Journalisme en mutation : six leçons à retenir du Journocamp, les "bidouilleurs" de l’info

Rubik's cube journocamp Google - ©Journocamp

Eloge du plaisir de la complexité chez Google aussi – ©Journocamp

Le 3 avril 2014 a eu lieu le Journocamp, premier barcamp français de journalistes (mais pas que) dans les locaux de Google, à Paris. Une centaine de membres de la communauté Google+ des « journalistes qui tâtent un peu des outils modernes » se sont retrouvés pour échanger conseils et bonnes pratiques à propos des nouveaux outils, formats ou tendances éditoriales. Voici ce que j’en retiens.

1- IL FAUT EN FINIR AVEC LE DISCOURS UNIDIRECTIONNEL

Ce genre d’évènement ringardise quelque peu la conférence (con)descendante où une poignée d’experts discutent de sujets qui intéressent plus ou moins les spectateurs. Ici, des professionnels sont certes venus partager leur expérience, mais il y a eu un réel échange au fil de l’eau entre eux et le public.

D’une manière générale, l’auditoire doit pouvoir poser des questions ou intervenir tout au long des conférences et pas seulement dans le dernier quart-d’heure, quand on a depuis longtemps oublié ce qu’on voulait demander (technique éprouvée du « noyage de poisson », bien connue des politiques).

Le format, en petits ateliers favorise aussi la prise de parole, beaucoup moins intimidante que face à une salle bondée. Si on ajoutait une retransmission « live » et la possibilité pour tout internaute (inscrit pour éviter l’afflux des trolls) de poser une question, on serait encore plus ouvert. Ça s’appelle un Mooc ? Ah bon ? 🙂

Il n’est quand même pas normal que les médias prônent la discussion avec le lecteur via l’ouverture des commentaires ou les contenus UGC (User Generated Content) et qu’ils ne soient pas capables de l’appliquer à eux-mêmes ! (cordonnier, chaussé, tout ça…)

2- COLLABORER N’EST PAS UNE OPTION

Voilà un point clé commun à tous les ateliers animés : la nécessité d’apprendre à travailler avec des corps de métiers différents.

C’est le témoignage qu’a livré Samuel Laurent, notamment, des Décodeurs du Monde. Non, les journalistes ne seront pas tous codeurs demain, mais ils devront être agiles, ouverts et comprendre comment travaillent les développeurs, designers ou statisticiens. Et la réciproque est impérative aussi.

D’où la nécessité d’acquérir la culture polyvalente générale des métiers des autres et mettre un minimum les mains dans le cambouis. J’insiste dans les formations que je donne pour que les managers, du chef de rubrique au pdg, utilisent les outils, au moins une fois. C’est d’ailleurs une bonne pratique classique de l’industrie : l’ingénieur doit passer impérativement par la chaîne de montage.

Même son de cloche “collaboratif” lors de l’atelier Investigation et France, mais une collaboration transnationale cette fois. Pour Mark Lee Hunter, le temps du cavalier seul est terminé. Aujourd’hui les entreprises sont multinationales, donc les enquêtes doivent l’être aussi. Le journaliste doit se mondialiser pour être efficace et les médias mutualiser leurs efforts de recherche, à l’image des DataHarvest des 9 et 10 mai 2014. L’objectif était de travailler sur plusieurs pays pour savoir qui perçoit les aides de la PAC et dans quelle mesure.

Une autre tendance apparaît aussi : le regroupement de journalistes sur une même spécialité. Se développe l’idée de coopératives à la manière du United Artists originel de Charlie Chaplin, Douglas Fairbanks, Mary Pickford et D. W. Griffith. Un peu ce que nous essayons de faire (toute proportion gardée) avec Médiacademie.org, association ouverte de quatre journalistes-consultants-formateurs-entrepreneurs-bidouilleurs.

Mais cela passe par une révolution culturelle : accepter de coopérer, partager, avancer, y compris avec ses concurrents. A titre individuel, cela implique de partager quelquefois son carnet d’adresses, ses infos, ses astuces, son code comme sur Github. Cette plateforme de développement collaborative et open-source, présentée par Tom Wersinger permet de s’appuyer sur la communauté pour apprendre, améliorer son code ou récupérer celui des autres. Une façon de ne pas réinventer la roue en permanence et de construire des choses plus grandes ou plus vite en travaillant à plusieurs. Un esprit altruiste typique des premiers temps d’Internet qui subsiste encore dans quelques villages reculés de codeurs gaulois (ou pas).

