Google a-t-il tué le cyberflâneur ?

Evgeny Morozov constate avec justesse la mort du cyberflâneur. Fini les déambulations gratuites et aléatoires sur la toile. Tout comme le flâneur pédestre du XIXe s qui a disparu de nos villes. Le temps est à l’efficacité, à la performance, à l’action.

L’article de l’excellent InternetActu déplore donc la fin du cyberflâneur, tout comme celle du BB, le bourgeois badaud, qui était le summum du raffinement urbain au XIX s. Bon, on pourra d’abord minorer un peu cette perte qui ne concernait alors qu’une toute petite élite.
A l’époque, les riches vivaient entre eux dans des pensions, se déplaçaient en fiacres et faisaient de long voyages chez les sauvages pour vérifier la supériorité incontestable de la civilisation occidentale. Pas sûr que ce mode de vie soit nécessairement digne d’admiration ni de nostalgie.

Mais le parallèle a surtout le mérite de mettre le doigt sur la disparition progressive de l’internaute promeneur et de révéler selon moi, des aspects profonds de notre époque.

LE MOT CLÉ A TUÉ LE FLÂNEUR

A bien y réfléchir, c’est la recherche par mot-clé qui a tout changé. L’efficacité de l’outil a une conséquence directe : on trouve ce qu’on est venu chercher, mais pas plus. Terminé les ballades interminables dans les encyclopédies qui repoussaient de plusieurs heures la réalisation de nos exposés. Au revoir les annuaires de classement des sites Yahoo, qui par leur inégale efficacité, nous forçaient à fureter, explorer, voyager…

L’analogie avec le voyage ne s’arrête pas là. Pour les grands voyageurs, il faut savoir se perdre pour faire de vrais découvertes. Mais justement, aujourd’hui il ne faut surtout pas se perdre. Notre besoin de contrôle, notre désir de sécurité, notre volonté de ne pas “perdre de temps” font que l’on planifie de plus en plus. C’est vrai que nous organisons nous-mêmes les choses, ce qui est déjà un progrès par rapport aux voyages organisés des années 70, 80. Il n’empêche, l’efficacité annule la surprise.

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Pourquoi préférez-vous Twitter à Facebook ?

Liberté ©bu7amd via Flick'r

L’opposition entre les deux réseaux ne correspond pas à tous les usages. Nombreux sont ceux qui utilisent les deux outils, de manière différente et pour des publics distincts. Toutefois, parmi les gros utilisateurs de Twitter, la préférence a des motifs évidents et d’autres plus cachés.

Certains usagers des réseaux sociaux refusent de choisir entre Facebook et et Twitter. C’est le cas de @MinetCheri ou d’@adele_bchp qui compartimentent très sagement les deux outils. Cette dernière explique :

“Pour moi il n’est pas question de préférence mais d’usages différents. J’utilise Facebook pour mes relations personnelles avec des proches, et Twitter pour faire de la veille et avoir des contact avec des professionnels de mon secteur. Je ne suis anonyme ni sur l’un ni sur l’autre, mais Twitter représente la face “visible”, ou publique, de ma vie online, alors que mon profil Facebook n’est ouvert qu’à mes amis (et quasiment étanche à ma vie professionnelle).”

Pourtant parmi les accros à Twitter, la préférence semble très nette.

“ON SE RÉVÈLE BEAUCOUP PLUS SUR TWITTER”

C’est l’avis de @lisadol pour qui,

“Les rapports en 140 signes sont souvent plus profonds que des heures de blabla autour d’un café. Là on va à l’essentiel ! et je trouve qu’on se révèle beaucoup plus, même quand on est anonyme…”

Cela peut sembler paradoxal de prétendre se livrer davantage à des inconnus qu’à ses propres connaissances, mais c’est assez classique finalement. On n’a pas de comptes à rendre à ceux que l’on ne connaît pas. Pas de pression, pas de peur de casser le lien. Perdre un follower ? La belle affaire. Un de perdu, dix de retrouvés. Les aveux, c’est au bistrot qu’on les fait, pas en famille.

@Linoacity résume :

“Le débat n’est pas faussé car les gens étant sous pseudo, ils disent vraiment ce qu’il pensent. Il n’y a pas d’enjeu affectif qui biaise les discussions.”

C’est là que se trouve l’une des différences majeures entre Twitter et Facebook : la liberté beaucoup plus grande de l’oiseau bleu, à la fois force et faiblesse sur le plan social. Twitter permet de retrouver l’anonymat de la foule, de se perdre dans un lien faible avec autrui et de garder une liberté de ton.

Facebook à l’opposée, repose sur des liens forts qui nous lient, voire nous enferment, dans des relations sociales beaucoup plus rigides avec nos amis, notre famille, nos collègues. Mais c’est aussi là que l’on va trouver le réconfort, le soutien, l’affection de ses proches.

“Tes gentils amis sont toujours compatissants aux malheurs que tu exprimes en plus d’un feuillet !” explique @lisadol

TWITTER POUR LA LIBERTÉ, FACEBOOK POUR LA SÉCURITÉ

©visitfinland via Flick'r

Sécurité Facebook ©visitfinland via Flick'r

On retrouve ici les deux grands besoins de l’être humain, dont on se rend compte qu’ils sont souvent opposés. L’amour est inconditionnel, c’est une sécurité : quoi qu’il arrive, quoi que je fasse ou je dise, je serai aimé de mes parents. Sauf graves transgressions, mes propos seront acceptés par mes amis auprès je peux faire du 3e degré. Ils me connaissent, savent décoder l’intention positive derrière les mots. L’amour implique le pardon (non, le christianisme n’a pas le monopole de cette idée) et ce lien fort est une assurance affective pour la vie.

