d’autres fins

Ainsi Twitter sert à la fois les besoins primaires : se faire connaître et réseauter pour trouver une position économique plus favorable. Ce sont les ressources économiques qui sont recherchées ici, in fine.

Mais Twitter répond aussi aux besoins secondaires : se socialiser pour se sentir inclus et valorisé. La course aux followers témoigne de la force de cette tendance.

Enfin, l’oiseau bleu nourrit aussi les besoins tertiaires en favorisant l’enrichissement intellectuel cognitif, affectif au contact des autres.

Chacun puisera en chaque outil, média ou support ce qui correspond à son motivation-mix particulier, résultat de son histoire personnelle et de son caractère profond.

twitter words

twitter words

TWITTER EST PLUS PRIMAIRE QUE FACEBOOK

Cependant, comme en musique ou en graphisme, il y a toujours une tonalité dominante.

Ainsi pour Twitter, la tonalité dominante des utilisateurs français les plus assidus semble être le besoin primaire : récolter des ressources économiques (même si indirectement). En témoigne le profil professionnel des principaux utilisateurs (chez les émetteurs de messages comme chez les “lurkers”). Mais le besoin secondaire n’est pas très loin, en particulier cette quête d’estime de l’autre.

Une motivation apparemment différente aux Etats-Unis où l’usage récréatif de Twitter a été tiré par le “people” (besoin indirect de socialisation) et une culture peut-être plus propice au “small-chat”.

Pour Facebook, la tonalité dominante est plutôt secondaire, axée sur le besoin de reconnaissance et d’estime de soi. Je mets de côté l’usage communicationnel des marques à travers les fanpages.

DIVERSIFIER LES SOURCES DE MOTIVATION

Les magazines en répondant simultanément à plusieurs motivations renforcent la probabilité d’achat et augmentent l’étendue de leur cible.

C’est ce que fait traditionnellement la presse qui propose de longue date de l’actualité (besoins secondaires de socialisation), des jeux (besoins primaires de plaisir), des services pratiques (besoins primaires “de survie”), des tribunes culturelles (besoins tertiaires de sens)…

Aujourd’hui elle se trouve en difficulté du fait que des motivations auxquelles elle répondait de façon monopolistique lui sont disputés par d’autres (sites de petites annonces, de jeux etc.).

La presse ne pourra donc retrouver ses acheteurs qu’en renforçant la motivation, soit par diversification : agréger d’autres services répondant aux besoins primaires de jeu (ex : quiz d’actualité), ou secondaires (socialisation via sa communauté comme Rue89 ou Médiapart).

Soit par concentration, en s’attachant à répondre aux besoins d’ordre tertiaire (le sens). Sachant que cette dernière option est compliquée car elle implique une diminution de la taille de sa cible. Non que la masse se désintéresse du sens, mais celui-ci ne fleurit que sur le terreau de l’instruction et de l’éducation. Or vu l’accroissement des inégalités culturelles, la société se dirige plus vers le loisir et l’émotion que vers le sens. Cela reste toutefois un créneau élitiste mais sans doute rentable, pour les sites d’info les plus pertinents et exigeants.

A ne se concentrer que sur une dimension ou à compter massivement sur la motivation tertiaire auprès du grand public, la presse se trompe. En d’autres termes, ce n’est pas une meilleure qualité d’information qui justifiera à elle-seule l’acte d’achat de la majorité. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. A l’image des êtres humains, la presse doit proposer des services complexes et proposer un “motivation-mix” diversifié.

Cyrille Frank

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Le plaisir, valeur refuge de nos sociétés en repli

 

Le plaisir, valeur refuge est à la hausse

Le plaisir, valeur refuge – © via Flickr.com en CC : Claude Fabry

La part croissante des loisirs, du divertissement, de la consommation dans nos vies est un exutoire à notre angoisse, nos craintes face au monde qui se complexifie. Celui-ci semble en effet plus insaisissable et dangereux que jamais, notamment en raison d’une couverture médiatique plus forte, voire exagérée.

