Les instruits toujours mieux informés, pour les autres, il y a Facebook et Hanouna

En 2010, je dénonçais l’apparition de chapelles d’information réservées aux élites instruites, les “ghettos culturels” de riches. Sept ans plus tard, l’inégalité d’accès à l’information s’est encore accentuée.

L’information de qualité est désormais sous clef

L’ère du tout gratuit de l’information a vécu, avec la fin du mythe du financement unique par la publicité. Il ne reste guère que quelques titres en ligne comme 20 minutes pour proposer un accès entièrement gratuit à leurs contenus.

En France, 95% des quotidiens et hebdos sont passés en payant ou en modèle mixte (une partie des articles gratuits, une partie payante). C’est ce que révèle cette étude 2017 du Reuters Institute.

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Réseaux sociaux, nouvelles technos : la fin programmée de notre mémoire ?

mémoire et cerveau, l'externalisation dangereuse ?

©hexstudio via flickr.com

Internet et les réseaux sociaux enregistrent des données prodigieuses, parfois au détriment de la vie privée. Pourtant, la valeur mémoire, elle, s’affaiblit.

(Maj le 18 février 2017 d’un article du 10 janvier 2010)

Les bases de données se sont développées de façon incroyable ces 15 dernières années, comme le montre cette infographie. Elles permettent une extension spectaculaire de notre mémoire et notre savoir.

Ainsi l’INA, la BNF via Gallica ou encore les archives de France donnent accès à notre histoire de façon très simple. Ceci, grâce aux moteurs de recherche et au téléchargement de documents.

De même, les bases documentaires comme Legifrance, le Journal officiel, ou encore les revues scientifiques de Persée, étendent nos capacités cognitives. Tout cela constitue une mémoire de la connaissance tout simplement sidérante.

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Ne constituons pas des ghettos culturels pour riches !

Mise à jour 28 décembre 2014

Bilan, cinq ans après avoir écrit ce papier : une majorité de titres d’informations ont opté pour un modèle mixte, en partie gratuite, en partie payante. Médiapart, Le Monde, Le Figaro, L’Obs, Le Parisien, Libération, Les Echos, L’Equipe… Rares sont ceux qui maintiennent le modèle non-payant, financé par la publicité, tels le Huffington Post ou Slate.

Parallèlement, se sont développés Google News et Facebook qui sont devenus des distributeurs majeurs de l’information, opérant des hiérarchies fondées sur des critères purement économiques, accentuant les biais dramatiques et émotionnels

Ce que je redoutais s’est donc produit : l’aggravation des inégalités d’accès à l’information. Aux instruits, la presse payante de qualité, aux moins instruits (qui ne mesurent pas la valeur d’une bonne information), « l’entertainement » et la rumeur

Il est temps que la puissance publique remette de l’ordre dans la maison et réduise ses subventions pour les titres qui se coupent du plus grand nombre en instaurant un accès payant. Et réinvestisse cette manne publique dans des services d’information de qualité accessibles à tous…

Edwy Plenel se félicite du succès de Médiapart, consécutif aux révélations de l’affaire Woerth. Le site payant d’information a recruté plus de 5000 nouveaux abonnés en quelques semaines, se rapprochant du seuil de rentabilité. Une victoire de la démocratie ? Oui et non…

Dans une interview donnée à frenchweb, Edwy Plenel revient sur l’origine de son choix de business fondé entièrement sur l’abonnement. Il arbore le sourire et la bonne humeur de celui qui a eu raison contre tous (“nous étions les seuls au monde”) en défendant un modèle de presse en ligne payant.

Au cours de l’interview, il s’exprime longuement sur ses “amis de Rue89” (à 9:18 mn dans la vidéo), qu’il amoche pourtant assez sérieusement sur le fond.

 

“Qu’est-ce qui fait la rentabilité de TF1, de RTL et Europe 1, c’est pas l’information, c’est le divertissement . Il peut y avoir de très bonnes rédactions, mais la rentabilité elle est venue de quoi. la pub c’est les grosses têtes, la pub c’est la télé-réalité, la pub c’est la Star-Academy, c’est pas l’info qui amène la pub.

Donc mon doute sur le pari de mes amis de Rue89, c’est que si ils veulent gagner leur pari qui est une logique d’audience, avec des recettes publicitaires fortes, cela aura une incidence sur leurs pratiques journalistiques. Il faudra qu’ils fassent des papiers plus people, plus superficiels, plus accrocheurs, plus de buzz. Nous on fait des papiers raides, longs, durables, forts, lourds. On ne fait pas que Karachi ou Béttencourt.”

Ce passage est tout à fait éclairant de la philosophie profonde d’Edwy Plenel sur l’information, mais aussi sur la culture et l’éducation en général. Il se situe assez loin de ma manière de concevoir non seulement mon métier de journaliste, mais aussi mon devoir de citoyen.

PLENEL A LES MAINS PROPRES, MAIS IL NA PAS DE MAINS

J’ai envie de paraphraser Charles Péguy critiquant le rigorisme de l’impératif kantien pour émettre quelques objections au propos du grand Edwy Plenel. Je dis cela sans ironie, j’ai beaucoup d’admiration personnelle pour le journaliste, pour sa rigueur intellectuelle, ses qualités professionnelles, son engagement et son courage.