En même temps, l’amour est excluant, par le niveau même d’intensité requis. On ne saurait aimer tout le monde. Pas assez d’énergie, pas assez de temps à consacrer à tous. C’est bien pour cette raison que l’église exige de ses disciples qu’ils aillent régulièrement à la messe : il s’agit bien de couper au maximum les fidèles de ce qui peut les éloigner de Dieu. C’est aussi pour cela qu’on exige le célibat des prêtres, pour que toute leur énergie et leur esprit ne soit consacré qu’à l’être suprême. Les amoureux fusionnels en font d’ailleurs la cruelle expérience : à s’aimer trop, ils font le vide autour d’eux.

Mais cette proximité rassurante est aussi étouffante. C’est un dispositif de contrôle social qu’on retrouve dans les petits villages, si bien décrits par Claude Chabrol dans ses films grinçants. Critique de Facebook qu’exprime @aya_jrns, qui estime qu’

“il s’agit surtout d’un moyen d’espionner les autres”

Pour @chouing, par ailleurs, la politique de l’outil lui-même respecte davantage sa liberté.

“Pas de géolocalisation automatique des statuts. Pour le moment twitter semble plus respecter les notions élémentaires de vie privée” note-t-il.

Liberté aussi plus grande sur Twitter de choisir ses “amis”. On ne choisit pas sa famille, on choisit partiellement ses amis (sur une liste de camarades ou de collègues imposés). Sur Twitter, on choisit qui on veut, sur les critères qui nous chantent :

“Certaines de mes connaissances sur Facebook ont des opinions trop différentes des miennes pour que nous puissions vraiment en discuter. Sur Twitter, je suis les gens en fonction d’intérêts communs, nous sommes donc paradoxalement plus “en phase”! explique @MagBebronne

Nous passons donc notre temps à jongler entre besoin de liberté et désir de sécurité. Nous voulons les deux, et cette  d’ailleurs une source majeure de disputes au sein du couple : “je ne suis pas ta mère”, “ne me dis pas ce que je dois faire”, “tu m’étouffes”, “tu m’aimes?”…

COMBIEN TU M’AIMES TWITTER ?

Toutefois, la répartition des rôles n’est pas aussi claire que cela entre Twitter et Facebook. Sur Twitter, le besoin d’amour se fait sentir aussi dans la recherche d’attention permanente. C’est même l’un des principaux moteurs de l’activisme de ses membres.

Etre suivi, être retwitté, être mentionné, c’est autant de preuves qu’on est important. Cela nous rassure justement parce qu’il s’agit d’inconnus, qui ne sont pas obligés de le faire parce qu’ils sont historiquement liés à notre existence. Certes, la preuve d’amour est plus faible, mais elle est plus fréquente. Le quantitatif remplace le qualitatif de Facebook.

En cela Twitter est symptomatique de notre société libérale. Nous sommes dans la compétition permanente, dans la concurrence globale, économique et sociale. Il faut être dans la course et si possible devant. Et pour être sûr de l’être, il faut s’évaluer, se mesurer à autrui. Combien tu as de followers, quel est ton klout ? Un néologisme se répand d’ailleurs sur le sujet : le quantifiedself. Ou cette tendance à développer des outils qui permettent de s’évaluer, se jauger et mesurer son rang dans le grand marathon social.

TWITTER, ARME SOCIO-ECONOMIQUE

C’est précisément dans ce contexte de concurrence exacerbée que Twitter trouve l’un de ses atouts majeurs: permettre d’être informé avant les autres. Besoin professionnel pour les journalistes et communiquants, besoin social pour tous les autres.

@Louisa_A, explique son penchant pour Twitter :

“un réseau qui s’étend de jour en jour, des bons plans réguliers. L’info la plus fraîche est d’abord sur Twitter avant d’être diffusée ailleurs.”

@Lisadol confirme :

“ça donne aussi une satisfaction intellectuelle incroyable. tout savoir avant tout le monde /”

La satisfaction n’est pas qu’intellectuelle, elle est aussi sociale. Ça permet de faire le malin à la machine à café, mais plus globalement, c’est une source de pouvoir considérable, comme le savent bien les politiques. Savoir avant les autres permet de prendre l’initiative de la conversation, cela augmente sa valeur sociale par le service d’information que l’on est apte à rendre, pour peu que l’on soit doté des bonnes compétences de verbalisation.

Le format limité de Twitter se montre utile ici : écrire en 140 signes (et même 120 pour laisser la place aux RT), est un exercice qui en soi permet, de verbaliser l’information pour mieux la restituer par la suite.

“Mon cerveau travaille aussi sur la formulation” explique @lisadol

LA RÉSONANCE EST UNE NÉCESSITÉ

En entreprise, il ne suffit pas de faire, il faut aussi faire savoir. Ceci est valable à l’échelle de la société. Pour émerger de la masse des concurrents, toujours plus grande, vu l’augmentation du nombre de diplômés, les nouvelles technologies sont des armes redoutables.