L’évolution économique, politique, sociétale, technologique de ces 20 dernières années tend à plonger nos pays développés modernes dans un “spleen” très prosaïque. Au plan individuel ou collectif nous avons peur de perdre nos positions acquises, notre statut social, notre rang.

SENTIMENT D’INSECURITE GENERALISE

Professionnelle : chômage, précarité (CDD, temps partiels, interim) se développent. Il est quasiment impossible de faire carrière toute sa vie dans la même entreprise. Dans certains secteurs (notamment technologique), il est même dur d’y rester plus de deux ans.

Les classes moyennes et supérieures ont la trouille d’être déclassées, en raison de l’insécurité professionnelle évoquée ci-dessous. Celle-ci se conjugue à la baisse de leur niveau de vie liée à la stagnation des salaires, et la hausse des prix de certains produits (énergie, habitation, transports). Selon l’INSEE, en 2010, la moitié de la population vit avec des ressources inférieures à 1500€ par mois par personne, tandis que les charges de logement et transport, elles augmentent

Psychologique : les innovations technologiques dont le rythme ne cesse de s’accélérer, les contraintes de la mondialisation, le sentiment d’impuissance politique face aux instances internationales (OMC, UE, ONU…), les mutations sociétales (changements des rapports entre les sexes qui perturbent certains, mutations des rituels générationnels…), les risques sanitaires (l’affaire du sang contaminé, les bactéries résistantes aux antibiotiques, les épidémies mondiales type H1N1..), les craintes écologiques (réchauffement climatique, épuisement des ressources, perte de la diversité des espèces…)

Physique : augmentation du nombre de délits sur les personnes commis avec violence (mais surtout augmentation des plaintes en réalité). Hausse du “sentiment d’insécurité” lié principalement aux incivilités, agressions verbales, voire “razzias” menées par des groupes de délinquants issus des fameuses cités lors des rassemblements (14 juillet, manifestations étudiantes, défilés…). Le fossé culturel qui se creuse entre classes moyennes, supérieures et relégués sociaux en marge de la cité (bannis à une lieue) accentue cette peur de l’autre. Comme le décrit bien Eric Dabarbieux dans “La violence en milieu scolaire”, le sentiment d’insécurité est déconnecté de la violence réellement subie. Ce sont les moins exposés qui l’éprouvent le plus.

peur du déclin

peur du déclin

PEUR DU DECLIN COLLECTIF

Sur le plan économique nous observons avec angoisse ces nouveaux pays si dynamiques, si mal payés, si difficiles à concurrencer. Ces satanés Chinois, “péril jaune” identifié depuis le début des années 1970, ces Brésiliens et autres pays émergents dont on nous répète à l’envi qu’ils sont plus forts que nous

Sur le plan spirituel, nous constatons le développement de religions concurrentes du catholicisme traditionnel : islam, judaïsme, (scientologie aux Etats-Unis)… Cultes revendiqués de plus en plus fortement à mesure que le nombre de leurs fidèles progressent et qui touchent parfois au socle de notre laïcité républicaine.

Sur le plan culturel : nous avons perdu la guerre linguistique mondiale au profit de l’anglais, nos industries culturelles sont sous perfusion, notre “rayonnement” est au plus bas. La France est d’autant plus inquiète qu’elle tombe de haut, héritière d’un passé dominateur sous le siècle des Lumières, sous la révolution ou même sous Napoléon (le code civil est la base de nombreuses législations dans le monde).

Sur le plan géopolitique. Nous n’avons plus les moyens d’être conquérants. Il nous a fallu rentrer dans le rang et réintégrer l’Otan, tandis que les lambeaux de notre ancien empire colonial sont disputés par les Chinois ou les Américains.

DES CRAINTES ACCENTUEES PAR LES MEDIAS

Les médias, par leur diversité, leur nombre, leurs moyens accrus nous informent beaucoup mieux qu’avant de ce qui se passe dans le monde. Ils nous permettent ainsi de mieux voir ces risques qui nous échappaient hier et ils génèrent donc davantage d’angoisse, en retour.

Savoir n’est pas une activité anodine : avaler la pilule bleue de Matrix, croquer la pomme du jardin divin, s’élever vers le soleil Icarien, c’est prendre la voie de la souffrance voire de la chute. Liberté ou confort, il faut choisir.