Péguy critiquait la raideur de Kant qui prétendait qu’un bon citoyen devait obéir coûte que coûte à la loi morale et notamment au principe supérieur de vérité. Ainsi, quand bien même un mensonge pourrait sauver un innocent, il faudrait s’en abstenir pour rester conforme à ce principe supérieur de vérité. D’où l’absence de mains de celui qui abandonne le malheureux à son sort. Discussion philosophique abstraite qui prendra une autre résonance avec la seconde guerre mondiale…

Quel rapport avec Plenel ? Ce même rigorisme par rapport au principe de vérité, dans le devoir d’information. Ce respect sacré des faits, du vrai au détriment du reste. Il y a du Kant chez Plenel : une construction mentale impeccable, un véritable système de pensée cohérent et implacable. Et en même temps un certain manque d’humanité, ou en tout cas de psychologie.

LES HOMMES SONT PLURIELS, LA PRESSE AUSSI

Pour Edwy Plenel, qui est représentatif d’une certaine vision de l’information, le seul rôle de la presse semble être celui d’informer. Je conteste ce point de vue non seulement aujourd’hui mais aussi dans son rapport à l’Histoire que je n’ai pas enseignée mais étudiée avec un grand spécialiste

Informer, divertir, servir, relier… voilà les quatre principaux besoins auxquels répond la presse depuis l’origine.

1-Informer avant tout bien sûr, former les opinions éclairées du citoyen votant, cœur de la légitimité démocratique de la presse. Mais s’arrêter à cela, c’est passer à côté de la psychologie humaine.

2-Divertir. Le divertissement a toujours été un des motifs forts de lecture et d’achat de la presse. Depuis la relation des événements de la Cour au peuple via la Gazette de Théophraste Renaudot au 17e s qui l’amusaient beaucoup, jusqu’aux faits divers sanglants qui ont fait le succès de La Presse d’Emile Girardin au 19es. En passant par les mots croisés, rébus, cartoons et autre friandises divertissantes du Monde.

D’ailleurs ce distingo entre information est très délicat. Quand finit l’information et quand commence le divertissement ? On le voit bien aujourd’hui avec une scénarisation de plus en plus forte de l’information politique qui tend à rapprocher la première du second, alors même que la thématique reste “noble”. Raphaelle Bacqué, avec tout le talent d’écriture qui est le sien en est l’une des plus éminentes représentantes. Qui décide de l’information noble et sur quels critères ? On le sent en filigrane chez Edwy, le seul critère qui vaille est cette capacité à éclairer le choix politique, j’y reviendrai plus loin.

3-Rendre service : ce sont les informations pratiques, les heures d’ouverture de la crèche, les adresses des services publics, les informations concernant les travaux sur la rocade… Bref, ce qui constitue l’un des plus forts ciment de la presse régionale vis à vis de ses lecteurs.

4- Créer du lien social : le journal est ce prétexte à discussion, cette occasion de débattre, échanger des idées, rencontrer l’altérité dans l’échange et la confrontation d’informations lues dans le canard. Les infos sont en ce sens une sorte de carburant social de premier ordre, remplacé depuis longtemps par la télévision, elle-même concurrencée aujourd’hui par Internet. D’ailleurs Edwy a pour le coup bien intégré cette dimension via la plateforme communautaire de blogs de Médiapart.

LA RENTABILITE DES JOURNAUX N’EST JAMAIS VENUE DE L’INFO

Ma conviction est que l’information citoyenne n’ a jamais justifié à elle seule ni la lecture, ni a fortiori l’achat d’un journal. C’est ce “mix produit” des quatre critères évoqués ci-dessus, comme on dit chez les marketeux, qui l’expliquait et l’explique toujours.

Il y a chez Edwy Plenel un biais égocentré dans sa conception de l’information et la culture. Il projette sur la majorité ses propres goûts, alors qu’elle ne représente qu’une conception élitiste. En réussissant à atteindre ses 60 000 abonnés, ce que je lui souhaite, Edwy aura réussi l’incroyable pari, encore plus impressionnant sous cet angle, d’attirer à lui lune bonne partie des élites intellectuelles de France. Je ne parle pas des cadres supérieurs ou chefs d’entreprise, mais plutôt des clercs : professeurs, universitaires, chercheurs, artistes, écrivains… la société de l’intelligence qui représente finalement pas mal de monde dans la mesure où elle englobe l’Education nationale, mais n’est qu’une portion minoritaire des Français.

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UN “GHETTO” CULTUREL DE RICHES

Voilà la grande crainte que je ressens vis à vis de Médiapart et autre Arrêts sur images. La constitution d’enclaves culturelles privées réservées à une élite sociale, celle ayant un certain niveau socio-culturel initial. A la « masse bêlante », les programmes plus ou moins abêtissants de la Star Ac ou de la télé-réalité décriés ci-dessus.

Non pas que j’en rende Edwy Plenel ou Daniel Schneidermann responsables, naturellement. Les deux défendent un projet de qualité avec passion et j’admire leur ténacité, leur abnégation, leur courage. Mais je m’interroge sur le résultat de pareilles fuites des cerveaux à échelle globale.  Le problème est bien d’ordre politique et économique. Avec un abandon progressif des missions de service public, en particulier l’école, sous l’effet conjugué d’une crise économique, d’une mondialisation dé-régulée et d’une politique nationale clientéliste et injuste.