Twitter joue ce rôle essentiel : diffuser sa propre marque, pour se faire connaître et augmenter sa valeur économique, cette fois sur le marché du travail. @Louisa_A confie :

“Mon inscription sur Twitter en mai 2010, intriguée par tout le bien que @Laimelecinema m’en disait, a été très bénéfique pour ma carrière. Nouveau boulot après des années de galère”

Pour @lisadol :

“Professionnellement aussi évidemment, je me rends bien compte que mon nom circule plus… mais je ne suis pas encore sûre que cela me servira un jour.”

©mommamia via Flick'r

©mommamia via Flick'r

BUTINAGE SOCIAL : ADAPTATION ECONOMIQUE ?

Au delà du réseautage et de l’intérêt professionnel plus ou moins direct, Twitter, par son ouverture est aussi un outil qui permet d’accéder à la diversité humaine. Même si cette diversité est relative : elle concerne une population assez homogène de CSP+, urbains, ultra-instruits…

Les conversations et discussions sont courtes et forcément limitées par le format, mais elles sont potentiellement nombreuses. Cela reste une extension de son champ social, même si cela se fait au détriment de l’intensité.

@Louisa_A : “Twitter permet justement d’ouvrir le champ des possibles, on ne se retrouve pas qu’entre amis, en famille, entre anciens du collège ou du lycée. On peut parler à tout le monde, de Denis Brogniart à un rédac chef d’un magazine connu en passant par un homme politique et ils nous répondent ! ”

@EdshelDee : “Sur Twitter j’apprécie la diversité et de l’éclectisme des discussions que j’ai pu avoir. C’est le “Café du Commerce” mondial ; on peut y parler du temps qu’il fait, de nos week-ends, de nos soirées, autant que des “ambivalences” de Martin Heidegger sous le IIIe Reich ou de la position russe sur la Syrie

La culture Twitter reflète une tendance de fond : la polyvalence au détriment de la spécialisation, le picorage d’informations au détriment de l’approfondissement. On connaît un peu des tas de gens, on en sait un peu sur plein de choses, on ne maîtrise rien vraiment, mais on n’est largué sur rien non plus.

Ceci est une adaptation à notre environnement économique de plus en plus mouvant. Pour survivre sur le plan professionnel, il faut être capable de nous adapter. La polyvalence informationnelle renforce notre adaptabilité professionnelle. Je soupçonne que, de la même façon, le butinage communicationnel favorise notre sociabilité en entreprise, donc notre efficacité économique.

UN BESOIN NARCISSIQUE, UN DÉFI CRÉATIF

Twitter est élitiste par nature, en raison de sa difficulté d’accès, son jargon, son austérité, son exigence d’assiduité. Ce club VIP flatte les égos de ceux qui y sont admis et influents. Nouvel outil de distinction bourdieusienne, toujours pas détrôné malgré les tentatives (Quora, Diaspora…)

Il permet aux jouteurs, poètes, experts du calembour d’exprimer leurs talents, pour se mettre en valeur et gagner des points sociaux, mais surtout pour se faire plaisir et satisfaire leur vanité. Le salon d’éloquence est devenu mondial, un bon tweet peut séduire un public immense, à la vitesse électrique.

La réaction de #Armstrong “Je suis hyper déchu”

— Jean Saurien (@schloren) Août 24, 2012

On va bientôt apprendre qu’il n’a pas marché sur la lune et qu’il n’a jamais joué de la trompette #Armstrong

— Malaparte (@vince75001) Août 24, 2012

Mais Twitter offre aussi aux créatifs de tout poil un espace d’expression et d’exploration ouvert, drôle, impertinent, non politiquement correct. La contrainte du format devenant un défi créatif fortement incitatif. Ce que résume @Vincnet_B ci dessous :

“Twitter propose une expérience linguistique permettant davantage de jouer avec la fonction poétique de la langue, l’articulation du nombre restreint de signes au signifiant a un petit côté jubilatoire, il faut bien le reconnaître”

Twitter, un lieu où s’expriment les blagues les plus potaches, cyniques, sarcastiques et de mauvais goût parfois et qui subit, comme dans la vraie vie, les assauts des gardiens de l’ordre et de la bienséance.

Tant que ces normalisateurs resteront minoritaires, Twitter restera le lieu d’expression des créatifs. Pas toujours drôles, mais représentatifs d’une distance salutaire contre le politiquement correct, le socialement acceptable, l’aseptisé. L’ennui, en somme.

Cyrille Frank aka cyceron sur Twitter ou sur Facebook

Intégralité de la petite enquête réalisée via Twitter du 17 au 25 août 2012. Merci à tous !

Crédits photo (par ordre d’apparition)  : bu7amd , visitfinland, mommamia via Flick’r

Pourquoi préférez-vous Twitter à Facebook ?

Liberté ©bu7amd via Flickr.com

L’opposition entre les deux réseaux ne correspond pas à tous les usages. Nombreux sont ceux qui utilisent les deux outils, de manière différente et pour des publics distincts. Toutefois, parmi les gros utilisateurs de Twitter, la préférence a des motifs évidents et d’autres plus cachés.