D’autant que les médias déforment nécessairement la réalité. Ils ne traitent par essence que des problèmes, des cas particuliers. Les trains à l’heure n’intéressent personne. S’exposer aux médias, c’est donc recevoir une plus forte proportion de messages inquiétants et comme la consommation de médias progresse

Les médias déforment aussi la réalité par sensationnalisme, pour des raisons là encore de concurrence économique.  C’est le fameux “story-telling” qui joue sur l’émotionnel, le spectaculaire, le sordide… Phénomène accentué conjoncturellement par les difficultés de la presse qui use et abuse des vieilles ficelles du fait divers, du polémique ou du spectaculaire pour vendre du papier ou de la page vue.

PUNIS POUR NOTRE CURIOSITE ?

C’est nous, téléspectateurs et citoyens qui souhaitons en savoir toujours plus, comme en témoigne le soutien populaire à Wikileaks. Nous réclamons toujours davantage de cette connaissance qui nous angoisse et nous brûle. Nous sommes drogués à l’information.

Par ailleurs, nous sommes aussi en grande partie responsables de ce traitement de l’information spectaculaire et émotionnel pour plusieurs raisons :

– Nous avons besoin de remplir nos vies tertiarisées monotones
– Nous aimons nous repaître du malheur sordide du monde par voyeurisme et besoin de se rassurer : quelle chance de ne pas être l’autre ! Ressort primaire au succès de Dallas et d’une partie de la presse people de désenchantement (Voici, Closer…)
– Nous désirons posséder le plus d’informations pour anticiper les risques (voir le carton d’Envoyé Spécial sur les restaus chinois à Paris)

Le bonheur serait-il alors de ne rien savoir, quitte à ne rien anticiper et surtout pas sa propre fin ? Le plus malin serait-il ce bon sauvage de Rousseau, épargné par l’angoisse existentielle, car ne comprenant pas ce qui lui arrive ?

plaisir refuge

plaisir refuge

LE PLAISIR REFUGE

Face à toutes les difficultés de nos sociétés en mutation accélérée du fait de la mondialisation et dont nous sommes plus que jamais conscients, se pose une solution : l’évasion, l’oubli..

C’est le mécanisme à l’oeuvre dans le 13H de JP Pernaud qui présente une France traditionnelle idéalisée si rassurante pour sa cible majoritairement âgée. Processus identique dans le traitement édulcoré de l’information durant les fêtes de Noël ou pendant les vacances. Souvenez-vous du 11 août, ce jour le plus chiant de l’année. Ne pas perturber la trêve psychologique de ces téléspectateurs et lecteurs qui ont le droit de se reposer l’esprit avec des informations douces et mielleuses : les marronniers des achats de Noël, les concours de crèche, les premières neiges au sport d’hiver, la décoration du sapin…

Ce besoin de plaisir prend la forme du divertissement qui imprègne tout et notamment l’information et donne naissance à l’info-tainment inauguré par Canal+ et poursuivi par Ardisson, Ruquier et autre Faugiel…

Divertissement qui se traduit par la multiplication des fictions standardisées et rassurantes par leur scénarisation-type. Surtout pas de surprise, la répétition tranquillise l’esprit par la récurrence de rituels et la prédictibilité des faits.

C’est la multiplication des jeux électroniques et la généralisation des jeux sociaux désormais multi-générationnels (Farmville, Wii, Kinect…)

Refuge dans la consommation-échappatoire, moyen d’occulter la question des valeurs de l’existence et de leur sens. Déni assez général des sociétés prospères qu’illustrent très bien les films Fight Club, American Psycho ou plus récemment 99 francs de Beigbeider. “J’achète donc je suis” mais surtout, “je suis ce que j’achète”.

Un divertissement de plus en plus tourné vers le rêve, le fantastique, comme en témoigne les succès des blockbusters US adaptés des comics Marvel, l’engouement pour la série Heroes, les ventes records d’Harry Potter… Ou comment construire un imaginaire protecteur fondé sur d’autres règles qui nous affranchissent de nos limites, nous consolent de nos frustrations et de nos peurs grâce au procédé d’évasion-identification.

