Comment sommes-nous devenus accros à l’information ?

L’information s’est beaucoup accélérée ces dix dernières années, via l’évolution des outils de communication et de la demande du public. Cet engouement pour l’actualité est lié à notre besoin de socialisation et de divertissement.

Sur le plan quantitatif la fréquence des interactions entre individus s’est accrue, à mesure que les distances se sont raccourcies via l’urbanisation croissante. Les gens vivent plus près les uns des autres, ils ont donc plus de chances de se croiser.  Les citoyens se voient également davantage grâce à l’amélioration des moyens de transports (nous sommes à trois heures de Marseille en TGV quand il fallait une journée de train il y a 20 ans et un mois au moyen-âge).

Naturellement, la principale raison de l’augmentation des échanges sociaux entre individus est la modernisation des moyens de communication à distance. Depuis le milieu du XIXe s les inventions se sont multipliées : le télégraphe (1837), le téléphone (1876), l’e-mail (1971), les  messages instantanés (1988), les SMS (1992) et puis Facebook (2004) et Twitter (2006) aujourd’hui.

L’augmentation de ces contacts explique partiellement notre besoin d’alimenter davantage la machine informationnelle, histoire d’avoir du “grain à moudre”. Les news, sont le carburant social par excellence, le sujet qui alimente les conversations, le prétexte d’une bonne part de nos interactions avec autrui.

L’explication doit aussi être à envisagée à l’envers : c’est l’augmentation de l’offre d’informations, liée aux nouvelles technologies décrites plus haut qui a conduit à l’explosion de la consommation d’informations. Ou plus exactement, l’ouverture parallèle des vannes de communication privées et médiatiques ont coïncidé. Les médias pouvaient communiquer plus vite et les gens pouvaient se le raconter aussitôt.

Mais les possibilités techniques et la politique de l’offre n’expliquent jamais à elles seules, une évolution sociale massive. Il faut que la technologie remplisse une fonction essentielle pour s’imposer. Outre le plaisir de communiquer avec autrui, pour se rassurer et se valoriser, il y a un ressort sous-estimé.

Et si notre addiction à l’information venait moins de notre besoin de socialisation que de celui de nous divertir ?
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Journalistes, nous avons besoin de vous !

 

 

Journalistes, nous avons besoin de vous -© Olivier Cimelière

Journalistes, nous avons besoin de vous – ©Olivier Cimelière

Olivier Cimelière, ancien journaliste et communiquant a écrit là un ouvrage remarquable*. Ce livre dresse un panorama honnête et très documenté des travers de la presse française. Mais, loin d’être une charge facile, c’est surtout une exhortation à changer qu’il adresse aux journalistes.

Le livre débute sur le rappel des faits historiques tout à fait essentiels à la compréhension de la presse française et de son image parfois dégradée. En quelques pages habilement résumées, il nous remémore la tutelle politique des débuts sous Richelieu avec la Gazette de Renaudot, puis le contrôle plus ou moins légiféré de la presse durant la révolution, sous le directoire, Napoléon et son neveu Napoléon III. Il évoque les compromissions économiques de la presse au 19e s, très bien dénoncées par Maupassant (Bel ami) ou Balzac (les illusions perdues).

Enfin il évoque la grande remise à plat après 45 par le général De Gaulle qui a instauré la représentation de toutes les tendances politiques, à l’exception des collaborationnistes bannis. Un grand homme qui n’a pas moins cherché à contrôler son propre organe de presse avec cette tentative de placer un homme à lui à la tête du grand quotidien national qu’il restaure : Le Monde, sur la dépouille du Temps, totalement discrédité. Démarche du général qui se brisera fort heureusement sur l’inflexible souci d’indépendance d’Hubert Beuve-Méry.

Il nous remet en mémoire les multiples tentatives de contrôle, d’intimidation voire d’espionnage de la presse : écoutes téléphoniques de Mitterrand, menaces de Charasse, intimidations de Sarkozy… Sans oublier, plus récemment, les pressions exercées sur certains journalistes comme Fabrice Turpin ou Elisabeth Fleury, coupables de n’avoir pas été assez “respectueux” du pouvoir politique.