Certains usagers des réseaux sociaux refusent de choisir entre Facebook et et Twitter. C’est le cas de @MinetCheri ou d’@adele_bchp qui compartimentent très sagement les deux outils. Cette dernière explique :

“Pour moi il n’est pas question de préférence mais d’usages différents. J’utilise Facebook pour mes relations personnelles avec des proches, et Twitter pour faire de la veille et avoir des contact avec des professionnels de mon secteur. Je ne suis anonyme ni sur l’un ni sur l’autre, mais Twitter représente la face “visible”, ou publique, de ma vie online, alors que mon profil Facebook n’est ouvert qu’à mes amis (et quasiment étanche à ma vie professionnelle).”

Pourtant parmi les accros à Twitter, la préférence semble très nette.

“ON SE RÉVÈLE BEAUCOUP PLUS SUR TWITTER”

C’est l’avis de @lisadol pour qui,

“Les rapports en 140 signes sont souvent plus profonds que des heures de blabla autour d’un café. Là on va à l’essentiel ! et je trouve qu’on se révèle beaucoup plus, même quand on est anonyme…”

Cela peut sembler paradoxal de prétendre se livrer davantage à des inconnus qu’à ses propres connaissances, mais c’est assez classique finalement. On n’a pas de comptes à rendre à ceux que l’on ne connaît pas. Pas de pression, pas de peur de casser le lien. Perdre un follower ? La belle affaire. Un de perdu, dix de retrouvés. Les aveux, c’est au bistrot qu’on les fait, pas en famille.

@Linoacity résume :

“Le débat n’est pas faussé car les gens étant sous pseudo, ils disent vraiment ce qu’il pensent. Il n’y a pas d’enjeu affectif qui biaise les discussions.”

C’est là que se trouve l’une des différences majeures entre Twitter et Facebook : la liberté beaucoup plus grande de l’oiseau bleu, à la fois force et faiblesse sur le plan social. Twitter permet de retrouver l’anonymat de la foule, de se perdre dans un lien faible avec autrui et de garder une liberté de ton.

Facebook à l’opposée, repose sur des liens forts qui nous lient, voire nous enferment, dans des relations sociales beaucoup plus rigides avec nos amis, notre famille, nos collègues. Mais c’est aussi là que l’on va trouver le réconfort, le soutien, l’affection de ses proches.

“Tes gentils amis sont toujours compatissants aux malheurs que tu exprimes en plus d’un feuillet !” explique @lisadol

TWITTER POUR LA LIBERTÉ, FACEBOOK POUR LA SÉCURITÉ

©visitfinland via Flick'r

Sécurité Facebook ©visitfinland via Flick’r

On retrouve ici les deux grands besoins de l’être humain, dont on se rend compte qu’ils sont souvent opposés. L’amour est inconditionnel, c’est une sécurité : quoi qu’il arrive, quoi que je fasse ou je dise, je serai aimé de mes parents. Sauf graves transgressions, mes propos seront acceptés par mes amis auprès je peux faire du 3e degré. Ils me connaissent, savent décoder l’intention positive derrière les mots. L’amour implique le pardon (non, le christianisme n’a pas le monopole de cette idée) et ce lien fort est une assurance affective pour la vie.

En même temps, l’amour est excluant, par le niveau même d’intensité requis. On ne saurait aimer tout le monde. Pas assez d’énergie, pas assez de temps à consacrer à tous. C’est bien pour cette raison que l’église exige de ses disciples qu’ils aillent régulièrement à la messe : il s’agit bien de couper au maximum les fidèles de ce qui peut les éloigner de Dieu. C’est aussi pour cela qu’on exige le célibat des prêtres, pour que toute leur énergie et leur esprit ne soit consacré qu’à l’être suprême. Les amoureux fusionnels en font d’ailleurs la cruelle expérience : à s’aimer trop, ils font le vide autour d’eux.

Mais cette proximité rassurante est aussi étouffante. C’est un dispositif de contrôle social qu’on retrouve dans les petits villages, si bien décrits par Claude Chabrol dans ses films grinçants. Critique de Facebook qu’exprime @aya_jrns, qui estime qu’

“il s’agit surtout d’un moyen d’espionner les autres”

Pour @chouing, par ailleurs, la politique de l’outil lui-même respecte davantage sa liberté.

“Pas de géolocalisation automatique des statuts. Pour le moment twitter semble plus respecter les notions élémentaires de vie privée” note-t-il.

Liberté aussi plus grande sur Twitter de choisir ses “amis”. On ne choisit pas sa famille, on choisit partiellement ses amis (sur une liste de camarades ou de collègues imposés). Sur Twitter, on choisit qui on veut, sur les critères qui nous chantent :

“Certaines de mes connaissances sur Facebook ont des opinions trop différentes des miennes pour que nous puissions vraiment en discuter. Sur Twitter, je suis les gens en fonction d’intérêts communs, nous sommes donc paradoxalement plus “en phase”! explique @MagBebronne

Nous passons donc notre temps à jongler entre besoin de liberté et désir de sécurité. Nous voulons les deux, et cette  d’ailleurs une source majeure de disputes au sein du couple : “je ne suis pas ta mère”, “ne me dis pas ce que je dois faire”, “tu m’étouffes”, “tu m’aimes?”…

COMBIEN TU M’AIMES TWITTER ?

Toutefois, la répartition des rôles n’est pas aussi claire que cela entre Twitter et Facebook. Sur Twitter, le besoin d’amour se fait sentir aussi dans la recherche d’attention permanente. C’est même l’un des principaux moteurs de l’activisme de ses membres.