Tendance à l’évasion qui n’est pas purement occidentale. Au Japon par exemple, le traumatisme de la défaite et surtout de la bombe, a entraîné depuis 1945 un formidable réflexe d’oblitération du réel, d’édulcoration du monde, de superficialisation culturelle des masses. C’est le kawaï (mignon), le karaoké, le kitsch acidulé, le clip burlesque (Nissin) et l’hyper-consommation.

Un désir de plaisir, une quête de ludique et d’évasion qui poussés à leur comble désocialise les individus. Lesquels, boursouflés d’égoïsme, non seulement ne veulent plus perdre leur vie à la gagner, mais réfutent même la notion d’effort. Ce sont les hikikomori (qui s’excluent de la société) nippons ou les Tanguy français,  parasaito shinguru (parasites célibataires).

 

utopie évasion

UN DESIR D’UTOPIE

Ce refus du désespoir, ce besoin de réenchantement du monde,  peut aussi se matérialiser par une démarche active, de construction, ou parfois de destruction-reconstruction.

L’euphorie et l’engouement pour Wikileaks traduit ce besoin de croire en quelque chose d’autre, de se rassurer par un idéal supérieur porteur de sens. La fin des idéologies traditionnelles (scientiste, capitaliste, communiste, religieuse…) a laissé un grand vide qu’il faut combler. Pourquoi pas en cette démarche anarchiste assez radicale qui vise à l’implosion du système corrompu via la transparence ?

Ce besoin de sens et d’élévation explique aussi l’avènement du nouveau veau d’or : Gaïa. Entre bouddhisme et animisme, le respect de la Planète et la vie en général se pose en ultime valeur universelle, contre tous les relativismes culturels.

C’est aussi le but poursuivi par les “décroissants” qui refusent ce modèle économique et social néfaste qui nous conduit à nous perdre nous (cf crise financière) et la Terre avec. Une manifestation de plus de ce repli, de ce besoin de trouver un nouvel îlot de sérénité, loin de la furie de nos modes de vie hystériques et mondialisés.

La mondialisation, l’ouverture économique et culturelle nous confronte à la peur du déclin, à la “décadence” de nos sociétés et traditions. Un phénomène amplifié par les médias qui accroissent notre perception des mouvements et parfois les déforment. Une crainte d’autant plus forte que nos société vieillissent et par réflexe d’auto-protection, tendent à se replier sur elles-mêmes.

Cyrille Frank

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Crédit photo via Flickr.com en CC : ©Claude Fabry Ana Patrícia Almeida epSos.de, polkadotted1


Le “story-telling” contre l’information

story-telling

story-telling et information

Le “story-telling” est devenu l’un des termes à la mode du marketing-journalistique. La nouvelle martingale d’audience et de satisfaction lecteur. Pour intéresser désormais le public, il faut lui raconter une histoire susceptible de l’émouvoir. Une pratique ancienne qui présente des risques déontologiques.

Obama a perdu, Mitt Romney a gagné. Tel est le verdict de la presse au lendemain du premier débat présidentiel américain. Un exemple parlant de cette tendance journalistique à scénariser l’information, à lui donner un sens, par souci de simplification et de dramatisation.

Les faits sont mornes, banals, inintéressants ? Et bien, habillons-les d’un vernis narratif agréable, “vendeur” qui fera appel aux émotions : compassion, révolte, admiration. Tout plutôt que l’apathie, l’indifférence ou la complexité des évènements bruts.

L’enquête universitaire valide ou invalide un postulat en fonction des éléments trouvés. Les reportages d’information en particulier télévisuels, eux, sont construits en amont des preuves rassemblées. Le canevas du reportage est décidé en salle de rédaction et seuls sont collectés les images et témoignages confortant ce parti-pris, ce choix éditorial préalable.

Patrick Champagne dans “la vision médiatique” a montré comment les journalistes construisent parfois la réalité qu’ils prétendent décrire. Qu’il s’agisse du problème des banlieues ou des manifestations d’étudiants, ils vont chercher sur le terrain les éléments de réponse qu’ils ont élaboré dans leur bureau.