Mais en se retirant des organes subventionnés par nous autres citoyens et sinon gratuits – du moins plus ou moins « indolores » car financés par l’impôt, Edwy et Daniel ne nous rendent pas un grand service. Ils réduisent la portée de leurs médias payants aux seuls instruits capables de saisir la valeur d’une information payante de qualité.

Ils accentuent ainsi, indirectement les inégalités socio-culturelles.

medias pédagogues ?

medias pédagogues ?

DU ROLE PEDAGOGIQUE DE LA PRESSE

Notre société se tourne de plus en plus vers le divertissement, vers le léger (dont le LOL est une incarnation), vers le plaisir. Pour plein de raisons éducatives, économiques, psychologiques… Mais de fait, la société des jeunes lecteurs a changé et modifie de façon très forte le fameux “mix produit” nécessaire pour vendre.

Un peu plus de divertissement et de superficiel que de sens, par rapport à nos aînés, la génération d’Edwy. On peut le déplorer c’est vrai, je ne me réjouis pas de voir des émissions débilitantes envahir complètement nos vies, à commencer par les séries américaines au scénario industriel, programmes d’une pauvreté affligeante qui colonisent tout l’espace culturel de nos médias audiovisuels.

Mais si je suis sûr d’une chose, c’est que la création et le succès économique de Médiapart et Arrêt sur images n’y changera rien. Edwy Plenel semble vraiment croire à la contagion positive de son modèle : « en pariant sur une réussite qui serait chimiquement pure qui aiderait toute la profession, tous les producteurs d’information sur le net et qui aiderait profondément le journalisme dans un moment de crise, c’est de montrer qu’on peut arriver en trois ans, à faire un journal indépendant, sans publicité, avec plus d’une trentaine de salariés, qui arrivent à l’équilibre ».

C’est assez naïf. Quand les deux auront fait les fonds de tiroirs des élites intello, il ne restera plus grand nombre de lecteurs cultivés à se mettre sous la dent. Et de toutes façons, le frein le plus puissant reste celui de l’éducation et du capital culturel.

Moi j’ai une autre méthode qui se résume à cette fameuse phrase : “il faut être dans l’avion pour le détourner”. C’est le principe de la pédagogie : s’adapter à son élève pour le faire progresser. Faut-il adapter Marivaux en langage « djeun’s » pour intéresser les banlieues ? Et bien soit ! Ce sera moins noble, moins beau, il y aura un peu de dégradation du message initial c’est vrai, mais au moins passera-t-il.

Ca marchera beaucoup mieux et au final, on « boostera le ROI culturel ». Je sais que deux écoles de pédagogie s’affrontent là, entre ceux qui ne veulent pas édulcorer le contenu pour maintenir une stricte équité de l’offre et ceux comme moi, estimant qu’il est urgent de mettre en place des approches différenciées, pragmatiques.

Accommoder le sens à la sauce plaisir, voilà mon pari à moi. Les lecteurs populaires ne viendront pas tout seuls, il va falloir les chercher. Il ne s’agit pas d’accuser les nouveaux médias qui s’attachent à faire leur travail le mieux possible. Le premier facteur de l’inégalité  culturelle qui se creuse reste le pouvoir politique à travers l’échec scolaire et socio-économique.  Mon message consiste juste à les inviter peut-être à tendre davantage l’oreille et la main en direction de ces nouveaux publics qui s’éloignent d’eux, sans comprendre qu’ils passent à côté d’une grande richesse. A faire peut-être un peu de compromis, sans dénaturer ni galvauder leur travail, afin de vulgariser et rendre accessible leurs contenus. Ce que fait bien Slate.fr (j’espère n’avoir pas invoqué le diable).

Il en va beaucoup plus que de la survie de la presse. Il en va de la cohésion sociale, de l’harmonie démocratique. Pour éviter de creuser encore davantage ce fossé culturel et ce mépris perceptible de ceux qui savent, qui consomment la bonne information, la bonne culture n’existe pas vis à vis des millions de “beaufs”.

Cyrille Frank 

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Crédit photo via Flick’r @ aaronescobar et et @raisinsawdust

Les techniques habiles des nettoyeurs du web

silence, on vend...

silence, on vend…

Un petit litige avec Bouygues Telecom m’a conduit à évaluer le fameux pouvoir du consommateur 2.0 et son prétendu retour en force face aux entreprises. J’ai surtout découvert les techniques de censure ordinaire contre “monsieur tout le monde”.

Voir amendement à ce billet plus bas

Le web 2.0, la parole donnée au consommateur-citoyen sur Internet a ouvert le robinet public des revendications et des plaintes. Il est tellement plus facile et rapide de rédiger un commentaire rageur sur un forum qu’écrire un courrier au service clientèle, le timbrer, le poster.

La parole se déverse à grand flot sur les forums et les sites participatifs des marques qui contrôlent et modèrent d’ailleurs plus ou moins ces messages. A l’image des cahiers de doléances recueillis à la veille des Etats généraux de 1789 qui s’entassèrent, sans être lus.

La méthode Dooce

La méthode Dooce

Une des plus fameuses revanches d’un citoyen contre une marque fut celle de la blogueuse américaine dooce qui s’acharna publiquement contre une marque d’électroménager qui l’avait déçue… Comme on peut le constater à la lecture du nombre de ses abonnés (1,5 million), il ne s‘agissait pas du citoyen lambda. Beaucoup de grands médias français rêveraient de disposer du même volume d’audience. La blogueuse obtint naturellement réparation et plus encore

LE POT DE FER CONTRE LE POT DE TERRE ?