Etre suivi, être retwitté, être mentionné, c’est autant de preuves qu’on est important. Cela nous rassure justement parce qu’il s’agit d’inconnus, qui ne sont pas obligés de le faire parce qu’ils sont historiquement liés à notre existence. Certes, la preuve d’amour est plus faible, mais elle est plus fréquente. Le quantitatif remplace le qualitatif de Facebook.

En cela Twitter est symptomatique de notre société libérale. Nous sommes dans la compétition permanente, dans la concurrence globale, économique et sociale. Il faut être dans la course et si possible devant. Et pour être sûr de l’être, il faut s’évaluer, se mesurer à autrui. Combien tu as de followers, quel est ton klout ? Un néologisme se répand d’ailleurs sur le sujet : le quantifiedself. Ou cette tendance à développer des outils qui permettent de s’évaluer, se jauger et mesurer son rang dans le grand marathon social.

TWITTER, ARME SOCIO-ECONOMIQUE

C’est précisément dans ce contexte de concurrence exacerbée que Twitter trouve l’un de ses atouts majeurs: permettre d’être informé avant les autres. Besoin professionnel pour les journalistes et communiquants, besoin social pour tous les autres.

@Louisa_A, explique son penchant pour Twitter :

“un réseau qui s’étend de jour en jour, des bons plans réguliers. L’info la plus fraîche est d’abord sur Twitter avant d’être diffusée ailleurs.”

@Lisadol confirme :

“ça donne aussi une satisfaction intellectuelle incroyable. tout savoir avant tout le monde /”

La satisfaction n’est pas qu’intellectuelle, elle est aussi sociale. Ça permet de faire le malin à la machine à café, mais plus globalement, c’est une source de pouvoir considérable, comme le savent bien les politiques. Savoir avant les autres permet de prendre l’initiative de la conversation, cela augmente sa valeur sociale par le service d’information que l’on est apte à rendre, pour peu que l’on soit doté des bonnes compétences de verbalisation.

Le format limité de Twitter se montre utile ici : écrire en 140 signes (et même 120 pour laisser la place aux RT), est un exercice qui en soi permet, de verbaliser l’information pour mieux la restituer par la suite.

“Mon cerveau travaille aussi sur la formulation” explique @lisadol

LA RÉSONANCE EST UNE NÉCESSITÉ

En entreprise, il ne suffit pas de faire, il faut aussi faire savoir. Ceci est valable à l’échelle de la société. Pour émerger de la masse des concurrents, toujours plus grande, vu l’augmentation du nombre de diplômés, les nouvelles technologies sont des armes redoutables.

Twitter joue ce rôle essentiel : diffuser sa propre marque, pour se faire connaître et augmenter sa valeur économique, cette fois sur le marché du travail. @Louisa_A confie :

“Mon inscription sur Twitter en mai 2010, intriguée par tout le bien que @Laimelecinema m’en disait, a été très bénéfique pour ma carrière. Nouveau boulot après des années de galère”

Pour @lisadol :

“Professionnellement aussi évidemment, je me rends bien compte que mon nom circule plus… mais je ne suis pas encore sûre que cela me servira un jour.”

©mommamia via Flick'r

©mommamia via Flick’r

BUTINAGE SOCIAL : ADAPTATION ECONOMIQUE ?

Au delà du réseautage et de l’intérêt professionnel plus ou moins direct, Twitter, par son ouverture est aussi un outil qui permet d’accéder à la diversité humaine. Même si cette diversité est relative : elle concerne une population assez homogène de CSP+, urbains, ultra-instruits…

Les conversations et discussions sont courtes et forcément limitées par le format, mais elles sont potentiellement nombreuses. Cela reste une extension de son champ social, même si cela se fait au détriment de l’intensité.

@Louisa_A : “Twitter permet justement d’ouvrir le champ des possibles, on ne se retrouve pas qu’entre amis, en famille, entre anciens du collège ou du lycée. On peut parler à tout le monde, de Denis Brogniart à un rédac chef d’un magazine connu en passant par un homme politique et ils nous répondent ! ”

@EdshelDee : “Sur Twitter j’apprécie la diversité et de l’éclectisme des discussions que j’ai pu avoir. C’est le “Café du Commerce” mondial ; on peut y parler du temps qu’il fait, de nos week-ends, de nos soirées, autant que des “ambivalences” de Martin Heidegger sous le IIIe Reich ou de la position russe sur la Syrie

La culture Twitter reflète une tendance de fond : la polyvalence au détriment de la spécialisation, le picorage d’informations au détriment de l’approfondissement. On connaît un peu des tas de gens, on en sait un peu sur plein de choses, on ne maîtrise rien vraiment, mais on n’est largué sur rien non plus.

Ceci est une adaptation à notre environnement économique de plus en plus mouvant. Pour survivre sur le plan professionnel, il faut être capable de nous adapter. La polyvalence informationnelle renforce notre adaptabilité professionnelle. Je soupçonne que, de la même façon, le butinage communicationnel favorise notre sociabilité en entreprise, donc notre efficacité économique.

UN BESOIN NARCISSIQUE, UN DÉFI CRÉATIF

Twitter est élitiste par nature, en raison de sa difficulté d’accès, son jargon, son austérité, son exigence d’assiduité. Ce club VIP flatte les égos de ceux qui y sont admis et influents. Nouvel outil de distinction bourdieusienne, toujours pas détrôné malgré les tentatives (Quora, Diaspora…)

Il permet aux jouteurs, poètes, experts du calembour d’exprimer leurs talents, pour se mettre en valeur et gagner des points sociaux, mais surtout pour se faire plaisir et satisfaire leur vanité. Le salon d’éloquence est devenu mondial, un bon tweet peut séduire un public immense, à la vitesse électrique.