En somme, l’esprit de cette communauté Newsresources, pluri-médias, pluri-métiers et trans-générationnelle.

Journocamp - 3 avril 2014 ©journocamp

Cédric Motte, initiateur du Journocamp, prend le micro – 3 avril 2014 ©journocamp

3- « SI TU NE T’OCCUPES PAS DU MODELE ECONOMIQUE, LE MODELE ECONOMIQUE VA S’OCCUPER DE TOI »

L’analyse des données, le data-journalisme ne sont pas qu’un moyen d’améliorer la qualité de l’information. C’est aussi une source de revenus pour les médias de demain. Samuel Laurent en est convaincu, et il n’est pas le seul. L’AFP aussi réfléchit à la mise en place d’outils de visualisation de l’information personnalisée et géolocalisée pour ses clients médias. Autre exemple, celui de Journalisme++ et leur plate-forme : www.detective.io. Outil de recherche, qui nourrit aussi leur modèle économique.

D’où l’enjeu de fournir des données propres : vérifiées, complètes, hiérarchisées, géolocalisées, datées et accessibles, car bien taguées (par mots clés).

Mark Lee Hunter voit pour sa part une source de financement possible par le mécénat : les fondations, à l’instar de Pro-Publica, par exemple. A condition de faire évoluer la réglementation française pour qui l’information n’est pas un bien public.

Il suggère aussi de trouver d’autres clients que les médias : les journalistes peuvent se mettre au service d’ONG qui ont des budgets pour enquêter.

Il y a aussi les revenus de diversification, comme les Mooc – les Massive Open Online Courses. Laurent Mauriac est venu nous parler du Mooc lancé par Rue89 le 23 avril 2014 sur le bon usage des réseaux sociaux, lequel a attiré plus de 7000 internautes à son ouverture. Les cours sont gratuits, mais la certification de la formation est payante (avec plusieurs tarifs selon salarié, chômeur, entreprise… ). Rendez-vous d’ici quelques mois pour faire le bilan pédagogique économique de cette opération.

Mathieu Maire du Poset de Ulule est venu nous expliquer pour sa part comment financer son reportage ou son enquête via le crowdfunding. Un travail de réseautage et d’animation de communauté qui s’ajoute au métier traditionnel du journaliste. Il ne s’agit plus seulement de produire des contenus, mais aussi de faire preuve de pédagogie, et tisser le lien avec l’audience, en amont. Le résultat n’est pas seulement de financer son projet, mais de s’assurer aussi une diffusion, ce qui peut justifier l’effort supplémentaire consenti dans la promotion.

 4- TOUS LES MOYENS SONT BONS POUR APPORTER DE L’INTELLIGENCE

Florent Maurin – qui animait l’atelier des News games – a évoqué le Trinity Mirror qui a lancé UsVsTh3m (7 millions de visiteurs uniques en quelques mois). Ce site de divertissement propose de petits newsgames bien fichus. Et surtout, qui permettent de transmettre une idée importante via des petits jeux basiques, mais efficaces.

Un exemple avec september 12. Un “Shoot them up” où il faut dégommer des terroristes mélangés aux civils.  Sauf que chaque civil tué crée encore plus de terroristes. Le propos : la guerre propre n’existe pas, l’ingérence militaire est très risquée.

Autre exemple avec Playspent.org qui sensibilise le lecteur aux difficultés de vie des travailleurs pauvres aux Etats-Unis. Votre mission : finir la fin du mois sans mourir. On vous propose une série de choix : de travail, de dépenses dont chacune a une conséquence sur votre budget, votre santé, votre vie familiale… Prendre une mutuelle, coûtera trop cher, mais sans la mutuelle vous ne pourrez payer vos frais médicaux quand vous tomberez malade = la double contrainte. L’idée est de démontrer par l’absurde que la notion de mérite qui justifie les inégalités dans l’esprit de beaucoup d’Américains est un leurre.

On est ici sur le territoire de Upworthy (50 millions de VU/mois) qui cherche à transmettre des idées « qui comptent » plus que des données factuelles. Et qui use pour ce faire de tous les moyens : divertissement, émotionnel, teasing… Comme avec ce sujet sur l’absurdité des standards de beauté Photoshopés ou ce calculateur permettant au lecteur de visualiser où va l’argent de ses impôts.

Le journalisme “objectif” ou distancié laisse sa place à un propos plus engagé pour dénoncer des dysfonctionnements sociétaux ou mettre l’accent sur une idée forte. Avec le newsgame, on valorise le rôle éducatif des médias, davantage que celui de simple témoin de ce qui se passe. Ne serait-ce que de donner un aperçu de la complexité du monde pour éviter les réactions simplistes, extrêmes et le plus souvent néfastes. Une mission primordiale et qui n’est pas gagnée, comme je m’en explique dans ce billet.