STORY TELLING, PAR SOUCI DE VITESSE ET DE RENTABILITE

Primo, les journalistes télé n’ont guère le temps de procéder à une vraie enquête. L’actualité commande d’aller vite, “t’as une journée pour récupérer de l’image coco”. La contrainte d’organisation et derrière celle-ci la pression économique est forte.

Secondo, la course à l’audience, la concurrence pousse au spectaculaire et à la simplification.

Des émeutes à Vaux-en-Velin ? Pour en comprendre les raisons, il suffit de voir les immeubles délabrés, la tristesse des tours, l’insalubrité des lieux que l’on va filmer sous leur pire angle. Le chômage d’une poignée de jeunes qui zonent, la violence verbale des petits caïds désireux de gagner quelques galons de respectabilité en passant à la télé, suffiront à expliquer les motifs du “malaise”. Le message est simple : c’est le lieu de vie déprimant, ces “horizons bouchés” et l’oisiveté qui conduisent à la révolte, au délit.

Tant pis si les choses sont plus complexes, tant pis si la majorité des habitants de la cité est composée de travailleurs silencieux et dociles. Qu’importe si le tissu associatif est foisonnant et créatif, si tous les équipements sportifs et culturels fraîchement achetés disent le contraire du discours misérabiliste. Le journaliste ne sélectionnera que les éléments conformes à son schéma originel.

Il faut raconter cette histoire qui apportera du “sens” au téléspectateur. Mais s’il vous plaît une explication rapide, le sujet ne dure que 5 mn. Difficile d’aborder la complexité dans des formats si étroits, et pas de chance : notre monde se complexifie

Et puis l’intelligence n’est tout simplement pas rentable. Il est tellement plus vendeur d’angler un reportage de 20 mn sur la violence machiste des jeunes de banlieue. Du spectaculaire, du révoltant, de l’anxiogène coco…

L'émotion contre l'information

L’émotion contre l’information

L’EDULCORATION DU REEL

Certains autres reportages vont procéder à l’inverse en valorisant les émotions et sentiments positifs. Le JT de 13h de Jean-Pierre Pernaud nous modèle une France idéale et irréelle de carte postale, celle de nos régions tellement riches, jolies et harmonieuses. Cette France de la tradition emplie de bon sens, de beauté, d’intelligence. Une vision conçue sur mesure pour sa cible : les retraités et femmes au foyer, majoritaires devant leur poste à cette heure de la journée.

Mais les champions toutes catégories du story-telling sont indéniablement les journalistes sportifs, en particulier en télévision. Stade2 version Chamoulaud/Holz ont poussé à son comble cette façon de faire du journalisme, par scénarisation de l’information.

Le domaine roi où s’exerce cette technique : les portraits qui sont construits à l’hollywoodienne, sur des canevas standardisés :

1- Un défi difficile, un but lointain et inaccessible (championnat, prix…)
2- Des difficultés, des épreuves, la souffrance, les injustices qui s’accumulent
3- Description des vertus du héros : gentil, persévérant, fidèle, aimant sa famille…
4- La victoire, enfin, l’apothéose, la récompense.
5- Epilogue : tout est bien qui finit bien, la morale est sauve, il n’y a pas de hasard, les justes sont récompensés. Vous pouvez dormir tranquilles, tout est bien dans le meilleur des mondes.

Dans ce vieux reportage de Stade2, le petit jeune dont on dresse le portrait, Zinedine Zidane est un gentil garçon. Et comme les mots pour le décrire ne viennent pas tout seuls à sa compagne, le journaliste n’hésite pas à les lui souffler : “il est gentil hein ?”… Construction préalable.

La vie est déjà assez dure, le sport conçu comme divertissement se rapproche de la fiction, pour servir l’émotion, y compris contre l’information.

D’où la mièvrerie de Gérard Holz qui dissimule gentiment les histoires de gros sous, la tricherie institutionnalisée du vélo ou de l’athlétisme, les vilaines batailles en coulisses. Qui idéalise les portraits des sportifs qui sont tous “sympas”, même quand tout le monde sait en coulisse qu’ils sont parfaitement antipathiques.