 

LA PRESSE BROCARDÉE

Olivier revient sur les connivences, petits services aux politiques, copinages concomitants à l’ascension des Chazal, Carolis, Kelly, PPDA…

Il dénonce les pratiques journalistiques faciles : le “bon client”, les experts omniscients, le “politiquement correct” confortable, le story-telling médiatique, l’émotionnel à tout crin (notamment les faits divers), la contamination de l’information par le divertissement… la course à l’information, le suivisme grégaire, la démagogie des micro-trottoirs…

Il fustige à coups d’exemples pas si lointains, l’auto-censure et le manque de courage de la profession, qui sacrifie quelquefois son idéal de vérité à son confort. Comme l’impossible publication de l’interview du père de Nicolas Sarkozy, refusée par toutes les télés.

SALUT NUMÉRIQUE MAIS PAS SANS LES JOURNALISTES

Le numérique a obligé le journaliste à descendre de son piédestal. A parler à son public et lui donner, la parole également. Ceci via l’apparition des commentaires, des blogs et aujourd’hui des réseaux sociaux qui démocratisent la diffusion de la parole publique.

Olivier raconte cette révolution web 2.0 qui, a permis l’émergence de cette expression alternative. Et il dénonce les tendances au repli corporatiste d’une partie de la profession face à cette nouvelle donne. Tels Jean-Michel Aphatie ou Philippe Val contempteurs de cette production privée d’information qu’ils assimilent à un torrent de boue et de désinformation. Les deux hommes qui se revendiquent de gauche tombent dans une contradiction gênante : comment peut-on défendre le principe démocratique et prétendre réserver le droit d’expression aux seuls journalistes qualifiés ?

Mais si l’UGC (User Generated Content), contenu crée par les utilisateurs, a révélé de vrais talents et permis à des Maitre Eolas ou Versac d’exprimer leurs idées et leur expertise, il ne saurait se substituer à la production professionnelle d’informations. Comme le dit Edwy Plenel “la générosité et la curiosité sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes. Elles ne le sont que si sont mises en oeuvre toutes les procédures propres à l’exercice professionnel, rigueur, précision, recoupement, opinions contradictoires“.

De même que les projets d’automatisation journalistiques, tel le News at seven, ne sont pas crédibles pour donner du sens. Le  journal télé américain réalisé à partir de l’agrégation de flux et d’articles récupérés sur Internet se passe en effet de journaliste et même de présentateur remplacé par une animation virtuelle.

©northernstarandthewhiterabbit via Flick'r

©northernstarandthewhiterabbit via Flick’r


LES DÉRIVES D’UNE INFORMATION DE FLUX

Le monde numérique n’est pas non plus ce paradis journalistique, loin s’en faut, et il ne s’agit pas “d’opposer les Anciens aux modernes”. D’autant que la presse en ligne est elle même atteinte de plusieurs maux, relève l’auteur.

“La hiérarchisation de l’information n’a plus cours dans un cybermonde où prime la dernière livraison inédite” constate la journaliste Marie Bénilde. Le cyber-journaliste, agrégateur d’informations passe plus son temps à repackager l’information, qu’à la produire. Il s’agit d’aller vite, de rééditer au bon format, avec le bon titre et peu importe l’importance fondamentale du sujet. Seul compte le potentiel d’audience, dans cette guerre économique exacerbée que se livrent les titres web.

Cette course à l’audience, démagogie éditoriale conduisent à une uniformisation des contenus. Olivier cite une étude de mai 2009 menée par trois chercheurs, Franck Rébillard, Emmanuel Marty et Nikos Smyrnaios. Selon eux 80% des articles se concentrent sur 20% des sujets.

La multiplication des théories conspirationnistes (telle que celles de Thierry Meyssan), de la rumeur, de la désinformation des groupes d’intérêt s’accentue sur le web. Donner la parole à tous, c’est ausi faciliter son accès aux manipulateurs et lobbystes de tout bord. Mais plutôt que traiter ces informations avec mépris, les journalistes doivent les confronter, y répondre et se battre pour imposer une vision plus réaliste des choses.