Marc Lee Hunter - ©Journocamp

Marc Lee Hunter anime l’atelier « investigation »- ©Journocamp

5- DE L’INFORMATION A LA FORMATION

Ce n’est pas une nouveauté pour la presse qui édite de longue date des ouvrages scolaires ou de culture divers, à commencer par les révisions du bac.

Mais le développement des nouvelles technologies (multiplication des tablettes, augmentation des débits internet…) permet de changer d’échelle.

Les MOOC peuvent – dans une certaine mesure – favoriser cette démocratisation de l’intelligence par l’éducation. Et ce n’est pas un hasard si le premier MOOC français a été initié par Rue89. Pour un média qui souhaite vraiment agir sur le réel et changer les choses, l’éducation est un passage obligé. Il y a une continuité logique entre informer et éduquer et une vraie synergie pour les médias.

Plus qu’une nouvelle source de revenus pour les médias, cette mission pédagogique restaure le lien social avec le lecteur qui a tendance à se distendre au fil des excès médiatiques.

Il ne s’agit pas de remplacer ni de concurrencer le système scolaire, mais d’être une force d’appoint pour tous ceux qui en sont sortis et sur certains sujets seulement. Impossible d’enseigner le journalisme par exemple sans correction ni suivi individualisé.

Laurent Mauriac nous a donc expliqué comment Rue89 avait procédé pour réaliser ses cours en ligne et les écueils qu’ils ont tâché d’éviter : rythmer les cours, relancer régulièrement, favoriser le présentiel pour limiter les taux d’abandon…

Mais comme dans le cas du financement de l’information par le mécénat, il faut à un moment une décision politique et administrative. En l’occurrence, la reconnaissance d’une certification scolaire qui valide la formation. Signal fort autant pour les stagiaires que pour les futurs employeurs. Et oui, les médias ne sont que le dernier maillon de la chaîne, pour avoir une action sur la société, tout dépend in fine du politique.

6- LES OUTILS NE SONT RIEN SANS VISION, NI ORGANISATION

Ce sentiment a émergé dans plusieurs ateliers et c’est l’un des points clés pour amener les médias à plus d’efficacité. D’abord avoir une idée de là où on veut aller, de ce qu’on veut proposer au lecteur. Ce n’est pas une compétence de gestionnaire, mais bien de spécialistes du contenu et de marketing.

Le Monde, Rue89, Upworthy ou UsVsTh3m partagent le sentiment que le lecteur a besoin d’être mieux accompagné, et qu’il faut lui délivrer du sens, de l’intelligence autrement, à l’heure où son mode de vie change radicalement. Quelle forme est la plus efficace, quel modèle est économiquement le plus probant ? Cela dépend de la cible, de l’univers concurrentiel et de plein d’autres facteurs. Une chose reste sûre : il faut tester des choses pour avoir une chance de trouver.

Au journocamp, il y avait donc une centaine de journalistes et producteurs de contenus, animés de cette envie-là. Essayer, explorer, comprendre comment améliorer la qualité de leur travail et parvenir, du coup, à le pérenniser. Reste à le communiquer à la direction de certains médias et à organiser aussi les entreprises en ce sens. Cela signifie aussi, laisser plus de liberté et de moyens à ces défricheurs passionnés et qui peuvent servir de moteur à l’ensemble de l’entreprise, pour peu qu’on leur en donne le loisir.

Car, qu’il s’agisse de fact-checking, de data-journalisme ou de la conception de contenus interactifs avec Racontr, la manière de travailler change et remet en cause les hiérarchies, les process et la culture.

Et cette évolution culturelle est de mon point de vue l’élément le plus important : être ouvert à la nouveauté, ne pas se laisser enfermer par des dogmes (le divertissement est bas, le jeu est avilissant, la pub c’est le mal…). Mais essayer de concilier ces éléments incontournables de notre société avec des objectifs plus « citoyens » : rendre service, apporter du sens, favoriser la cohésion sociale. Bref, être l’huile des rouages de la cité, tout en prenant PLAISIR.

Estelle Prusker (SciencesCom) et Nathalie Pignard-Cheynel (Université de Metz)

Nathalie Pignard-Cheynel (Université de Metz) et Estelle Prusker (SciencesCom à Nantes)

 

Cyrille Frank

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