Dans mon cas, le rapport de force n’était pas le même. Si je dispose d’un blog et d’un compte Twitter actif, je ne me leurre pas sur ma microscopique “influence”, et tant mieux puisque c’était une condition de validité de l’expérience.

Détail de l’opération :

J’ai publié un billet racontant ma mésaventure avec Bouygues que j’ai copié-collé sur cinq forums différents, en rapport avec le domaine :

Le site de Bouygues lui-même
Comment ça marche
Forummobiles.com
Forum.lesmobiles.com
Tomsguide

Durant une matinée entière, je suis allé répondre aux commentaires sur ces différents sites, du moins ceux qui les avaient ouverts.

Résultat : une poignée de commentaires chez Bouygues, un retrait du message chez Tom’s guide et Comment ça marche… mais une belle activité sur les deux forums mobiles. 27 commentaires sur le premier, 24 sur le second et 340 vues.

Quelques heures après le début de l’opération, le community manager de l’entreprise me contacte via Twitter et propose de résoudre mon problème. Un appel plus tard et tout rentre dans l’ordre : Bouygues annule les frais indus et donne tort aux deux conseillers téléphoniques pour leur déficit d’écoute.

Bouygues champion Twitter

Bouygues champion Twitter


Première conclusion
: félicitations à Bouygues pour son exceptionnelle réactivité et la bonne fluidité de communication entre son site web et Twitter

 


Deuxième réaction
: pourquoi mon message a-t-il été effacé sur deux forums grand public ? Comment ça marche et Tom’s guide. Ce dernier allant jusqu’à effacer mon compte ?

Solution définitive

Solution définitive

Je n’ai rien commis de répréhensible sur le plan légal : pas d’injure, pas de diffamation, pas d’insulte… Si ce n’est le lien à la fin vers le papier original de mon blog, mais les autres forums se sont contenté de l’effacer.

Je me suis permis de leur poser la question des motifs : Comment ça marche n’a pas répondu à mon mail. Quant à Tom’s guide, impossible de les joindre, car, cerise sur le gâteau, le modérateur a installé un renvoi automatique vers le site des Télétubbies, ce qui est plutôt drôle hormis le bâillon qu’il constitue:

« Dafen@IDN vient de vous envoyer chez les télétubbies (Catégorie : toutes)
Raison de la sanction : spam »

Donc mon cri de colère de consommateur était du spam ? Je m’interroge sur l’origine de la modération : aurais-je eu affaire à ce qu’on appelle des nettoyeurs du web ?

LA CENSURE POUR LES CHAFOUINS

Une nouvelle activité s’est créée sur Internet qui génère beaucoup d’argent : les gestionnaires de e-réputation, dont un des pionniers est mon copain blogueur Versac via sa société Spintank (la meilleure du genre ai-je ouïes dire). En amont cela consiste à expliquer les règles basiques de l’interaction normale sur Internet et les réseaux sociaux, à commencer tout bêtement par  répondre aux gens.

En aval, ce sont des effaceurs qui sont payés pour limiter au maximum le buzz négatif autour d’une marque ou d’un produit. Leurs techniques sont variées : noyade de poisson sous une pluie de commentaires sans rapport, déplacement des messages dans des culs de sac d’audience, envoi de messages contraires sapant la crédibilité de l’émetteur, effacement pur et simple du commentaire, radiation du compte… Bref du spin-doctor économique appliqué à l’internet de monsieur tout le monde.

Dans mon cas, j’aurais donc eu droit à tout une bonne partie de l’arsenal répressif, en particulier le cul de sac de commentaire. Puisque l’opérateur a habilement déplacé mon billet (en Une de son portail, ça faisait désordre c’est vrai) dans une sous-sous navigation intitulée joyeusement Hors sujet. Et profitant au passage du déplacement pour supprimer la mise en forme de mon texte, en particulier les sauts de ligne, le rendant totalement illisible. Je doute après cela avoir eu beaucoup de lecteurs, mais au moins n’ont-ils pas supprimé le message.

Ce n’est donc pas le cas des deux gros forums grand public qui ont étonnement été les plus censeurs. ça me fait un peu de peine, surtout pour Tom’s guide dont j’admirais naguère l’intraitable indépendance, à l’époque où il s’appelait encore Tom’s hardware, avant de se développer à l’International et d’ouvrir son capital. Mais le propos n’est pas là.

Amendement du 21/09/10 à 12h42 : depuis la publication de ce billet, le modérateur de Tom’s guide m’a donné des explications d’une autre nature. Il a juste vu mon copier-coller, le lien vers mon blog en bas du billet et s’est dit : « voilà du bon spam des familles » (hommage à Burgess). Je ne lui en tiens pas rigueur et son propos se défend. La suppression de mes accès en revanche étaient un peu cher payé pour une première infraction… mais j’entends l’argument.