Dans ce monde de carton-pâte, kawaï et kitch, la télévision devient évasion, rêve, fiction sous les apparences d’une réalité objective. L’alibi derrière la guerre économique que se livrent chaînes de tv ou titres de presse est vite trouvé : donner du bonheur aux gens.

LA TÉLÉ RÉALITÉ N’A PAS ÉTÉ INVENTÉE PAR ENDEMOL

Ce mélange de fiction et de réalité tellement dénoncé quant il s’agit du “Loft” ou de “Secret Story” ne date donc pas de ces émissions. Ce mélange emplit nos journaux télé, nos reportages, nos magazines depuis bien plus longtemps…

L’objectivité journalistique n’existe pas bien naturellement. On n’échappe pas à sa culture, son éducation, son environnement qui forgent des constructions mentales, des a-priori inconscients.

Mais s’il n’y a pas obligation de résultat en termes d’objectivité, il y a une obligation de moyens : l’honnêteté intellectuelle, la rigueur dans le recueil des données, la confrontation des points de vue, la prudence dans la présentation des informations… Autant de qualités qui font un bon journaliste (entre autres).

Aujourd’hui, la culture de l’émotion à tout prix déforme l’information. Et la compétition autour de l’attention par ultra-concurrence des messages et des émetteurs accentue le mouvement.

Sous prétexte d’apporter du sens au lecteur-téléspectateur, même si l’explication est fausse ou incomplète, sous prétexte de lui procurer du “bonheur”, on déforme la réalité. Ce qui n’est pas si grave quand on annonce clairement la couleur. Ce qui l’est davantage quand le mélange est effectué insidieusement, par la bande, sous un vernis de respectabilité.

Finalement, je préfère presque le “Loft” à “Envoyé Spécial”.
Presque.

Cyrille Frank

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Information internationale en recul dans la presse, signe d’un repli identitaire ?

Repli identitaire ?

Repli identitaire ? Crédit photo en CC : mkrochia via Flickr.com

Une étude d’une association britannique, The media standard trust, révèle le déclin du traitement de l’information internationale dans la presse britannique. Un phénomène relevé par Rue89 qui estime qu’en France, il en serait de même.

DE QUOI PARLE-T-ON EXACTEMENT ?

L’information internationale, est-ce seulement le traitement d’un événement provenant de l’étranger quel qu’il soit ? Ou parle-t-on des domaines “nobles” du journalisme : la politique, économie, société au plan international ?

Le distingo est important car j’ai constaté de manière empirique une augmentation du traitement des faits étrangers d’ordre insolite, people, spectaculaire.

Ainsi pour ne citer qu’un exemple, les frasques de Berlusconi bénéficient en France d’une assez belle couverture, de même que les bourdes de notre président sont elles-mêmes assez bien relayées à l’étranger.

On peut faire cette même remarque s’agissant d’ailleurs de la couverture politique. Comme le constate fort justement Nicolas Vanbremeersch (Versac), le “syndrôme Raphaelle Bacqué” se développe en matière politique. Les coulisses, les relations intimes entre personnalités (à l’image du best seller “sexus politicus”), les petites phrases, les intrigues et coups bas… ce genre de traitement tend lui, à se développer dans l’information.

UN RECUL DE L’INFORMATION SÉRIEUSE EN GÉNÉRAL

Mon intuition de lecteur régulier de la presse et d’ancien rédacteur en chef de l’actualité d’un grand portail (AOL) me permet de donner raison à Pierre Haski de rue89, sans trop de risque.

Oui le traitement de l’information internationale se réduit, tout comme tous les sujets “eyebrow” comme disent les anglais, les sujets sérieux qui font lever le sourcil.  J’en ai été moi-même l’instigateur autant que la victime. Comment expliquer ce phénomène ?

