Les journalistes papier ne sont pas (tous) des dinosaures qui refusent d’évoluer

Crédit photo : Emraya via Flickr.com

Dinosaures de papier – Crédit photo : Emraya via Flickr.com

Je forme les groupes médias aux techniques web depuis plusieurs années. Au cours de mes interventions, j’ai constaté souvent le fossé culturel qui sépare journalistes et direction. Pour celle-ci, généralement, si les journalistes rechignent à évoluer vers le bi-média, c’est par résistance au changement ou fainéantise. La réalité est toute autre.

Lorsque j’arrive dans une rédaction, ou un groupe média, c’est pour expliquer concrètement comment se pratique le journalisme sur Internet ou sur les supports digitaux. Comment écrire sur le web ou le mobile, comment enrichir l’information avec du multimédia ou des infographies, comment gérer sa communauté, se servir des réseaux sociaux, de la tablette, des outils collaboratifs… Bref, je débarque avec une tonne de bonnes pratiques pour créer de l’audience, de la fidélisation et donc de la valeur pour le lecteur et l’entreprise.

Mais, le fait est que je déboule aussi avec beaucoup de travail en plus. L’accueil n’est donc pas toujours des plus chaleureux, en dépit de mon charisme et ma légendaire bonne humeur (oui, je pratique aussi la méthode Coué).

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Journalistes, réjouissons-nous, les machines nous piquent notre job !

Crédit photo ©Randychiu via Flickr

Crédit photo ©randuchiu via Flickr 

Les outils d’optimisation éditoriale se multiplient, les algorithmes de recommandation de contenus s’améliorent. Même l’écriture d’articles s’automatise… Il est temps de repenser le rôle des producteurs de contenus, face à cette sérieuse concurrence technologique.

La combinaison du cloud, de la mobilité et de la puissance de calcul bouleversent profondément les métiers de l’information. Les fameux algorithmes de traitement de l’information, de plus en plus performants sur le plan sémantique, sont désormais capables d’agréger des contenus de manière automatique, voire même, d’écrire tout seuls !

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« Niche fiscale » des journalistes, soyons pas chiens…

Presse

Presse à la niche ?

Capucine Cousin est revenue en détails sur la question de l’abattement fiscal des journalistes et dénonce le procès instruit publiquement et politiquement contre cette fausse “niche fiscale”. Je m’associe à elle dans son argumentation, et vais même y ajouter quelques arguments.

Avant tout, je précise que cette question m’a taraudé dès les premiers jours de l’obtention de ma carte de presse, il y a une quinzaine d’années et que je ne déclare plus l’abattement fiscal, le journalisme n’étant plus mon « activité principale et rétribuée » (je fais surtout du conseil et de la formation).

Ayant suivi les cours d’Histoire de la Presse à l’excellent Institut français de Presse, je savais qu’à l’origine, cette subvention directe aux journaux avait été imaginée en 1934, pour contrer les excès d’un journalisme soumis aux puissances d’argent, comme une garantie d’indépendance, à l’anglo-saxonne.

Il s’agissait de rembourser les frais des journalistes dans l’exercice de leur métier pour ne pas les rendre sensibles aux  “cadeaux” offerts par ceux dont ils parlaient, ce qui aurait pu orienter la teneur des articles.

Et donc, voyant mes petits camarades profiter grassement des invitations, petits fours et autre danse du ventre communicante, et désireux d’en profiter aussi, je m’étais fait un devoir de ne pas déclarer d’abattement fiscal, en plus. Ok pour arnaquer un peu les communicants (car les malheureux annonceurs n’ont pas bénéficié avec moi d’un grand régime de faveur), mais pas le contribuable.

Et puis surtout je n’avais pas embrassé cette profession pour me mettre à faire exactement le contraire que ce que je dénonçais. Il y a des limites à l’incohérence idéologique.

Sont passées quelques années durant lesquelles j’ai pu mesurer combien cet abattement servait surtout de subvention aux éditeurs de presse, pas aux journalistes. J’ai découvert en effet combien cet abattement (50 000 francs à l’époque, 7650 euros aujourd’hui à retirer de son revenu imposable) en fait un moyen de contrôler et limiter les augmentations de salaire.

De même d’ailleurs que la carte de presse, officiellement un morceau de plastique censé « faciliter les relations des journalistes avec l’administration » (et notamment fiscale), sert avant tout de compensation sociale à la faiblesse des salaires. “Ouhais, moi je rentre gratos dans tous les musées et je me la pète au restaurant quand je sors ma carte bleue qui est à côté”. C’est également une subvention aux éditeurs de presse déguisée. J’ai donc un jour moi aussi demandé à bénéficier de cet abattement pour compenser un peu mon salaire de miséreux (7600 francs nets en 1996)

Capucine a dressé l’inventaire des salaires bruts 2008 en provenance du SNJ (pas plus récent) et montre qu’une bonne partie des journalistes ne roule pas vraiment sur l’or : près de 28% des journalistes gagnent moins de 2500 euros /mois, soit un peu moins de 2000 euros nets. Cela n’a rien de scandaleux eu égard au niveau de diplôme de la profession.