En revanche, j’invite Tom’s Guide et Comment ça marche à revoir leur position sur le fond et éventuellement à assouplir leur règles de modération. Les consommateurs sont très largement victimes des marchands qui régulièrement leur extorquent de l’argent de façon indirecte et plus ou moins vicieuse. Il suffit d’aller jeter un oeil aux dossiers de Que Choisir, ce qu’une amie journaliste a fait pour moi, pour s’en rendre compte. Aujourd’hui Internet constitue peut-être enfin, un vrai contre-pouvoir, pour les rares qui veulent se faire entendre. Alors oui, je revendique l’usage du mégaphone, tout comme dans les manifs.

Il y a certes des causes plus nobles et plus collectives. Mais j’ai aussi compris qu’en ces périodes de crise, l’heure n’était pas tellement à l’Etat Providence, mais plutôt à un terme technique germanophone « le demerdenzisich ».  Compter systématiquement sur une autorité supérieure, sur la loi, sur la police, sur papa ou maman pour se sortir des problèmes n’est pas une solution. Alors je continuerai de mégaphoner pour faire entendre mon droit. Quitte à faire amende honorable si j’ai hurlé trop fort. Mais c’est marrant comme le ton monte quand on ne vous écoute pas…

Je dois néanmoins reconnaître à ce forum : une vraie passion qui s’est manifestée par un déferlement de commentaires très impressionnant à la suite de ce billet. Donc il y a bien là des modérateurs impliqués qui font du mieux qu’ils peuvent et comme tout le monde (y compris moi-même) peuvent aussi se tromper. Je dois reconnaître que j’ai eu tort de les soupçonner de désinvolture ou d’incompétence (ce qui a ajouté  de l’huile sur le feu, objectif non recherché). Il y a eu une méprise des deux côtés,  suite à un problème technique : un problème de validation de mon compte, d’où sa suppression.

Je reste convaincu que d’autres nettoyeurs en revanche officient discrètement chez les commerçants et les marques fébriles. Ce papier mérité donc un complément d’enquête je le reconnais. Suite au prochain épisode.

 

Effaceurs commerciaux

Effaceurs commerciaux

LES FORCES CONTRE REVOLUTIONNAIRES

Face au changement de donne de la libéralisation de la parole, les marques et les entreprises ont peur et engagent des moyens cachés pour étouffer les scandales privés.

Pour protéger leur image ou leur budgets publicitaires, elles trahissent plus ou moins fortement les valeurs auxquelles elles prétendent adhérer de transparence, d’ouverture, de sincérité…

Tout comme les forces contre-révolutionnaires royalistes, aristocratiques et paysannes ont combattu la Révolution de l’intérieur, ce qui a coûté sa tête au roi. Il faut se rappeler, et ce n’est pas rassurant pour la liberté d’expression, que c’est finalement la bourgeoisie qui s’est imposée, c’est à dire les pouvoirs d’argent, tout comme les censeurs web-commerciaux d’aujourd’hui.

Ce n’est pas une prodigieuse découverte, tâchons de ne pas être naïfs, mais il faut en avoir conscience. La liberté c’est de comprendre de quelle manière nous sommes enchaînés (Platon si tu m’écoutes, sors-nous de la caverne 😉

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédits photo via Flick’r @ Yoshiffles et Mang M

Nouveaux médias : une nouvelle classe de dominants

Le pouvoir au peuple ?

Maintenant le pouvoir au peuple ?

Internet et les nouveaux médias ne facilitent pas le partage du pouvoir. Ces nouvelles technologies comme beaucoup avant elles, permettent surtout l’avènement d’une nouvelle classe dirigeante.

LE PEUPLE AU POUVOIR ?

Avec les nouvelles technologies de l’information se répand l’idéologie du peuple au pouvoir : simplification des techniques, baisse des coûts d’entrée… Les nouveaux produits démocratisent la culture et permettent à tous de s’élever socialement, de “reprendre la main”.

C’est un peu l’idée inhérente à l’UGC (User Generated Content). Nous serions passés de l’ère du consommateur passif à celui de l’internaute actif et créateur. Les technologies “libèrent la créativité”, comme quelques publicités et autre best-sellers nous l’assurent.

D’autres plate-formes libèrent la création du plus grand nombre grâce au financement mutualisé de type My major company

De même le consommateur, désormais acteur (“consom’acteurs” disent les marketeux jamais en mal de néologismes fumeux), prend sa revanche sur les marques. Il décide désormais de manière beaucoup plus rationnelle en se fondant sur la recommandation de ses proches (pdf rapport Credoc) plus que sur la publicité.

Les blogs, Twitter et les réseaux socaiux libèrent la parole, décentralisent et démocratisent la discussion, les médias traditionnels en particulier la presse, perdent leur monopole sur l’information. Celle-ci appartient désormais à tout le monde. C’est la fin de l’information descendante et l’avènement au contraire d’une collaboration avec le lecteur dans la fabrication de l’information. Jusqu’à l’irruption d’un journalisme à la demande, où la ligne éditoriale est déterminée par le lecteur lui-même.

Avec Facebook, Les PME peuvent se lancer dans le grand bain du e-commerce avec facilité : il leur suffit de monter une page de fan. Plus besoin de développer des usines à gaz, monter des bases de données sur serveurs et maîtriser 5 langages informatiques. Démarches totalement inaccessibles qui les rendaient totalement dépendants de web-agencies plus ou moins sérieuses ou honnêtes.

