Non, le buzz de la robe n’est pas (forcément) le naufrage du journalisme !

Le buzz de la robe de couleur, naufrage du journalisme ? ©wheatfields via Flickr.com

Le buzz de la robe de couleur, naufrage du journalisme ? ©jonathan-leung via Flickr.com

L’histoire de la couleur de la robe reprise par tous les médias mondiaux montre la contagion de la ligne éditoriale de Buzzfeed sur l’ensemble de l’information planétaire. Ce n’est pas la fin programmée du journalisme. A condition de détourner l’arme du « buzz » à d’autres fins.

La robe est-elle bleu et noir ou blanc et or ? Voici la question essentielle qui a occupé une bonne part des internautes et socionautes ces derniers jours. Diffusée initialement sur un obscur Tumblr américain, la question est devenue en quelques heures une véritable « affaire », une fois reprise par Buzzfeed. Rapidement, le sujet viral se répand à travers le monde, ce qui fait dire à Digiday, que le géant du divertissement a contaminé tous les médias avec ses sujets LOL et creux.

Le premier réflexe est de se désoler de ce phénomène en constatant combien la course à l’audience pervertit les lignes éditoriales, y compris de titres sérieux comme Le Monde. Avec le buzz, on n’est plus dans la hiérarchie de l’info, mais dans le suivisme social. On relaie ce qui plait. N’est-ce pas un renoncement journalistique désastreux ? Il y a plusieurs raisons de nuancer ce cri d’horreur spontané qui nous vient.

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Comment les médias accentuent la marchandisation des relations sociales

Au coin le gratuit... ©ansik via Flickr.com

Au coin le gratuit… ©ansik via Flickr.com

Notre société, sous l’effet du capitalisme et de la mondialisation a modifié notre rapport aux autres. Le lien qui nous unit à autrui est de moins en moins gratuit et traduit au plan personnel, ce qui se produit à l’échelle des pays : la grande compétition. La maîtrise de la communication, elle, devient un critère de sélection plus important que jamais.

LA COMPÉTITION SOCIALE, PLUS FORTE QUE JAMAIS

Nous vivons dans une société de compétition larvée. Larvée, car si rien n’est bien franc, on est confronté en permanence, à un combat de boxe impitoyable. Les règles sont peu claires, peu effrayantes, et donc, d’autant plus traîtres.

Avant même que nous ayons ouvert la bouche, nous sommes jaugés et jugés. Le prix des vêtements que nous portons, les codes couleurs plus ou moins respectueux d’une harmonie classique, le respect de la mode la bonne culture n’existe pas (revues, créateurs de mode…). Jusqu’à la qualité et le niveau d’entretien de nos chaussures… Tout cela trahit notre niveau économique et social, par la maîtrise de codes mouvants qui constituent, par leur subtilité, une séries d’épreuves tacites de sélection.

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La « bonne » culture n’existe pas

La mauvaise culture

La mauvaise culture

Une partie de la culture, confisquée par les élites et la société des clercs, respecte une norme fondée sur des choix “classiques” issus de la culture scolaire. Cette hiérarchie est acceptée inconsciemment par les classes plus modestes qui subissent ainsi une forme de violence symbolique.
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L’exception culturelle française, un problème de vieux con ?

* Hommage au livre « la vie privée, un problème de vieux cons » de Jean-Marc Manach / ©danielygo sur Flickr.com

Le colloque NPA, rendez-vous annuel du gotha numérico-télévisuel, a eu lieu mardi 6 novembre 2012 à la Maison de la Chimie. La question centrale abordée : comment mieux défendre la production des contenus, à l’ère numérique.

On a beaucoup parlé de réglementation, de droit, de Google et autre GAFA (Google, Amazon Facebook, Apple).

Jean-Baptiste Gourdin, rapporteur de la Mission Lescure, était là pour faire un petit bilan d’étape et rappeler les enjeux de sa mission : inaugurer l’acte II de l’exception culturelle française, dans un contexte de bouleversement profond du secteur de l’audiovisuel. En gros, sauver le système français de protection des oeuvres, menacé notamment par les géants du web et la fusion numérique de la télévision et d’Internet.

Comment lutter contre le piratage et défendre les auteurs, producteurs de contenus ? Quels modèles économiques envisager pour financer la création ? Comment promouvoir les offres légales de contenus en ligne et sous quelles modalités ?

