Réseaux sociaux et deuils collectifs : l’immortalité ne tient qu’à un fil

Aujourd’hui je suis mort. Devant mon écran. Le tweet fatal s’affiche sous mes yeux : «Le comédien Jean Rochefort est décédé dans la nuit à 87 ans #AFP ». Il n’était pas de ma famille, pas de mes amis. Pourquoi sa disparition me bouleverse tant ?

Je venais difficilement de ressusciter d’un précédent trépas, survenu avec l’annonce de la disparition de Jeanne Moreau, et voilà qu’il me fallait remettre ça.

L’année 2016 m’avait permis d’être rompu à l’exercice. Avec la mort de David Bowie, de Prince, de Leonard Cohen, et de tous ces artistes de renommée mondiale, acteurs, écrivains, scientifiques, j’avais appris à parfaire mon art de la disparition-résurrection. Mais quand même… L’opération restait douloureuse.

A ma grande surprise, j’ai réalisé que je n’étais pas l’unique possesseur de cette faculté extraordinaire. Nous sommes en réalité des millions à pratiquer la chose. Des millions d’Orphée, conduits par Facebook en Charon des temps modernes, traversant le fil d’actualité pour aller tutoyer l’Autre Monde.

A chaque disparition de célébrités, les mêmes manifestations de tristesse collective, avalanches de publications, de messages ou de déclarations toutes plus déchirantes les unes que les autres. La mort des célébrités nous procure une tristesse démesurée, dont les réseaux sociaux forment la caisse de résonance macabre.

Comment expliquer cette tempête émotionnelle ? Pourquoi tant de compassion autour de la mort d’individus que nous ne connaissions pas, ou pire, dont on sait même qu’ils pouvaient être, dans leur quotidien, de véritables horreurs ? Quel nouveau rapport à la mort ces deuils collectifs à dimension planétaire traduisent-ils ?

Un deuil à faire

Cette décharge émotionnelle si intense tient tout d’abord à une raison simple et somme toute assez classique : avec la disparition de certaines célébrités, nous perdons des êtres avec lesquels nous nous sommes construits.

Des êtres dont l’impact sur nos vies a pu s’avérer décisif, qui nous ont peut-être conduits à embrasser tel ou tel point de vue, telle ou telle profession même, et qui ont constitué en ce sens des repères et des guides intellectuels ou artistiques forts.

Par incidence, nous avons fini par entretenir pour eux un investissement affectif profond. Leur mort engendre inévitablement un désarroi qui ne peut nous laisser indifférent. La tristesse que nous éprouvons alors n’est autre que celle d’un deuil à faire.

D’autant plus que ce deuil est aussi celui d’un plaisir. La mort de ces figures tutélaires nous prive de facto des promesses que nous faisait sans cesse leur talent. 

Nous ne pourrons plus guetter la sortie prochaine du disque de l’un, la parution tant attendue du nouvel ouvrage d’une autre, la découverte de la dernière création de celui ou celle qui nous avait accompagné jusqu’à lors et qui tant de fois nous avait comblés.

Avec la mort de ces talents s’éteint finalement ce plaisir-là, qui constituait autant de rendez-vous réguliers qui jalonnaient le chemin. Il faudra en trouver d’autres. Mais seront-ils à la hauteur ?

Un deuil à faire donc. Et par conséquent, la tristesse qui l’accompagne. Mais l’ampleur du phénomène ne peut trouver sa source dans cette seule explication. Cette tristesse pourrait s’assimiler à « un pincement au cœur », qui peut être vif certes, mais qui n’entraine pas pour autant les déluges systématiques de réactions en chaine à l’annonce de chaque disparition.

Notre propre disparition en ligne de mire 

En réalité, la mort des célébrités nous ébranle parce qu’elle met en perspective notre existence et qu’elle place en ligne de mire notre propre disparition.

Nous réalisons soudain que tous ces personnages iconiques et inaccessibles ne sont finalement que de simples mortels, soumis au temps qui passe, au corps qui s’use et à la mort qui frappe.

Si l’annonce de la disparition signifie dans un premier temps la perte d’une figure aimée, le choc de la décristallisation arrive ainsi très vite ensuite.

Pensée magique certes, mais il n’est pas si loin le temps où tous faisaient du Pharaon ou de l’Empereur un être éternel, intemporel, dont l’immortalité affirmée permettait à chacun d’envisager la mort avec plus de sérénité. Notre imaginaire collectif n’en porte-t-il pas encore la trace inconsciente, comme un archétype jungien.

Mais là… Puisque ces êtres quasi divins n’ont pas réussi à dompter le temps, nous-mêmes n’y pourrons rien. C’est donc bel et bien sans issue. Avec ces disparitions, qui nous replacent implacablement dans notre propre frise chronologique, c’est notre mort que nous apercevons en réalité.