DES JOURNALISTES PLUS NÉCESSAIRES QUE JAMAIS

Car Olivier est tout à fait convaincu que les professionnels de l’information sont indispensables à ce monde qui s’accélère et se complexifie. Surtout vis à vis de la jeune génération pas assez éduquée à l’information, qui manque d’esprit critique et de repères pour faire le tri dans ce déluge d’informations qui lui tombe dessus.

Et l’auteur cite Marcel Gauchet : “ce que démontre le tous journalistes est précisément , a contrario, qu’il y a un vrai métier de journaliste. Qu’il faut redéfinir profondément mais qui va sortir vainqueur de cette confusion car on aura de plus en plus besoin de professionnels pour s’y retrouver dans le dédale et nous épargner de chercher au milieu de 999 000 prises de parole à disposition. (…). Mais à l’arrivée le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas“.

Idée qu’il reprend avec ses mots : “la génération numérique doit avoir les moyens d’accéder à une information crédible pour se forger une compréhension du monde plus pertinente que le seul horizon mitraillette des flux Twitter ou des agrégateurs RSS. Il y a donc urgence à restaurer des médias solides pour donner du sens, de la profondeur et de l’espoir”.

En tant que co-fondateur de Quoi.info, l’information expliquée au plus grand nombre, je n’aurais pas pu dire mieux

Cyrille Frank
Cyceron sur Twitter

Journalistes, nous avons besoin de vous – Edicool Edition par Olivier Cimelière

Disclaimer : *Olivier et moi nous nous connaissons et nous apprécions mutuellement. Mes louanges sont principalement motivées par la qualité de cet ouvrage.

Les mécanismes séculaires de l’influence médiatique

l'influence des médias

Influence des médias

Les “influenceurs”, interprètes des autochtones du web, sont les éclaireurs des nouveaux territoires médiatiques auprès des commerçants et politiques qui n’y entendent rien. Leur technique repose sur 5 principes séculaires.

1- INSPIRER LA CRAINTE

Inspirer la crainte plus que l’amour (Machiavel, “le Prince”), susciter la terreur même, tel Vlad l’empaleur résistant à l’envahisseur ottoman qui a tellement frappé les imaginations ennemies, que son nom entra dans la légende sous le nom de Dracula.

Il faut s’attaquer à des ennemis redoutables pour mettre en scène son courage, sa force, sa vertu. Tout comme les héros grecs n’accédaient au mythe que via l’accomplissement rituel d’épreuves surhumaines (cf les 12 travaux d’Héraclès)

C’est la stratégie de Birenbaum brocardant Aphatie, ou de Bruno Roger Petit épinglant Elisabeth Levy. Il n’y a pas de grand héros, sans grands monstres. Le message adressé aux autres est clair : “attention, j’ai le pouvoir de détruire socialement, car je maîtrise le ridicule”.

2- SUSCITER L’AMOUR

Raréfier son attention au vulgus pecum  et accorder ses faveurs avec une extrême parcimonie. Reproduire la geste aristocratique qui veut que l’on ne remercie jamais les serviteurs, que l’on n’accorde que le minimum d’attention au vulgaire, que l’on respecte son “rang”. C’est déchoir qu’user sa personne à des personnes ou des tâches subalternes. Techniques de contrôle de l’aristocratie par Louis XIV que Mitterrand a su fort bien reproduire vis à vis des élites intellectuelles et médiatiques.

Par le jeu classique de l’offre et la demande, la raréfaction des communications augmente leur valeur. Et quel meilleur moyen ensuite pour créer de la reconnaissance, voire de l’amour, de la part de ceux à qui l’on s’adresse exceptionnellement : “il m’a parlé, il m’a souris, il m’a répondu !”

Même procédé que celui utilisé par les politiques qui se font souffler le nom des “petites gens” qu’ils rencontrent. Ou du Pdg qui lors d’une assemblée, s’adresse à l’employé du bas de l’échelle par son patronyme. Quel merveilleux gain d’image et d’estime du peuple gagné “à pas cher”.

3- EXAGERER SA PUISSANCE

Un des instruments de la domination sociale est le bluff. Exagérer sa puissance et celles de ses ennemis pour intimider, glorifier son propre nom. Stratégie très efficace mise en place par ce pionnier de la propagande : Jules César qui dans la “Guerre des Gaules” accentue outrancièrement la férocité et la barbarie des celtes pour mieux réhausser son mérite de les avoir vaincus.