La réaction de #Armstrong “Je suis hyper déchu”

— Jean Saurien (@schloren) Août 24, 2012

On va bientôt apprendre qu’il n’a pas marché sur la lune et qu’il n’a jamais joué de la trompette #Armstrong

— Malaparte (@vince75001) Août 24, 2012

Mais Twitter offre aussi aux créatifs de tout poil un espace d’expression et d’exploration ouvert, drôle, impertinent, non politiquement correct. La contrainte du format devenant un défi créatif fortement incitatif. Ce que résume @Vincnet_B ci dessous :

“Twitter propose une expérience linguistique permettant davantage de jouer avec la fonction poétique de la langue, l’articulation du nombre restreint de signes au signifiant a un petit côté jubilatoire, il faut bien le reconnaître”

Twitter, un lieu où s’expriment les blagues les plus potaches, cyniques, sarcastiques et de mauvais goût parfois et qui subit, comme dans la vraie vie, les assauts des gardiens de l’ordre et de la bienséance.

Tant que ces normalisateurs resteront minoritaires, Twitter restera le lieu d’expression des créatifs. Pas toujours drôles, mais représentatifs d’une distance salutaire contre le politiquement correct, le socialement acceptable, l’aseptisé. L’ennui, en somme.

Cyrille Frank aka cyceron sur Twitter ou sur Facebook

Intégralité de la petite enquête réalisée via Twitter du 17 au 25 août 2012. Merci à tous !

Crédits photo (par ordre d’apparition)  : bu7amd , visitfinland, mommamia via Flick’r

Comment la numérisation tue l’envie

©karindalziel via Flickr

Notre société est de plus en plus dématérialisée. Les technologies de l’information et la numérisation des données rendent impalpables les produits culturels et médiatiques. Ceci favorise leur diffusion, mais atténue leur valeur.

Les billets de banques et chèques disparaissent. Les tickets de métro, entrées au musée, points fidélité au Monoprix sont remplacés par des cartes d’abonnés. Les CD, DVD ou Blue-Ray sont en voie d’extinction. La photo, musique ou vidéo se réduisent à un enchaînement de 0 et de 1.

Désormais la numérisation des données permet de se prendre pour Harry Potter et de réaliser ce rêve d’enfant : puiser dans un sac sans fond pour en faire sortir une bibliothèque, une vidéothèque, une encyclopédie et des centaines d’albums photos. La dématérialisation consacre le triomphe de Platon : l’idée l’emporte sur la chose

C’est bien sûr un progrès, et pas que du point de vue pratique, puisque cela permet la diffusion de la culture auprès du plus grand nombre. Toutefois, cette évolution technologique ne présente pas que des avantages.

UNE PERTE DE L’INFORMATION SENSIBLE

Le problème est que cette digitalisation de notre vie uniformise des produits très différents et les déleste d’une partie de leur valeur affective. C’est un peu comme dans ces films d’anticipation dans lesquels le boeuf bourguignon fumant est remplacé par une pilule aux arômes identiques. Le service est le même, le plaisir non.

Mac Luhan dirait sans doute que le fichier informatique est pauvre en information. Comparé à un livre physique, il y manque l’information tactile, visuelle, olfactive. Le service (musical, photographique, vidéo) demeure, mais au final on y a quand même perdu.

C’est que l’emballage en soi est source de plaisir et sa fonction n’est pas seulement de nous convaincre d’acheter le produit et de faire vivre une floppée de publicitaires. Les gastronomes ne diront pas le contraire : on mange aussi avec les yeux. On dévore aussi un livre avec les doigts, on apprécie aussi un album musical à sa pochette, laquelle véhicule un univers particulier et alimente notre imaginaire.

La dématérialisation joue aussi contre nos instincts de thésaurisation, hérités peut-être de notre passé lointain. Celui où l’accumulation de vivres en hiver était le seul moyen de survivre. Dans le streaming, il n’y a aucune trace physique du produit que l’on a consommé. Le cloud évanescent s’oppose au besoin de se rassurer. Ce besoin, source partielle du plaisir que l’on éprouve à contempler sa bibliothèque : “j’ai lu tout ça, je ne suis pas inculte quand même”.

Ne reste désormais que le souvenir, de plus en plus dur à conserver, car il se perd dans la multitude.

LA PROFUSION DILUE LE PLAISIR

©Fabbriciuse via Flickr

C’est le principe même de la rareté qui fonde la valeur des choses. A être banalisés par une diffusion massive, les produits culturels perdent de leur force émotive. Phénomène d’accoutumance connu des spécialistes de l’addiction : il faut augmenter progressivement la force du stimulus pour obtenir le même effet physiologique, d’où l’augmentation de la consommation d’alcool ou de drogue pour atteindre la même ivresse.

Une orange à Noël était source d’un plaisir immense pour les enfants privés de fruits pendant la guerre. Se rendre au cinéma était un évènement considérable qui nécessitait qu’on s’habille pour l’évènement. La grande parade des dessins-animés du mercredi qui, fin des années 70, offrait 45 minutes de dessins-animés d’affilée était alors une vraie fête pour les enfants.