Nous appartenons tous à une génération donnée et quand commencent à mourir les personnages médiatiques et marquant de cette génération, c’est le signal que notre tour arrive. Et cette émotion profonde qui nous bouleverse alors est aussi l’écho de notre vie passée, de notre jeunesse perdue, que nous pleurons à grands renforts de partages et d’émoticons, cherchant nous aussi soutien et compassion face à notre triste sort.

Derrière la tristesse, apprivoiser la mort 

On pourrait objecter ici que nous ne sommes pas tous des fans obsessionnels et idolâtres de star hissés au rang de divinités éternelles. Et, disons-le aussi, les célébrités qui disparaissent n’ont pas toutes la dimension d’un Mickael Jackson…

Certaines ne sont d’ailleurs connues que par un nombre relatif de personnes qui médiatisent avec émotion la mort de figures pointues de tel ou tel domaine scientifique ou artistique – à ce titre, il serait d’ailleurs intéressant d’étudier l’évolution du contenu des nécrologies que publie la presse nationale, en prenant comme critère la célébrité plus ou moins affirmée des défunts, afin de voir dans quelle mesure les médias s’adaptent à ce phénomène et à la demande qui le soutient.

Et pourtant, incontestablement célèbre ou pas, le même rituel est toujours à l’œuvre : une fois la mort annoncée, nous ressentons le besoin d’exprimer et de partager ce que l’on ressent, de Facebook à Twitter, et la même empathie s’empare de nous à la lecture des commentaires éplorés.

Deuil à faire, peur la mort, est-ce aussi un attrait malsain pour le macabre ? Un plaisir masochiste à être triste ? Probablement pas. Le déferlement de tristesse qui s’exprime sur les réseaux sociaux par ces partages massifs en tout genre, nous permet peut-être justement de dépasser cette crainte indéboulonnable de la mort.

Alors que la peur de la mort nous a poussé à la nier, comme un tabou suprême, jusqu’à la faire disparaitre visuellement de notre quotidien, la voilà désormais omniprésente sur nos murs, nos fils, nos alertes… Difficile d’y échapper.

Le temps des processions mortuaires et des rendez-vous dominicaux pour aller fleurir la tombe de nos aïeux dans les cimetières au cœur de nos villages est franchement révolu…

Aujourd’hui, la mort ne se voit plus, les cimetières – destinés à ceux qui n’auraient pas encore opté pour la disparition totale – sont écartés des centres et les funérariums se trouvent en périphérie des villes, sur des nationales anonymes entre deux zones industrielles et commerciales. Les morts, loin des regards et de la vitalité urbaine.

Avec un peu de cynisme, c’est finalement cohérent : la croissance étant le Graal de notre société, chassons nos morts, ils sont si peu productifs. Quel contraste avec la place qui leur est réservée sur les réseaux sociaux ! Ce n’est peut-être pas si paradoxal que cela y semble.

Ce nouveau rapport à la mort, en forme de deuil collectif alimenté par des flots de partages, transforme au final l’identité du défunt. Ces innombrables partages permettent de façonner une identité du mort qui n’est pas figée, mais qui au contraire continue à s’enrichir, à évoluer, bref à vivre.

La systématisation de ces partages et leur diversité grandissante, tant d’un point de vue de leurs formes que de leurs sources, renforce d’autant plus cette identité : photos de toute sorte, citations, extraits vidéo, musiques, confidences, témoignages, archives, …

Après la disparition physique se constitue immédiatement une identité numérique bien vivante. En d’autres termes, une vie nouvelle, façonnée par tous et qui évolue finalement par elle-même et pour elle-même.

Par projection, c’est pour chacun la possibilité d’espérer qu’une fois atteint l’autre bord, inventeur du moonwalk ou danseur de salon, parfait inconnu ou star mondiale, notre vie pourra se poursuivre après nous.

Non pas simplement dans le souvenir de nos proches. Une véritable seconde vie, dont l’ADN sera formée d’une banque de données numériques immense de notre existence, qui intégrera le flux grâce aux partages de nos proches endeuillés. Et par viralité, qui gagnera l’ensemble des réseaux sur lesquels nous continuerons à parler, à chanter, à danser, à créer… A vivre.

Les tristesses Facebook seront encore nombreuses à se succéder. Apprendre à se passer de son romancier favori, mesurer le temps qui passe et surtout celui qu’il reste. Mais aussi redonner vie à nos disparus en même temps qu’on les pleure.

Car à travers la disparition de ces célébrités, c’est bien notre propre mort qui se joue et dans notre rapport avec elle, c’est un nouveau mythe de l’immortalité qui se dessine.

Donc oui, hier nous sommes morts.

Et nous sommes ressuscités.

Laurent Levy

Après un troisième cycle universitaire en histoire contemporaine et une maîtrise de sciences politiques, Laurent Lévy devient professeur d’histoire-géographie qu’il enseigne en Seine-Saint Denis depuis une quinzaine d’années. En parallèle, il travaille régulièrement pour le cinéma et la télévision en tant que compositeur, sous le nom de M.Lo.

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Crédits photos en CC : Chrisjosef.stueferSheila Sund via flickr.com

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