Le savoir n’a jamais été aussi libre d’accès grâce notamment à Wikipedia, qui malgré ses erreurs, reste un source encyclopédique assez fiable (ou plutôt pas moins mauvaise que d’autres). Les grandes universités fournissent désormais gratuitement en ligne leurs cours en vidéo à l’instar de quelques prestigieuses grandes écoles, telle Yale

Une pléthore de bases documentaires sont en libre accès comme je le décris dans mon billet “nouveaux medias : trop de mémoire ou pas assez ?

L’ARGUMENTAIRE DES VENDEURS DE PELLES


Ruée vers l'or

Nouveaux médias : le nouvel eldorado

Dans la ruée vers l’or américaine de la fin du XIXe, sauf exceptions, les seuls qui firent fortune  sont ceux qui vendaient les pelles et les pioches.

Aujourd’hui, face à l’eldorado du web, les “vendeurs de pelles” sont les agences marketing, les consultants, les web-agencies, les fabriquants de matériel informatique… tous ceux qui ont intérêt à générer le plus d’investissement dans le secteur, à faire venir un maximum de prospecteurs.

Il s’ensuit un bouillonnement d’activité, d’innovations, d’émulation qui n’est pas que négative, bien au contraire, quand elle n’est pas exagérément risquée

Mais le discours pro-web 2.0 sous-estime bien souvent les risques pour les entreprises. “Entrez dans la discussion, jouez le jeu de la transparence”… Oui, sauf quand les moyens de gestion communautaire ne sont pas là, sauf quand la manière de procéder n’apporte aucune valeur utilisateur. Ouvrir une page de fan Facebook alimentée d’un flux d’infos corporate, c’est comme les “sites vitrines” des années 2000 : cela ne sert à rien si ce n’est enrichir un peu l’agence qui aura vendu le projet (“vous ne pouvez pas vous permettre de ne pas en être”)

En revanche, ouvrir ses produits aux commentaires sans Community manager digne de ce nom (et pas un stagiaire qui en sait à peine plus que vous), c’est dangereux. C’est comme appeler des gens au téléphone, sans jamais parler : ça agace.

UN DISCOURS MERITOCRATIQUE CULPABILISANT

Avec la simplification des outils, la démocratisation et la gratuité des savoirs disponibles, la baisse des coûts d’entrée… tout semble tellement plus facile que si l’on n’y arrive pas, c’est qu’on ne le veut pas vraiment. C’est cette mythologie de la méritocratie que la sociologue Marie Dullut-Berat décrit pour le domaine scolaire.

Ce discours du “tout est possible” est celui du libéralisme économique et de la droite traditionnelle. Libérez les entraves qui pèsent sur les individus et la société dans son ensemble y gagnera. En plus d’être efficace, ce système est juste car il repose sur le mérite puisqu’il favorise l’accession des plus dynamiques, ceux qui ont la volonté de s’en sortir, ceux qui ont fait l’effort, ceux qui ont pris des risques…

Sauf que cette vision utopiste minore tous les facteurs indirects et néanmoins puissants d’inégalité, tels que le niveau culturel, le capital culturel, les valeurs d’ambition, de confiance du milieu d’origine etc.

On retrouve avec le web 2.0 toute cette utopie dangereuse du possible qui rejette implicitement dans le camp des fainéants ou des inaptes, tous ceux qui ne prennent pas le train de la technologie.

Je me rappelle du cri sincère de Loïc Lemeur, lors d’une réunion de blogueurs en pleine présidentielle 2007, qui, s’adressant à une jeune fille sur-diplômée expliquant sa difficulté à trouver du travail s’écria : “monte ta boîte !”.  Cela lui paraissait évident, voire facile et il ne semblait pas comprendre la réticence de ceux qui hésitent à se lancer. Sans prendre conscience que sa confiance, son assurance à lui, sont le résultat unique d’une éducation de confiance, de réussites accumulées, de rencontres motrices, de chance… sans parler des facilitateurs de parcours comme les grandes écoles (HEC en l’occurrence).

LA CONSTITUTION D’UNE NOUVELLE ELITE

Nouvelle élite

Une nouvelle classe dominante

En réalité, les nouvelles technologies consacrent surtout l’avènement d’une nouvelle classe dominante : ceux qui les maîtrisent.

Tout comme les maires du Palais ont remplacé les monarques mérovingiens (les fameux “rois fainéants”), comme la bourgeoisie a remplacé l’aristocratie après la révolution française… Aujourd’hui se construit lentement sous nos yeux une nouvelle classe médiatico-commerciale qui prend le pas sur les héritiers d’une économie vacillante

Jeunes journalistes 2.0,  communicants et marketeux technophiles, experts et consultants en réseaux sociaux, entrepreneurs du secteur technologique… Tous ceux qui s’adaptent à l’accélération du changement pour non seulement survivre mais  en vivre.

Ce n’est ni juste, ni injuste car l’Histoire est a-morale, contrairement à ce qu’on veut parfois nous faire croire. C’est juste une évolution logique et inéluctable qui crée des crispations du côté de ceux qui refusent ce déplacement de pouvoir car ils se sentent menacés, à juste titre d’ailleurs.

Ainsi par exemple, Erwann Gaucher qui dénonce fort justement dans son article le mépris de certains médias traditionnels vis à vis de nouvelles pratiques du journalisme, en l’occurrence le “personal branding”.