Rappeler ses victoires ou les nommer comme telles, même quand il s’agit de défaite. Ainsi de Ségolène qui répète à l’envi qu’elle a réuni la moitié des Français sur son nom, considérant sa défaite comme une victoire à venir. Technique politique très ancienne qui rappelle la bataille de Kadesh entre Ramsès II et Muwatali II, l’empereur hittite. Bataille au cours de laquelle les deux peuples se sont neutralisés mais dont chacun a revendiqué la victoire. Les Egyptiens ont toutefois gagné la bataille politique en inscrivant l’Histoire  sur les murs de leurs temples. La maîtrise de l’Histoire est éminemment politique. D’où la vigilance dont il faut faire preuve vis à vis de ceux qui veulent la réécrire à l’aune de leurs intérêts et convictions particuliers.

4- S’ENTOURER DE MYSTERE

En matière d’influence web, il faut faire savoir le plus possible que l’on a des relations, des entrées, que l’on est un “insider”… Sans donner de noms, sans faire l’inventaire de son carnet d’adresses, mais en donnant par petites touches des gages réguliers de sa tentaculaire longueur de bras.

Etre concis, pour ne pas dire laconique, afin que le propos ouvert puisse être interprété de 100 façons différentes. S’appuyer sur la fonction projective de l’individu, la fameuse tâche de Rorschach. Ou illusion de forme qui ne représente rien, si ce n’est ce que l’individu y met lui-même. Procédé superbement mis en scène par David Lynch dans Mulholland Drive, l’IKEA cinématographique, le film à monter soi-même.

Etre obscur pour masquer le manque de profondeur de la pensée mais toujours avec des mots compliqués, supplétifs d’intelligence qui rassurent le lecteur. Cosmogonie, herméneutique, sérépendité… Autant de “name-dropping” qui visent parfois moins à développer une argumentation qu’à en mettre plein la vue. Technique classique en agence de pub où l’on “néologise” à tour de bras ou l’on use d’anglicismes abscons pour impressionner le client. Il s’agir de le mettre immédiatement en position d’infériorité : vous utilisez un langage qu’il ne comprend pas, c’est dire s’il a besoin de vous…

5- FREQUENTER LES PUISSANTS

Communiquer avec des élites médiatico-intellectuelles (Eric Zemmour ou David Abiker par exemple), avec des politiques “tendance si possible (nkm est parfaitement indiquée), avec des puissance d’argent (grands patrons, directeurs d’agence de publicité et de communication…).

Par le jeu tacite de l’adoubement relationnel, si vous fréquentez les puissants, c’est que vous en êtes. D’où l’importance capitale d’être vu avec des pop-stars, tel Christian Audigier, affichant sur les murs de son club de nuit ses effusions avec Michael Jackson.

D’où la nécessité sur Twitter d’entretenir des conversation publiques avec des puissants ou du moins des influents : journalistes, créateurs d’entreprises, célébrités… Et surtout pas en message direct, le DM est le démon.

escalier social

escalier social

ATTEINDRE LE BOL DE SANGRIA

Le but du jeu ultime est d’intégrer le cercle fermé des puissants, des vrais influenceurs : les médias traditionnels, au premier rangs desquels les médias audio-visuels. D’abord la radio, puis, si tout va bien, la télévision, seul média de masse (mais peut-être plus pour longtemps…) Ou intégrer des cercles politiques qui ouvrent bien des portes : business, médias, fonctions publiques…

Les “influents” sur la toile se servent surtout d’Internet comme un moyen d’ascension sociale. Ils monnaient leur savoir-faire et leur lien sur la masse auprès des vrais puissants qui leur achètent un moyen de contrôle supposé sur les opinions : pour vendre  des marques, des partis, des idées politiques…

Crédit photo via Flick’r :  musmacity1 et pixel@work

Information politique en télé : cinq choses à changer en urgence

L’interview du chef de l’Etat par David Pujadas le 13 juillet dernier témoigne du manque de pugnacité de nos journalistes télé face aux politiques. Tutelle politique du service public, révérence historique, manque de préparation et différentiel de moyens. L’information politique télévisée doit changer.