Désormais l’abondance de l’offre atténue notre plaisir. La multiplication des chaînes de TV, la diffusion musicale ou vidéo en streaming, le cinéma illimité par les cartes d’abonnement, l’encyclopédie Internet gratuite… la culture perd de sa valeur économique et symbolique du fait même de sa facilité d’accès.

C’est la même chose pour les photos numériques. Avant l’ère numérique, on ne ramenait guère plus de 3 ou 4 pellicules de ses vacances (et encore, quand on était un amateur). Et pour cause, chaque pelloche coûtait son pesant de cacahuètes, d’autant qu’il fallait doubler ce montant par le coût du développement. Ça correspondait à une centaine de photos au plus à répartir sur plusieurs semaines.

Autant dire que chaque photo était mûrement réfléchie. La scène en vaut-elle la peine ? Ai-je bien fait mes réglages ? Et quand une photo était réussie, on l’appréciait car il était alors hors de question de la doubler. Le risque d’échec en faisait partiellement la saveur.

Aujourd’hui, on croule sous des milliers de photos qui se ressemblent toutes. Plus besoin de choisir le sujet, de prendre le temps de soigner le cadrage ou la composition. On les corrigera sur l’ordinateur ou on supprimera les plus ratées. Le nombre de photos en soi affadit l’impact émotionnel de chacune : il y a dilution et lassitude. Même les meilleures toile du Louvre finissent par nous laisser froids, quand on voit trop.

STANDARDISATION DE L’EXPÉRIENCE

©Asha ten Broecke via Flickr

Par ailleurs, la numérisation conduit à une certaines dévalorisation des produits culturels par l’homogénéisation de la consommation qu’elle induit.

Malgré la baisse des coûts de production et de distribution, le numérique n’a pas significativement développé la diversité culturelle. Ce sont toujours les mêmes blockbusters qui s’échangent majoritairement en peer to peer, les mêmes artistes ultra-médiatisés qui concentrent l’essentiel des ventes en ligne, les mêmes romans qui cartonnent sur Amazon ou à la Fnac. C’est l’échec de la longue traîne, théorisée par Chris Anderson en 2004.

Certes le lien social se renforce en apparence puisque tout le monde voit et parle des mêmes choses, un phénomène accentué par les réseaux et les mécanismes de recommandation sociale (voici ce que vos amis ont lu, acheté, écouté…)

Mais cette socialisation acrue se fait au détriment de la singularité de l’expérience individuelle. J’écoute Lady Gaga, je lis le dernier Harlan Coben, je regarde Avatar en DVD, comme 90% des gens. Alors comment donner un sens à mon existence, si celle-ci est semblable à tout le monde ?

D’où le succès croissant des concerts de musique, des performances “live”, forcément uniques qui alimentent notre besoin de différenciation. D’où le succès aussi de la personnalisation croissante des produits de grande consommation, de la coque de son Iphone, à la couleur de sa voiture.

La dématérialisation contribue donc à dévaluer les biens culturels par profusion de l’offre, perte de l’expérience sensible, et standardisation des contenus. Mais peut-être n’est-ce qu’une période de transition, le temps que nos vieux réflexes liés au monde tangible s’effacent devant ce qui a le plus de valeur : l’expérience de vie et les souvenirs. Un jour peut-être, certains commerçants nous feront payer la mobilisation à la demande de ces derniers.

Cyrille Frank

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Klout, la bataille sociale se durcit

A l’avènement d’Internet et des “autoroutes de l’information”, l’optimisme était de mise. Les nouveaux outils promettaient de rapprocher les gens. L’entraide, l’échange allaient améliorer notre vie et nous rendre meilleurs. Triste constat : les réseaux en réalité rapprochent moins les gens qu’ils ne les sélectionnent.

MEDIA SOCIAUX, LA FIN DU MYTHE DE LA COMMUNION UNIVERSELLE

Les réseaux sociaux sont parvenus à réaliser peu ou prou la prophétie de Marshall Mc Luhan : nous voilà en plein village global. Les distances physiques ont été abolies, nous pouvons communiquer de mieux en mieux avec n’importe qui sur la planète, hier avec le téléphone, aujourd’hui avec du son et de l’image via Skype.

Pourtant le mythe de la grande communion mondiale, du rapprochement social universel a fait long feu. Malgré ses 450 amis, on discute toujours avec les 10 ou 15 mêmes (16 pour les femmes, 10 pour les hommes en moyenne selon Cameron Marlow, sociologue de Facebook). On pourrait bavarder avec ses contacts indiens, russes ou néerlandais. Savoir comment se passe la vie là-bas, comment ils vivent les évènements, quelle est leur vision du monde. Bref, étendre notre champ de perception pour mieux comprendre les choses.

Mais c’est avec son collègue de bureau qu’on échange tous les jours sur Facebook. Comme avec le PC Ultron X2200, ultra-puissant, qu’on s’est fait refourguer par un vendeur malin, ayant su flatter notre ignorance technologique crasse. On dispose d’un matériel capable de calculer les trajectoires des comètes, mais c’est pour écrire des messages furieux à son banquier qu’on l’emploie.

La réalité nous rattrape : les outils de communication ne remplacent pas le fond. Sans proximité intellectuelle, affective voire physique et sans les liens qu’on tisse progressivement avec les autres, la communication ne tient pas. De même que l’utopie d’une curiosité naturelle de l’être humain envers son prochain, très dépendant du niveau d’instruction et des normes éducatives assimilées depuis l’enfance.