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Faire payer les données publiques est une grosse bêtise

L’octroi signifie verrouillage des données ©fensterbme via Flickr.com

Faire payer l’accès aux données publiques, en finir avec l’open-data. Voici la brillante idée d’Olivier Schrameck, l’ancien sherpa de Lionel Jospin et actuel membre de la Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique. 

En ces temps de bouclage budgétaire difficile, c’est la dernière astuce du gouvernement pour récupérer un peu de sous. Il y va aussi de la morale publique, puisqu’un bien public, non-rival et non-exclusif, ne saurait être offert au privé, sans le consentement de ses usufruitiers, j’ai nommé nous, les citoyens.

Il ne faudrait pas que ce bien public exploité par le privé tarisse la source et conduise à privilégier certains publics (ceux qui paient) au détriment des autres.

Première objection à cet argument : on ne voit pas bien en quoi cela concerne les données qui par nature sont illimitées, et qui actuellement ne produisent de bénéfice que pour de rares apparatchiks de l’administration.

Par ailleurs, il y a la théorie, les grands principes auxquels la raideur protestante jospinienne sied si bien. Et puis, il y a la réalité, le pragmatisme moins vaniteux, parfois un peu piteux, et généralement plus efficace. Louis XI versus Charles VIII, son fils.

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Comment la numérisation tue l’envie

©karindalziel via Flickr

Notre société est de plus en plus dématérialisée. Les technologies de l’information et la numérisation des données rendent impalpables les produits culturels et médiatiques. Ceci favorise leur diffusion, mais atténue leur valeur.

Les billets de banques et chèques disparaissent. Les tickets de métro, entrées au musée, points fidélité au Monoprix sont remplacés par des cartes d’abonnés. Les CD, DVD ou Blue-Ray sont en voie d’extinction. La photo, musique ou vidéo se réduisent à un enchaînement de 0 et de 1.

Désormais la numérisation des données permet de se prendre pour Harry Potter et de réaliser ce rêve d’enfant : puiser dans un sac sans fond pour en faire sortir une bibliothèque, une vidéothèque, une encyclopédie et des centaines d’albums photos. La dématérialisation consacre le triomphe de Platon : l’idée l’emporte sur la chose

C’est bien sûr un progrès, et pas que du point de vue pratique, puisque cela permet la diffusion de la culture auprès du plus grand nombre. Toutefois, cette évolution technologique ne présente pas que des avantages.

UNE PERTE DE L’INFORMATION SENSIBLE

Le problème est que cette digitalisation de notre vie uniformise des produits très différents et les déleste d’une partie de leur valeur affective. C’est un peu comme dans ces films d’anticipation dans lesquels le boeuf bourguignon fumant est remplacé par une pilule aux arômes identiques. Le service est le même, le plaisir non.

Mac Luhan dirait sans doute que le fichier informatique est pauvre en information. Comparé à un livre physique, il y manque l’information tactile, visuelle, olfactive. Le service (musical, photographique, vidéo) demeure, mais au final on y a quand même perdu.

C’est que l’emballage en soi est source de plaisir et sa fonction n’est pas seulement de nous convaincre d’acheter le produit et de faire vivre une floppée de publicitaires. Les gastronomes ne diront pas le contraire : on mange aussi avec les yeux. On dévore aussi un livre avec les doigts, on apprécie aussi un album musical à sa pochette, laquelle véhicule un univers particulier et alimente notre imaginaire.

La dématérialisation joue aussi contre nos instincts de thésaurisation, hérités peut-être de notre passé lointain. Celui où l’accumulation de vivres en hiver était le seul moyen de survivre. Dans le streaming, il n’y a aucune trace physique du produit que l’on a consommé. Le cloud évanescent s’oppose au besoin de se rassurer. Ce besoin, source partielle du plaisir que l’on éprouve à contempler sa bibliothèque : “j’ai lu tout ça, je ne suis pas inculte quand même”.

Ne reste désormais que le souvenir, de plus en plus dur à conserver, car il se perd dans la multitude.