David Medioni, journaliste à CB News,compare la prestation de David Pujadas au travail réalisé par Médiapart ces derniers jours. Il y voit fort justement une fracture journalistique entre ceux qui enquêtent et font leur travail de vérification tels Edwy Plenel et les autres, simples “passeurs de plats”.

Je loue comme lui le travail de Mediapart et pas uniquement sur l’affaire Bettencourt (voir leur enquête remarquable sur l’affaire Karachi). Mais attention aussi à ne pas réduire la vraie presse à celle qui révèle des scandales. Il y a de forts risques d’instrumentalisation comme le Canard enchaîné le sait bien. Il y a aussi un risque de dérive démagogique sur le registre Salut du peuple de Marat. Enfin, il ne faut pas oublier les petites victoires du quotidien qui consistent à simplement vérifier un fait, un chiffre, et les mettre en perspective.

Cela dit, cet épisode met en lumière ce que je redoute avec l’irruption sur le web des modèles d’information payants : une information à deux vitesses, un accroissement des inégalités culturelles. Aux classes aisées le décryptage et l’info coûteuse, aux classes plus modestes, la communication ou la rumeur sur le web ou en télévision, média encore dominant sur le plan politique.

La télévision reste de loin la source d’information numéro un de nos compatriotes (cf ci-dessous), son contrôle est primordial pour les politiques dans leur communication auprès des électeurs.  Le pouvoir a très bien compris cela, depuis les débuts de ce média, de De Gaulle à Sarkozy en passant par VGE ou Mitterrand.

Projet Mediapolis, information politique et citoyenneté à l’ère numérique (version française)

UNE TUTELLE POLITIQUE DEPUIS L ORIGINE

La nomination des patrons de l’audiovisuel public est sous le contrôle du chef de l’Etat via le conseil des ministres qu’il préside. Certes le pdg de France Télévision ne rapporte plus directement au ministre de l’Information comme c’était le cas du temps de l’ORTF. Il n’empêche, le lien de vassalité au plus haut niveau existe. On ne mord pas la main qui vous nourrit chez les gens bien élevés. Et lorsqu’on le fait, on se condamne, comme Patrick de Carolis en a fait l’expérience.

D’ailleurs, c’est la réforme constitutionnelle de 2008 qui a renforcé le pouvoir de nomination du chef de l’Etat sur une cinquantaine de patrons du secteur public.

Auparavant, la nomination des pdg de France Télévision ou Radio-France se faisait via le CSA. Il s’agissait de “mettre fin à une hypocrisie” selon le chef de l’Etat puisque les membres du CSA étaient partiellement désignés par le président. En réalité, seuls trois d’entre eux sont directement nommés par lui, sur neuf membres (trois le sont par l’Assemblée, les trois derniers par le Sénat).

De longue date en France, le service politique a été étroitement surveillé et encadré par le pouvoir et ceux qui ont réussi à perdurer dans ce métier, tel Alain Duhamel, ont su faire preuve d’une révérencieuse allégeance.  Sa prétendue “insolence” ou son impudente audace ont toujours été parfaitement tolérées et contrôlées par les pouvoirs politiques et l’intelligence du bonhomme était de donner l’illusion du combat. Comme ces matches de boxe truqués où le perdant désigné doit se battre en apparence pour ne pas éveiller de soupçon et entretenir les paris.

Cette révérence à l’égard des politiques a toujours surpris nos compatriotes étrangers. Certains se souviendront peut-être de cette interview de mars 1993 où des journalistes belges sidérés furent sèchement éconduits par François Mitterrand pour avoir posé une question gênante sur les écoutes élyséennes

De même, nos confrères anglo-saxons s’étonnent que nos journalistes ne reformulent pas les questions auxquelles les politiques se dérobent, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une réponse (la méthode BBC).

Les téléspectateurs semblent accepter plutôt bien ces dérobades institutionnalisées via une expression dédiée : la “langue de bois”. Ou alors, est-ce un facteur parmi d’autres expliquant la désaffection vis à vis de la chose publique ?