La course à l’audience naturellement dans un univers hyper-concurrentiel où les cinq premiers du classement Nielsen récupèrent 70 à 80% des budgets publicitaires des grandes marques. Ceci dans un contexte où le CPM (coût par mille) est au minimum dix fois plus faible qu’en presse papier, à la fois pour des raisons historiques (les éditeurs ont bradé leur inventaire Internet, car c’était le cerise sur le gâteau) et structurelles (explosion de l’offre qui a tiré les tarifs publicitaires à la baisse).

La frilosité des dirigeants Internet. Pas de risque, pas d’innovation. On se concentre sur les valeurs sûres d’audience : faits divers, people, insolites, spectaculaire. D’où ce phénomène de mimétisme des lignes édito qui finissent par se ressembler toutes plus ou moins. On retrouve ce manque de prise de risque en télévision où TF1 préfère acheter des séries américaines qui ont fait leurs preuves ailleurs que d’investir dans des productions françaises, à la différence de Canal+ , qui a retourné cette contrainte légale en force de différenciation et de recrutement d’abonnés.

Une tendance sociologique de fond. Le divertissement, le plaisir prennent de plus en plus d’importance (voir ou revoir l’excellent et prémonitoire Wall-E) dans notre société. avec en contrepoint l’évitement de l’effort, de la contrainte et de l’anxiogène. Même le fait divers cède un peu du terrain face au LOL, au rire d’évitement, d’oubli.

Une adaptation conjoncturelle. La crise est passée par là. La majeure partie des gens voient leurs revenus stagner ou régresser. Et surtout leurs conditions de vie se dégradent. Augmentation de la précarité du travail (CDD, interim, freelance…), augmentation des temps de transport (dans des conditions de plus en plus mauvaises, par manque de renouvellement des équipements collectifs liés à un désinvestissement public progressif), baisse de la qualité des services publics ( plus les moyens budgétaires)…

UN REPLI RÉFLEXE D’AUTO-PROTECTION

Age d'or de la protection -mediaculture.fr

Age d’or de la protection -mediaculture.fr – ©nickmard vis Flickr.com

Face à ces difficultés réelles, les individus se recentrent sur eux-mêmes, leurs famille proche, leurs amis. Bien sûr, avec Facebook, ils s’amusent à avoir 130 amis ou plus. Mais en réalité, ils ne discutent toujours qu’avec les 10 ou 15 mêmes, comme le rappelle Cameron Marlow,  le sociologue maison de Facebook dans une étude relayée par Readwriteweb

Pour pouvoir s’intéresser à des choses supérieures, il faut être déjà dégagé de ses contraintes primaires ( manger, se vêtir, se loger : se rappeler la toujours probante pyramide de Maslow)

C’est bien la raison pour laquelle, ce sont les classes supérieures, bourgeois, aristocrates, clercs qui ont fomenté la révolution française. Ils étaient bien les seuls qui pouvaient se permettre d’y penser, et pouvaient prendre le risque (indépendamment du capital culturel qu’ils avaient accumulé grâce à la lecture des Lumières sous Louis XV). Le peuple lui, n’en a été que le bras armé et finalement aussi long à se révolter que dur à calmer par la suite.

Il faut ajouter aux problèmes matériels, une inquiétude protéiforme et diffuse vis à vis de la mondialisation, l’avenir, les technologies qui nous échappent. Un désaveu du politique corrompu et impuissant face aux organismes internationaux qui les détrônent (ONU, OMC, Bruxelles…). Sans oublier les technologies qui s’emballent, si difficiles à suivre et finalement anxiogènes pour beaucoup. En témoignent les réactions de rejet y compris parmi les élites traditionnelles (Séguéla, Minc, Finkielkraut…)

Autant de facteurs d’instabilité psychologique qui expliquent les mécanismes de repli, dont la xénophobie est d’ailleurs l’une de ses manifestations les plus détestables.

L’évasion hédoniste et le repli identitaire, communautaire ou xénophobe, ont des fondements à la fois conjoncturels et structurels qu’encouragent parfois avec une certaine irresponsabilités des médias aux abois. Il est temps de rééquilibrer les choses et de ne pas céder à la facilité. Les internautes, tels des enfants gavés d’infos acidulées pourraient nous reprocher plus tard notre démagogie intéressée…

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC : mkrochia via Flickr.com et nickmard

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