LA PROFUSION DILUE LE PLAISIR

©Fabbriciuse via Flickr

C’est le principe même de la rareté qui fonde la valeur des choses. A être banalisés par une diffusion massive, les produits culturels perdent de leur force émotive. Phénomène d’accoutumance connu des spécialistes de l’addiction : il faut augmenter progressivement la force du stimulus pour obtenir le même effet physiologique, d’où l’augmentation de la consommation d’alcool ou de drogue pour atteindre la même ivresse.

Une orange à Noël était source d’un plaisir immense pour les enfants privés de fruits pendant la guerre. Se rendre au cinéma était un évènement considérable qui nécessitait qu’on s’habille pour l’évènement. La grande parade des dessins-animés du mercredi qui, fin des années 70, offrait 45 minutes de dessins-animés d’affilée était alors une vraie fête pour les enfants.

Désormais l’abondance de l’offre atténue notre plaisir. La multiplication des chaînes de TV, la diffusion musicale ou vidéo en streaming, le cinéma illimité par les cartes d’abonnement, l’encyclopédie Internet gratuite… la culture perd de sa valeur économique et symbolique du fait même de sa facilité d’accès.

C’est la même chose pour les photos numériques. Avant l’ère numérique, on ne ramenait guère plus de 3 ou 4 pellicules de ses vacances (et encore, quand on était un amateur). Et pour cause, chaque pelloche coûtait son pesant de cacahuètes, d’autant qu’il fallait doubler ce montant par le coût du développement. Ça correspondait à une centaine de photos au plus à répartir sur plusieurs semaines.

Autant dire que chaque photo était mûrement réfléchie. La scène en vaut-elle la peine ? Ai-je bien fait mes réglages ? Et quand une photo était réussie, on l’appréciait car il était alors hors de question de la doubler. Le risque d’échec en faisait partiellement la saveur.

Aujourd’hui, on croule sous des milliers de photos qui se ressemblent toutes. Plus besoin de choisir le sujet, de prendre le temps de soigner le cadrage ou la composition. On les corrigera sur l’ordinateur ou on supprimera les plus ratées. Le nombre de photos en soi affadit l’impact émotionnel de chacune : il y a dilution et lassitude. Même les meilleures toile du Louvre finissent par nous laisser froids, quand on voit trop.

STANDARDISATION DE L’EXPÉRIENCE

©Asha ten Broecke via Flickr

Par ailleurs, la numérisation conduit à une certaines dévalorisation des produits culturels par l’homogénéisation de la consommation qu’elle induit.

Malgré la baisse des coûts de production et de distribution, le numérique n’a pas significativement développé la diversité culturelle. Ce sont toujours les mêmes blockbusters qui s’échangent majoritairement en peer to peer, les mêmes artistes ultra-médiatisés qui concentrent l’essentiel des ventes en ligne, les mêmes romans qui cartonnent sur Amazon ou à la Fnac. C’est l’échec de la longue traîne, théorisée par Chris Anderson en 2004.

Certes le lien social se renforce en apparence puisque tout le monde voit et parle des mêmes choses, un phénomène accentué par les réseaux et les mécanismes de recommandation sociale (voici ce que vos amis ont lu, acheté, écouté…)

Mais cette socialisation acrue se fait au détriment de la singularité de l’expérience individuelle. J’écoute Lady Gaga, je lis le dernier Harlan Coben, je regarde Avatar en DVD, comme 90% des gens. Alors comment donner un sens à mon existence, si celle-ci est semblable à tout le monde ?

D’où le succès croissant des concerts de musique, des performances “live”, forcément uniques qui alimentent notre besoin de différenciation. D’où le succès aussi de la personnalisation croissante des produits de grande consommation, de la coque de son Iphone, à la couleur de sa voiture.

La dématérialisation contribue donc à dévaluer les biens culturels par profusion de l’offre, perte de l’expérience sensible, et standardisation des contenus. Mais peut-être n’est-ce qu’une période de transition, le temps que nos vieux réflexes liés au monde tangible s’effacent devant ce qui a le plus de valeur : l’expérience de vie et les souvenirs. Un jour peut-être, certains commerçants nous feront payer la mobilisation à la demande de ces derniers.

Cyrille Frank

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Crédits photo : ©karindalziel ©Fabbriciuse ©Asha Ten Broecke via Flickr

Ne constituons pas des ghettos culturels pour riches !