LE MENSONGE EN DIRECT NOUVELLE TECHNIQUE IMPARABLE

Depuis la campagne présidentielle de 2007, est apparu une nouvelle technique redoutablement efficace : le mensonge en direct. Le candidat Sarkozy, à l’instar de son opposante Ségolène Royal, ont raconté des sornettes, rabaissé ou exagéré les chiffres, affabulé devant les Français et ce, à de nombreuses reprises

Bien sûr les “bourdes”, comme on a nommé par euphémisme ces erreurs à répétition, ont le plus souvent été relevées et critiquées dans la presse le lendemain, mais compte tenu du fort différentiel d’audience entre la télé et la presse, le mal n’était jamais corrigé.

Les politiques, fin observateurs, ont bien compris qu’en télévision, il faut surtout avoir raison en temps réel, à tout prix, même au risque de mentir ou de se tromper. Le risque est pleinement calculé, car on convainc arithmétiquement plus de monde qu’on en perd. Cf le schéma illustratif ci-dessous (les volumes de temps et d’audience sont illustratifs du mécanisme et non “scientifiques”).

differentiel audience tv-presse

differentiel audience tv-presse

MANQUE DE PREPARATION ET ASYMETRIE DES MOYENS

On a certes des doutes sur le professionnalisme de quelques présentateurs-journalistes lors de certains débats télévisés. Qu’il s’agisse de PPDA, Arlette Chabot ou David Pujadas, on a pu mettre leur faible pugnacité sur le compte d’un certain manque de courage. Celui de poser la question qui fâche, celui de rectifier un propos erroné, celui de reformuler une question. Compte tenu de la tutelle politique (France 2) ou économique (TF1), on peut comprendre humainement que nos journalistes vedettes ne se suicident pas professionnellement, mais on ne peut l’accepter sur le plan déontologique.

Mais à mon avis, le problème vient moins d’une soumission délibérée au pouvoir que d’un manque de préparation. Face aux politiques entourés d’une armée de conseillers et petites mains qui balisent leurs interventions télévisées, les journalistes ne sont pas de taille. Les élus et gouvernants arrivent souvent bien mieux préparés que leurs interlocuteurs, avec des chiffres, des faits, des arguments, une gestuelle, des mots et phrases “clés” pour faire mouche. Tel le fameux “monopole du coeur” de VGE en 1974.

De leur côté, les journalistes-présentateurs télé sont des généralistes, avec une bonne voire une excellente culture générale, mais experts de rien. Ils sont incapables de déceler les erreurs disséminées dans un propos un tant soit peu pointu. Les anciens “rubriquards” connaissant parfaitement les données précises de leur spécialité, ont laissé la place aux Polyvalents Populaires, les PéPés pourrait-on dire.

Nicolas Sarkozy peut donc déclarer, entre autres sottises, dans “J’ai une question à vous poser” sur TF1 en mars 2007 : “Le SMIC, c’est le salaire de la moitié des Français.” (15,6% selon l’agence Eurostat, à l’époque) sans être contredit sur le moment.

Ségolène Royal énoncer des chiffres ahurissants sur le nombre de femmes tuées par leurs conjoints, sans que son interlocutrice ne la corrige. Ou encore les deux candidats proférer des énormités sur le nucléaire français en direct, sans être inquiétés le moins du monde  durant l’émission.

CINQ MANIERES DE CHANGER LE TRAITEMENT POLITIQUE EN TV

1- Redonner leur place aux experts, chefs de rubriques, techniciens-journalistes. Et les impliquer dans les émissions en direct. Le généraliste ne sera là que pour animer l’émission, enchaîner les sujets et encadrer les débats.

2- Travailler collectivement pour mieux préparer les émissions à fort enjeu : avoir les chiffres et faits précis sur les sujets qu’on s’apprête à aborder. Pourquoi pas d’ailleurs un tableau de bord sur les murs du plateau de l’émission elle-même ? La pratique collective est aussi un moyen de se protéger contre la sanction politicienne : on ne pourra pas punir tous les coupables, coller la classe toute entière.

3- Il faut surtout instaurer un dispositif de vérification en temps réel des propos énoncés. Une cellule de “fact checking” qui pourra intervenir en direct au cours de l’émission pour corriger une erreur. Un nouveau concept d’émission pourrait même être inventé : “Droit de rectification”, après le fameux et défunt “Droit de réponse”.