Les changements technologiques importants dans l’Histoire sont toujours créateurs de déséquilibres et de bouleversements politico-économiques. La maîtrise du fer a favorisé les tribus sur celles qui pratiquaient le bronze, la technique militaire collective et soudée de la phalange grecque ou de la manipule romaine ont permis la domination de ces deux civilisations, les armes à feu ont permis l’unification du Japon par les clans Nobunaga et Tokugawa, ainsi que la domination coloniale…
Lire à ce sujet l’excellent « culture et carnage »

Aujourd’hui l’arme de domination sociale principale de nos sociétés modernes est l’information. Et à ce jeu là, les classes déjà dominantes, comme toujours, sont les mieux armées. Contrairement au discours technophile utopiste, nous assistons non pas à une démocratisation du pouvoir, mais à un déplacement entre groupes déjà favorisés. Aux lions la carcasse, à la masse des chacals alentour, peut-être quelques miettes du festin.

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédit photo Flick’r: zert., zerozz1080 , Dunechaser

Information politique en télé : cinq choses à changer en urgence

L’interview du chef de l’Etat par David Pujadas le 13 juillet dernier témoigne du manque de pugnacité de nos journalistes télé face aux politiques. Tutelle politique du service public, révérence historique, manque de préparation et différentiel de moyens. L’information politique télévisée doit changer.

David Medioni, journaliste à CB News,compare la prestation de David Pujadas au travail réalisé par Médiapart ces derniers jours. Il y voit fort justement une fracture journalistique entre ceux qui enquêtent et font leur travail de vérification tels Edwy Plenel et les autres, simples « passeurs de plats ».

Je loue comme lui le travail de Mediapart et pas uniquement sur l’affaire Bettencourt (voir leur enquête remarquable sur l’affaire Karachi). Mais attention aussi à ne pas réduire la vraie presse à celle qui révèle des scandales. Il y a de forts risques d’instrumentalisation comme le Canard enchaîné le sait bien. Il y a aussi un risque de dérive démagogique sur le registre Salut du peuple de Marat. Enfin, il ne faut pas oublier les petites victoires du quotidien qui consistent à simplement vérifier un fait, un chiffre, et les mettre en perspective.

Cela dit, cet épisode met en lumière ce que je redoute avec l’irruption sur le web des modèles d’information payants : une information à deux vitesses, un accroissement des inégalités culturelles. Aux classes aisées le décryptage et l’info coûteuse, aux classes plus modestes, la communication ou la rumeur sur le web ou en télévision, média encore dominant sur le plan politique.

La télévision reste de loin la source d’information numéro un de nos compatriotes (cf ci-dessous), son contrôle est primordial pour les politiques dans leur communication auprès des électeurs.  Le pouvoir a très bien compris cela, depuis les débuts de ce média, de De Gaulle à Sarkozy en passant par VGE ou Mitterrand.

Projet Mediapolis, information politique et citoyenneté à l’ère numérique (version française)

UNE TUTELLE POLITIQUE DEPUIS L ORIGINE

La nomination des patrons de l’audiovisuel public est sous le contrôle du chef de l’Etat via le conseil des ministres qu’il préside. Certes le pdg de France Télévision ne rapporte plus directement au ministre de l’Information comme c’était le cas du temps de l’ORTF. Il n’empêche, le lien de vassalité au plus haut niveau existe. On ne mord pas la main qui vous nourrit chez les gens bien élevés. Et lorsqu’on le fait, on se condamne, comme Patrick de Carolis en a fait l’expérience.

D’ailleurs, c’est la réforme constitutionnelle de 2008 qui a renforcé le pouvoir de nomination du chef de l’Etat sur une cinquantaine de patrons du secteur public.

Auparavant, la nomination des pdg de France Télévision ou Radio-France se faisait via le CSA. Il s’agissait de « mettre fin à une hypocrisie » selon le chef de l’Etat puisque les membres du CSA étaient partiellement désignés par le président. En réalité, seuls trois d’entre eux sont directement nommés par lui, sur neuf membres (trois le sont par l’Assemblée, les trois derniers par le Sénat).

De longue date en France, le service politique a été étroitement surveillé et encadré par le pouvoir et ceux qui ont réussi à perdurer dans ce métier, tel Alain Duhamel, ont su faire preuve d’une révérencieuse allégeance.  Sa prétendue « insolence » ou son impudente audace ont toujours été parfaitement tolérées et contrôlées par les pouvoirs politiques et l’intelligence du bonhomme était de donner l’illusion du combat. Comme ces matches de boxe truqués où le perdant désigné doit se battre en apparence pour ne pas éveiller de soupçon et entretenir les paris.

Cette révérence à l’égard des politiques a toujours surpris nos compatriotes étrangers. Certains se souviendront peut-être de cette interview de mars 1993 où des journalistes belges sidérés furent sèchement éconduits par François Mitterrand pour avoir posé une question gênante sur les écoutes élyséennes

De même, nos confrères anglo-saxons s’étonnent que nos journalistes ne reformulent pas les questions auxquelles les politiques se dérobent, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une réponse (la méthode BBC).

Les téléspectateurs semblent accepter plutôt bien ces dérobades institutionnalisées via une expression dédiée : la « langue de bois ». Ou alors, est-ce un facteur parmi d’autres expliquant la désaffection vis à vis de la chose publique ?