Mise à jour 28 décembre 2014

Bilan, cinq ans après avoir écrit ce papier : une majorité de titres d’informations ont opté pour un modèle mixte, en partie gratuite, en partie payante. Médiapart, Le Monde, Le Figaro, L’Obs, Le Parisien, Libération, Les Echos, L’Equipe… Rares sont ceux qui maintiennent le modèle non-payant, financé par la publicité, tels le Huffington Post ou Slate.

Parallèlement, se sont développés Google News et Facebook qui sont devenus des distributeurs majeurs de l’information, opérant des hiérarchies fondées sur des critères purement économiques, accentuant les biais dramatiques et émotionnels

Ce que je redoutais s’est donc produit : l’aggravation des inégalités d’accès à l’information. Aux instruits, la presse payante de qualité, aux moins instruits (qui ne mesurent pas la valeur d’une bonne information), « l’entertainement » et la rumeur

Il est temps que la puissance publique remette de l’ordre dans la maison et réduise ses subventions pour les titres qui se coupent du plus grand nombre en instaurant un accès payant. Et réinvestisse cette manne publique dans des services d’information de qualité accessibles à tous…

Edwy Plenel se félicite du succès de Médiapart, consécutif aux révélations de l’affaire Woerth. Le site payant d’information a recruté plus de 5000 nouveaux abonnés en quelques semaines, se rapprochant du seuil de rentabilité. Une victoire de la démocratie ? Oui et non…

Dans une interview donnée à frenchweb, Edwy Plenel revient sur l’origine de son choix de business fondé entièrement sur l’abonnement. Il arbore le sourire et la bonne humeur de celui qui a eu raison contre tous (“nous étions les seuls au monde”) en défendant un modèle de presse en ligne payant.

Au cours de l’interview, il s’exprime longuement sur ses “amis de Rue89” (à 9:18 mn dans la vidéo), qu’il amoche pourtant assez sérieusement sur le fond.

 

“Qu’est-ce qui fait la rentabilité de TF1, de RTL et Europe 1, c’est pas l’information, c’est le divertissement . Il peut y avoir de très bonnes rédactions, mais la rentabilité elle est venue de quoi. la pub c’est les grosses têtes, la pub c’est la télé-réalité, la pub c’est la Star-Academy, c’est pas l’info qui amène la pub.

Donc mon doute sur le pari de mes amis de Rue89, c’est que si ils veulent gagner leur pari qui est une logique d’audience, avec des recettes publicitaires fortes, cela aura une incidence sur leurs pratiques journalistiques. Il faudra qu’ils fassent des papiers plus people, plus superficiels, plus accrocheurs, plus de buzz. Nous on fait des papiers raides, longs, durables, forts, lourds. On ne fait pas que Karachi ou Béttencourt.”

Ce passage est tout à fait éclairant de la philosophie profonde d’Edwy Plenel sur l’information, mais aussi sur la culture et l’éducation en général. Il se situe assez loin de ma manière de concevoir non seulement mon métier de journaliste, mais aussi mon devoir de citoyen.

PLENEL A LES MAINS PROPRES, MAIS IL NA PAS DE MAINS

J’ai envie de paraphraser Charles Péguy critiquant le rigorisme de l’impératif kantien pour émettre quelques objections au propos du grand Edwy Plenel. Je dis cela sans ironie, j’ai beaucoup d’admiration personnelle pour le journaliste, pour sa rigueur intellectuelle, ses qualités professionnelles, son engagement et son courage.

Péguy critiquait la raideur de Kant qui prétendait qu’un bon citoyen devait obéir coûte que coûte à la loi morale et notamment au principe supérieur de vérité. Ainsi, quand bien même un mensonge pourrait sauver un innocent, il faudrait s’en abstenir pour rester conforme à ce principe supérieur de vérité. D’où l’absence de mains de celui qui abandonne le malheureux à son sort. Discussion philosophique abstraite qui prendra une autre résonance avec la seconde guerre mondiale…

Quel rapport avec Plenel ? Ce même rigorisme par rapport au principe de vérité, dans le devoir d’information. Ce respect sacré des faits, du vrai au détriment du reste. Il y a du Kant chez Plenel : une construction mentale impeccable, un véritable système de pensée cohérent et implacable. Et en même temps un certain manque d’humanité, ou en tout cas de psychologie.