4- Mettre un terme à la tutelle politique directe sur le service public et permettre un contre-pouvoir des journalistes en cas d’abus (vote à la majorité absolue d’une motion de défiance à l’égard du pdg de la chaîne par les journalistes)

5- Changer les mentalités : reformuler plusieurs fois une question n’est pas une agression, corriger un politique n’est pas impoli. Inspirons-nous des méthodes d’interview anglo-saxonnes : être courtois mais têtu.

Il est vital pour notre démocratie que la télévision s’adapte à la vitesse de nos modes de vie qui donnent la primeur à l’instant *. Gare à cette société sans mémoire, de la réaction et de l’émotion. Comme les poissons rouges, elle tourne en rond.

* En témoigne d’ailleurs le temps qu’il m’a fallu pour retrouver sur Internet certains articles et vidéos de la campagne présidentielle 2007, pour la plupart effacés ou enfouis dans les méandres du web.

Lire l’article du post.fr : le gentil Pujadas passe les plats et offre une tribune au président

Et aussi via l’AFP : Interview Sarkozy par Pujadas: “une honte” pour le SNJ-CGT de France Télévisions

Cyrille Frank aka Cyceron

Avec son titre-insulte, l’Equipe est-il allé trop loin ?

Une de l'Equipe - 19 juin 2010

Une de l'Equipe - 19 juin 2010

Depuis cette Une du quotidien sportif et le drame ubuesque qui a suivi, les avis divergent sur la pertinence de ce sujet et son traitement.

Vue l’ampleur des conséquences pour l’équipe de France, mais aussi pour l‘image du pays dans le monde, se posent deux questions : fallait-il relayer cette info et était-il nécessaire de titrer l’insulte elle-même ?

LES ARGUMENTS CONTRE LA MEDIATISATION DE L’INFORMATION

– Cette insulte : “va te faire enculer, sale fils de pute” est courante dans les vestiaires, elle fait partie des moments habituels et inhérents au sport de haut niveau. Elle n’aurait jamais du sortir du cadre privé d’où elle émane. C’est la position de Raymond Domenech qui valide ainsi l’argument de “trahison” évoqué par Patrick Evra et Frank Ribéry.

– Ce micro-évènement n’est devenu un drame que via sa médiatisation. Toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout quand on est observé par la planète entière et quand les enjeux sont aussi importants, et pas uniquement sur le plan financier. On pense à l’image désastreuse de l’équipe de France  et donc du pays qu’elle représente, on pense au désarroi des amateurs et supporters, on pense au peuple souverain dont on abîme le rêve.

– Cette médiatisation relève d’une “peopolisation” néfaste de l’information destinée à vendre davantage de papier. Elle n’apporte rien sur le plan sportif, elle ne fait que créer le désordre.

– C’est un très mauvais exemple pour la jeunesse, c’est une banalisation de la grossièreté déjà vulgarisée et légitimée par le politique lui-même.

LES ARGUMENTS FAVORABLES A CETTE MEDIATISATION

– Cette insulte n’est pas anodine, elle est que la dernière illustration d’un problème global de comportement de Nicolas Anelka qui n’est pas nouveau. Relayer ce propos était important pour comprendre le problème profond de cette équipe de France qui a témoigné récemment de son naufrage. Car ce manque de respect des mots illustre aussi le manque de respect des consignes, Nicolas Anelka n’ayant pas accepté au cours des deux derniers matchs  le positionnement tactique qui lui était attribué par le sélectionneur.

L’historique de Nicolas Anelka et ses différents déboires dans de nombreux clubs empêchait de prendre cet évènement comme un dérapage isolé.

– Le rôle du journaliste est de médiatiser des informations qui ont du sens, qui apportent un éclairage sur un problème réel. Il doit être avant tout au service des lecteurs-citoyens, y compris si cela doit heurter les intérêts politiques ou financiers. Ici, il était utile au lecteur d’apprendre qu’il y avait un problème comportemental au sein de l’équipe de France, qui est avant tout la représentation de la République et pas n’importe quelle société “privée”. Raison pour laquelle elle doit rendre des comptes vis-à-vis des citoyens et ses représentants.