En 2008, 14,8% des journalistes sont passés par l’une des douze écoles reconnues de journalisme. Je n’ai pas trouvé de chiffres plus récents, mais ceux de 1998 (ça date) montrent que 60% des journalistes sont à bac+3. Il est fort probable qu’on soit aujourd’hui à bac+4

Il faut ajouter à cela 16,4% de pigistes payés au lance-pierre pour la plupart (37% des journalistes pigistes gagnaient moins de 1500 euros bruts par mois rappelle Capucine). Donc la moitié des journaleux sont soit dans la précarité, soit bénéficient d’un niveau de vie plutôt faible.

NE PAS TOMBER DANS LE PIEGE DU NIVELLEMENT PAR LE BAS

Je comprends l’argument de ceux qui me disent : les journalistes ne sont pas les plus mal lotis. C’est vrai : qu’on pense aux infirmières, aux caissières, aux employés, à certains fonctionnaires…Mais je ne comprends pas bien en quoi cela justifie la hargne anti-journaliste ?

En tant que formateur professionnel des journalistes, je parcours la France pour aller former mes collègues “print” aux techniques web, à l’instar de mon collègue Erwann Gaucher

Le Télégramme, le Courrier Picard, Sud Ouest, Le Messager… Je n’ai vu là que des journalistes gagnant très mal leur vie si l’on tient compte du temps passé. Car ces journalistes ne comptent pas leurs heures et travaillent entre 50 et 60 heures par semaine pour un salaire situé dans la fourchette de 1800 à 2500 bruts (exception faite des rédacteurs en chef payés entre 3000 et 4000 bruts, pour ce que j’en ai vu, mais après 20 ou 25 ans de métier). Si scandale il y a, il n’est pas dans la réduction fiscale dont ils bénéficient, mais plutôt dans l’iniquité de rémunération par rapport aux professions commerciales.

Je me sens tout autant solidaire des infirmières qui réclament une revalorisation de leur salaire, des retraités qui voient leurs pension diminuée, des chercheurs qu’on paie une misère sous prétexte qu’eux au moins font un boulot qui leur plaît.

Neurones d'un soir

Neurones d’un soir

SALE TEMPS POUR L INTELLIGENCE

Car c’est tout les travers de notre société qui ne récompense pas bien le savoir, mais plutôt le commerce. Je n’ai pas de chiffres sur la moyenne des rémunérations des secteurs commerciaux, mais mon expérience suffit à m’en convaincre. Pour gagner sa vie correctement, il faut faire de la vente, pas des études.

Et c’est cela qui m’inquiète à travers ces invectives à destination des journalistes et leurs avantages iniques. Enlevez-le et pourquoi pas non plus la carte de presse et vous verrez fuir les élites, les talents vers d’autres métiers. On n’attrape les mouches avec du vinaigre.

Il risque alors de se produire ce qui se passe déjà dans le secteur de la recherche : une fuite des cerveaux vers des climats plus cléments (aux Etats-Unis par exemple ou les post-doc sont payés le double d’ici parfois) ou pour le cas des journalistes, vers la communication plus généreuse. Or, retenir les talents, c’est vital pour notre démocratie.

UNE REFORME NECESSAIRE DE L AIDE

Mais je comprends aussi l’importance du symbole et surtout, l’hérésie de l’absence de critères sociaux dans l’attribution de cette aide. Il est vrai qu’un journaliste gagnant 3500 euros nets par mois, doit payer des impôts”normaux”, c’est une question de civisme républicain.

Alors cela passe par la mise en place de critères sociaux, par la réintégration dans le régime général avec revalorisation de salaire (subventionnée directement par l’Etat). Facile à dire tout cela, quand l’Etat manque cruellement de trésorerie.

Cela évitera de subventionner des “rédacteurs-graphistes” qui n’ont de journaliste que le numéro de Commission paritaire de la société qui les emploie.

Il faut réformer en effet le statut de journaliste pour éviter que la population ne s’éloigne de plus en plus de ses médiateurs. Intermédiaires dont elle a besoin, même si elle ne s’en rend pas toujours compte. Il faut certes aussi que de leur côté que les journalistes donnent l’exemple et regagnent cette confiance qu’ils ne méritent pas toujours, compte tenu de leur élitisme et corporatisme récurrents.

Par ailleurs, cessons de jouer la concurrence des souffrances et des misères. Cela me rappelle trop le malsain coup de gueule de Pierre Bergé contre le téléthon, ou encore le méchant procès de Dieudonné contre les Juifs par comparaison aux anciens esclaves africains.

Ce débat est indigne et vide et ne conduit qu’à dresser les gens les uns contre les autres. Attention à ce piège machiavélique, au premiers sens du terme.

Enfin, attaquons aussi et d’abord les injustices les plus criantes : bouclier fiscal, niches immobilières déficalisées, avantages parlementaires, statuts de nantis (Banque de France etc)
L’un n’exclue pas l’autre, certes, mais ce sera plus efficace et plus juste.

Sondage : faut-il supprimer cet abattement ?

Cyrille Frank

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Crédit photo via Flickr.com ©Jenw2012 et lorelei-ranveig