LES HOMMES SONT PLURIELS, LA PRESSE AUSSI

Pour Edwy Plenel, qui est représentatif d’une certaine vision de l’information, le seul rôle de la presse semble être celui d’informer. Je conteste ce point de vue non seulement aujourd’hui mais aussi dans son rapport à l’Histoire que je n’ai pas enseignée mais étudiée avec un grand spécialiste

Informer, divertir, servir, relier… voilà les quatre principaux besoins auxquels répond la presse depuis l’origine.

1-Informer avant tout bien sûr, former les opinions éclairées du citoyen votant, cœur de la légitimité démocratique de la presse. Mais s’arrêter à cela, c’est passer à côté de la psychologie humaine.

2-Divertir. Le divertissement a toujours été un des motifs forts de lecture et d’achat de la presse. Depuis la relation des événements de la Cour au peuple via la Gazette de Théophraste Renaudot au 17e s qui l’amusaient beaucoup, jusqu’aux faits divers sanglants qui ont fait le succès de La Presse d’Emile Girardin au 19es. En passant par les mots croisés, rébus, cartoons et autre friandises divertissantes du Monde.

D’ailleurs ce distingo entre information est très délicat. Quand finit l’information et quand commence le divertissement ? On le voit bien aujourd’hui avec une scénarisation de plus en plus forte de l’information politique qui tend à rapprocher la première du second, alors même que la thématique reste “noble”. Raphaelle Bacqué, avec tout le talent d’écriture qui est le sien en est l’une des plus éminentes représentantes. Qui décide de l’information noble et sur quels critères ? On le sent en filigrane chez Edwy, le seul critère qui vaille est cette capacité à éclairer le choix politique, j’y reviendrai plus loin.

3-Rendre service : ce sont les informations pratiques, les heures d’ouverture de la crèche, les adresses des services publics, les informations concernant les travaux sur la rocade… Bref, ce qui constitue l’un des plus forts ciment de la presse régionale vis à vis de ses lecteurs.

4- Créer du lien social : le journal est ce prétexte à discussion, cette occasion de débattre, échanger des idées, rencontrer l’altérité dans l’échange et la confrontation d’informations lues dans le canard. Les infos sont en ce sens une sorte de carburant social de premier ordre, remplacé depuis longtemps par la télévision, elle-même concurrencée aujourd’hui par Internet. D’ailleurs Edwy a pour le coup bien intégré cette dimension via la plateforme communautaire de blogs de Médiapart.

LA RENTABILITE DES JOURNAUX N’EST JAMAIS VENUE DE L’INFO

Ma conviction est que l’information citoyenne n’ a jamais justifié à elle seule ni la lecture, ni a fortiori l’achat d’un journal. C’est ce “mix produit” des quatre critères évoqués ci-dessus, comme on dit chez les marketeux, qui l’expliquait et l’explique toujours.

Il y a chez Edwy Plenel un biais égocentré dans sa conception de l’information et la culture. Il projette sur la majorité ses propres goûts, alors qu’elle ne représente qu’une conception élitiste. En réussissant à atteindre ses 60 000 abonnés, ce que je lui souhaite, Edwy aura réussi l’incroyable pari, encore plus impressionnant sous cet angle, d’attirer à lui lune bonne partie des élites intellectuelles de France. Je ne parle pas des cadres supérieurs ou chefs d’entreprise, mais plutôt des clercs : professeurs, universitaires, chercheurs, artistes, écrivains… la société de l’intelligence qui représente finalement pas mal de monde dans la mesure où elle englobe l’Education nationale, mais n’est qu’une portion minoritaire des Français.

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UN “GHETTO” CULTUREL DE RICHES

Voilà la grande crainte que je ressens vis à vis de Médiapart et autre Arrêts sur images. La constitution d’enclaves culturelles privées réservées à une élite sociale, celle ayant un certain niveau socio-culturel initial. A la « masse bêlante », les programmes plus ou moins abêtissants de la Star Ac ou de la télé-réalité décriés ci-dessus.

Non pas que j’en rende Edwy Plenel ou Daniel Schneidermann responsables, naturellement. Les deux défendent un projet de qualité avec passion et j’admire leur ténacité, leur abnégation, leur courage. Mais je m’interroge sur le résultat de pareilles fuites des cerveaux à échelle globale.  Le problème est bien d’ordre politique et économique. Avec un abandon progressif des missions de service public, en particulier l’école, sous l’effet conjugué d’une crise économique, d’une mondialisation dé-régulée et d’une politique nationale clientéliste et injuste.