– Le journaliste est aussi un citoyen lui-même et il lui appartient de défendre les valeurs qui lui sont chères et d’avoir, pourquoi pas, une action réelle sur le cours des évènements. La conception du journaliste simple observateur neutre et impartial est une chimère et une hypocrisie.

LES ARGUMENTS CONTRE LE TITRE LUI-MEME

Le sujet est légitime mais la forme est contestable. Cette insulte violente reprise dans le titre est racoleuse et néfaste.

– Elle contribue à la dévalorisation des médias qui ne prennent plus la distance nécessaire par rapport aux faits, se contentant de relayer le propos  en Une, pour mieux attirer le chaland en jouant sur la fibre émotionnelle. (on disqualifie d’emblée le fond en mettant en avant la forme injurieuse).

– Elle amplifie inutilement la gravité de l’affaire en décuplant son caractère choquant. Ce qui est à l’origine de l’enchaînement dramatique des évènements qui tombent comme des dominos, poussés par un souffle médiatique “artificiel”.

LES ARGUMENTS EN FAVEUR DU TITRE CHOQUANT

Il fallait choquer car les propos, même tenus dans l’intimité d’un vestiaire, ne sont pas acceptables. Et c’est peut-être cette indulgence qui explique aussi le manque d’autorité du sélectionneur vis à vis de ses joueurs. D’autres avant lui n’ont pas hésité à écarter les fortes têtes (Anelka, Cantona, Ginola…) pour garder le contrôle sur le groupe.

– Sans pouvoir anticiper le mélodrame incroyable qui a suivi, l’Equipe a eu raison de lancer ce pavé dans la mare pour témoigner de l’ampleur du problème et appeler à la responsabilité de tous dans cet échec sportif patent.

– L’électrochoc était aussi une nécessité pour anticiper une refondation salutaire sur de meilleures bases à l’aube d’une élimination quasi-assurée.

UN “J’ACCUSE” MODERNE : LA DENONCIATION UTILE DES JOURNALISTES

Cette “affaire” sur un plan journalistique montre toute la difficulté de la déontologie de la profession. Elle confronte ce métier à ses valeurs profondes, à ses missions et ses limites.

De mon point de vue, le journalisme ne doit pas franchir la ligne de l’exécutif : elle ne doit pas servir de façon unilatérale un clan, un pouvoir quelconque, ou même une cause, au risque de passer dans le militantisme et la politique. En revanche elle peut et elle doit dans certains cas, prendre partie et ne peut s’abriter confortablement derrière une impartialité impossible. Le journaliste est aussi citoyen, il peut défendre des valeurs.

En le cas d’espèce,   je soutiens le sujet de l’Equipe qui était selon moi bien plus qu’un épiphénomène (et la suite des évènements tend à me donner raison). Sur la forme, je ne suis pas sûr que l’électrochoc de l’insulte en Une était nécessaire et je crains qu’elle ne crée un précédent dangereux pour les médias, façon tabloïd britannique.

Par son titre, l’Equipe a eu un réel pouvoir politique. Il a dynamité la fourmilière footbalistique et on peut se demander s’il n’a pas outrepassé sa fonction.

Je pense cependant qu’en l’occurrence, il a eu raison sur le fond, car il fallait dénoncer une situation exceptionnelle. Il est des cas où le journaliste doit sortir de sa modération pour faire éclater une vérité désagréable, pour crier “le roi est nu !”. C’est la même logique qui a prévalu lors du fameux “J’accuse” de Zola, pour des motifs plus nobles et graves, mais pas différents sur le fond.

Par ailleurs, ne tuons pas le messager funeste comme dans l’Antiquité, ne confondons pas symptôme et maladie. Oui, les médias révèlent des scandales, ce qui crée du “désordre”. Mais ce désordre vient avant tout du scandale lui-même, pas de sa médiatisation. A oublier ceci, on prend un grand risque pour notre démocratie. L’auto-censure “positive” est l’arme des régimes autoritaires. Je préfère un peu trop de scandale que pas du tout. Et vous 😉 ?

Cyrille Frank aka Cyceron

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