LE MENSONGE EN DIRECT NOUVELLE TECHNIQUE IMPARABLE

Depuis la campagne présidentielle de 2007, est apparu une nouvelle technique redoutablement efficace : le mensonge en direct. Le candidat Sarkozy, à l’instar de son opposante Ségolène Royal, ont raconté des sornettes, rabaissé ou exagéré les chiffres, affabulé devant les Français et ce, à de nombreuses reprises

Bien sûr les « bourdes », comme on a nommé par euphémisme ces erreurs à répétition, ont le plus souvent été relevées et critiquées dans la presse le lendemain, mais compte tenu du fort différentiel d’audience entre la télé et la presse, le mal n’était jamais corrigé.

Les politiques, fin observateurs, ont bien compris qu’en télévision, il faut surtout avoir raison en temps réel, à tout prix, même au risque de mentir ou de se tromper. Le risque est pleinement calculé, car on convainc arithmétiquement plus de monde qu’on en perd. Cf le schéma illustratif ci-dessous (les volumes de temps et d’audience sont illustratifs du mécanisme et non « scientifiques »).

differentiel audience tv-presse

differentiel audience tv-presse

MANQUE DE PREPARATION ET ASYMETRIE DES MOYENS

On a certes des doutes sur le professionnalisme de quelques présentateurs-journalistes lors de certains débats télévisés. Qu’il s’agisse de PPDA, Arlette Chabot ou David Pujadas, on a pu mettre leur faible pugnacité sur le compte d’un certain manque de courage. Celui de poser la question qui fâche, celui de rectifier un propos erroné, celui de reformuler une question. Compte tenu de la tutelle politique (France 2) ou économique (TF1), on peut comprendre humainement que nos journalistes vedettes ne se suicident pas professionnellement, mais on ne peut l’accepter sur le plan déontologique.

Mais à mon avis, le problème vient moins d’une soumission délibérée au pouvoir que d’un manque de préparation. Face aux politiques entourés d’une armée de conseillers et petites mains qui balisent leurs interventions télévisées, les journalistes ne sont pas de taille. Les élus et gouvernants arrivent souvent bien mieux préparés que leurs interlocuteurs, avec des chiffres, des faits, des arguments, une gestuelle, des mots et phrases « clés » pour faire mouche. Tel le fameux « monopole du coeur » de VGE en 1974.

De leur côté, les journalistes-présentateurs télé sont des généralistes, avec une bonne voire une excellente culture générale, mais experts de rien. Ils sont incapables de déceler les erreurs disséminées dans un propos un tant soit peu pointu. Les anciens « rubriquards » connaissant parfaitement les données précises de leur spécialité, ont laissé la place aux Polyvalents Populaires, les PéPés pourrait-on dire.

Nicolas Sarkozy peut donc déclarer, entre autres sottises, dans « J’ai une question à vous poser » sur TF1 en mars 2007 : « Le SMIC, c’est le salaire de la moitié des Français. » (15,6% selon l’agence Eurostat, à l’époque) sans être contredit sur le moment.

Ségolène Royal énoncer des chiffres ahurissants sur le nombre de femmes tuées par leurs conjoints, sans que son interlocutrice ne la corrige. Ou encore les deux candidats proférer des énormités sur le nucléaire français en direct, sans être inquiétés le moins du monde  durant l’émission.

CINQ MANIERES DE CHANGER LE TRAITEMENT POLITIQUE EN TV

1- Redonner leur place aux experts, chefs de rubriques, techniciens-journalistes. Et les impliquer dans les émissions en direct. Le généraliste ne sera là que pour animer l’émission, enchaîner les sujets et encadrer les débats.

2- Travailler collectivement pour mieux préparer les émissions à fort enjeu : avoir les chiffres et faits précis sur les sujets qu’on s’apprête à aborder. Pourquoi pas d’ailleurs un tableau de bord sur les murs du plateau de l’émission elle-même ? La pratique collective est aussi un moyen de se protéger contre la sanction politicienne : on ne pourra pas punir tous les coupables, coller la classe toute entière.

3- Il faut surtout instaurer un dispositif de vérification en temps réel des propos énoncés. Une cellule de « fact checking » qui pourra intervenir en direct au cours de l’émission pour corriger une erreur. Un nouveau concept d’émission pourrait même être inventé : « Droit de rectification », après le fameux et défunt « Droit de réponse ».

4- Mettre un terme à la tutelle politique directe sur le service public et permettre un contre-pouvoir des journalistes en cas d’abus (vote à la majorité absolue d’une motion de défiance à l’égard du pdg de la chaîne par les journalistes)

5- Changer les mentalités : reformuler plusieurs fois une question n’est pas une agression, corriger un politique n’est pas impoli. Inspirons-nous des méthodes d’interview anglo-saxonnes : être courtois mais têtu.

Il est vital pour notre démocratie que la télévision s’adapte à la vitesse de nos modes de vie qui donnent la primeur à l’instant *. Gare à cette société sans mémoire, de la réaction et de l’émotion. Comme les poissons rouges, elle tourne en rond.

* En témoigne d’ailleurs le temps qu’il m’a fallu pour retrouver sur Internet certains articles et vidéos de la campagne présidentielle 2007, pour la plupart effacés ou enfouis dans les méandres du web.

Lire l’article du post.fr : le gentil Pujadas passe les plats et offre une tribune au président

Et aussi via l’AFP : Interview Sarkozy par Pujadas: « une honte » pour le SNJ-CGT de France Télévisions

Cyrille Frank aka Cyceron