Mais en se retirant des organes subventionnés par nous autres citoyens et sinon gratuits – du moins plus ou moins « indolores » car financés par l’impôt, Edwy et Daniel ne nous rendent pas un grand service. Ils réduisent la portée de leurs médias payants aux seuls instruits capables de saisir la valeur d’une information payante de qualité.

Ils accentuent ainsi, indirectement les inégalités socio-culturelles.

medias pédagogues ?

medias pédagogues ?

DU ROLE PEDAGOGIQUE DE LA PRESSE

Notre société se tourne de plus en plus vers le divertissement, vers le léger (dont le LOL est une incarnation), vers le plaisir. Pour plein de raisons éducatives, économiques, psychologiques… Mais de fait, la société des jeunes lecteurs a changé et modifie de façon très forte le fameux “mix produit” nécessaire pour vendre.

Un peu plus de divertissement et de superficiel que de sens, par rapport à nos aînés, la génération d’Edwy. On peut le déplorer c’est vrai, je ne me réjouis pas de voir des émissions débilitantes envahir complètement nos vies, à commencer par les séries américaines au scénario industriel, programmes d’une pauvreté affligeante qui colonisent tout l’espace culturel de nos médias audiovisuels.

Mais si je suis sûr d’une chose, c’est que la création et le succès économique de Médiapart et Arrêt sur images n’y changera rien. Edwy Plenel semble vraiment croire à la contagion positive de son modèle : « en pariant sur une réussite qui serait chimiquement pure qui aiderait toute la profession, tous les producteurs d’information sur le net et qui aiderait profondément le journalisme dans un moment de crise, c’est de montrer qu’on peut arriver en trois ans, à faire un journal indépendant, sans publicité, avec plus d’une trentaine de salariés, qui arrivent à l’équilibre ».

C’est assez naïf. Quand les deux auront fait les fonds de tiroirs des élites intello, il ne restera plus grand nombre de lecteurs cultivés à se mettre sous la dent. Et de toutes façons, le frein le plus puissant reste celui de l’éducation et du capital culturel.

Moi j’ai une autre méthode qui se résume à cette fameuse phrase : “il faut être dans l’avion pour le détourner”. C’est le principe de la pédagogie : s’adapter à son élève pour le faire progresser. Faut-il adapter Marivaux en langage « djeun’s » pour intéresser les banlieues ? Et bien soit ! Ce sera moins noble, moins beau, il y aura un peu de dégradation du message initial c’est vrai, mais au moins passera-t-il.

Ca marchera beaucoup mieux et au final, on « boostera le ROI culturel ». Je sais que deux écoles de pédagogie s’affrontent là, entre ceux qui ne veulent pas édulcorer le contenu pour maintenir une stricte équité de l’offre et ceux comme moi, estimant qu’il est urgent de mettre en place des approches différenciées, pragmatiques.

Accommoder le sens à la sauce plaisir, voilà mon pari à moi. Les lecteurs populaires ne viendront pas tout seuls, il va falloir les chercher. Il ne s’agit pas d’accuser les nouveaux médias qui s’attachent à faire leur travail le mieux possible. Le premier facteur de l’inégalité  culturelle qui se creuse reste le pouvoir politique à travers l’échec scolaire et socio-économique.  Mon message consiste juste à les inviter peut-être à tendre davantage l’oreille et la main en direction de ces nouveaux publics qui s’éloignent d’eux, sans comprendre qu’ils passent à côté d’une grande richesse. A faire peut-être un peu de compromis, sans dénaturer ni galvauder leur travail, afin de vulgariser et rendre accessible leurs contenus. Ce que fait bien Slate.fr (j’espère n’avoir pas invoqué le diable).

Il en va beaucoup plus que de la survie de la presse. Il en va de la cohésion sociale, de l’harmonie démocratique. Pour éviter de creuser encore davantage ce fossé culturel et ce mépris perceptible de ceux qui savent, qui consomment la bonne information, la bonne culture n’existe pas vis à vis des millions de “beaufs”.

Cyrille Frank 

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Crédit photo via Flick’r @ aaronescobar et et @raisinsawdust

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