UN DEPLACEMENT DES MODES DE SOCIALISATION

Est-ce à dire pour autant que les réseaux sociaux sont inutiles ? Certes non. Facebook a crée un espace intermédiaire tiède entre l’e-mail froid et le téléphone chaud. il permet de garder un oeil distant sur son second cercle d’amis et de maintenir un lien avec un groupe étendu d’amis. Ceux qu’on n’a pas le temps de voir, mais dont le sort ne nous est pas complètement indifférent. Ou garder un contact distant avec cette famille envahissante à qui on peut envoyer la photo du dernier, commenter le succès au bac du petit cousin… sans passer un quart d’heure au bout du fil. Finalement, Facebook, c’est un surtout un gestionnaire social, un outil de contrôle de son temps de communication. Beaucoup à ceux qui nous sont proches, moins aux autres.

De son côté, Twitter est un outil incroyable de réseautage et de découverte professionnelle. S’y fait-on des amis pour de vrai ? Oui, cela arrive, mais ce n’est pas la règle, pour la simple et bonne raison qu’une journée n’a que 24 heures et qu’il faut déjà satisfaire son premier cercle initial. Et puis, comme le savent les amateurs des anciens forums ou chatrooms, il vaut mieux parfois ne pas franchir le miroir d’Alice, sous peine d’être déçu. L’information textuelle, pauvre par nature sur le plan de la qualité d’informations échangées, permet de masquer ses défauts, ses manques. N’oublions pas que l’essentiel de la communication humaine est non verbale, comme l’ont montré les Erving Goffman, Bateson, Birdwhistell et autres chercheurs de l’école de Palo Alto.

Quant aux sites de rencontre, ils restent utiles  pour lutter contre la solitude urbaine et combler les besoins sexuels exubérants d’une société de plus en plus stimulée par  notre environnement. Ils facilitent la mise en relation en milieu urbain après la disparition des anciens lieux de socialisation : place du village, bals, café etc.

C’est donc plus à un déplacement des modes de communication qu’à un renforcement auquel on assiste. Le temps passé sur les réseaux sociaux commence d’ailleurs à empiéter sur l’e-mail, tout comme le jeu commence à prendre le pas sur le cinéma (jusqu’à une fusion entre ces deux univers, tel que le préfigurait Existenz ?).

La compétion socio-économique s'accroît - mediaculture.fr

Crédit photo © jlabianca via Flickr.com

LA COMPETITION AU COEUR DE LA SOCIALISATION

En revanche, les médias sociaux sont en train de devenir un puissant outil de sélection socio-économique. Quand tout le monde a le bac, l’internet haut débit, le dernier écran plat… il faut bien trouver de nouveaux critères de différenciation. Il n’y saurait y avoir que des premiers de la classe.

Les marques ont vite compris l’énorme avantage d’Internet : identifier les leaders d’opinion. Ceux qui sont écoutés et suivis par le plus grand nombre, si l’on en croît la théorie toujours suivie du “two step flow” de 1944. En s’adressant à eux et en les chouchoutant, on peut toucher la masse, à moindre coût. C’est comme cela qu’une poignée de blogueurs influents a pu profiter de la manne des agences de com’, fin des années 2000.

Mais les usages se déplaçant sur les réseaux sociaux, il fallait trouver de nouveaux critères d’influence. Et les marques ont élu Klout en la matière, quoi qu’on puisse penser de ce choix douteux pour mesurer l’influence sociale.

En offrant des avantages à ceux qui dépassent un certain score, elles ne font que renouer l’alliance avec les fameux influenceurs, espérant bénéficier par la suite de leurs relais, car ils ne manqueront pas de s’en gargariser.

Les employeurs aussi s’intéressent à la performance sociale de leurs futures recrues. Et privilégient déjà ceux qui ont su développer une certaine audience et dont ils espèrent bien profiter pour diffuser leurs messages, trouver des collaborateurs etc.

La compétition au départ purement symbolique pour capter l’attention devient donc de plus en plus concrète. Il y a désormais de vrais enjeux économiques : trouver un job, payer ses achats moins cher…

A l’heure où les inégalités de revenus reviennent au centre des préoccupations conjoncturelles de nos élus, cette nouvelle forme de sélection devrait les alerter. Non pas pour tâcher de le réglementer bêtement, par une loi inepte de non-discrimination Twitter à l’embauche. Mais en mettant les moyens sur l’éducation et la formation aux outils sociaux, à commencer par les employés du Pôle emploi.

Cyrille Frank

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La presse doit répondre aux motivations plurielles de ses lecteurs

Crédit photo en CC  ©respres via Flickr.com

La pyramide du sens – Crédit photo en CC ©respres via Flickr.com

En 1943, Abraham Maslow publiait sa fameuse “pyramide des besoins“. Son ambition : décrire les motivations profondes des individus. Au delà des nombreuses critiques que l’on peut adresser au modèle, cette grille d’analyse – si adaptée – reste pertinente pour comprendre l’usage des médias, notamment.

UNE HIERARCHIE DYNAMIQUE DES BESOINS

Selon cette étude fameuse enseignée dans les meilleures écoles de marketing et de management, nos comportements sont dictés par des motivations à cinq niveaux. On peut les résumer en trois groupes :

Besoins primaires (physiologiques et sécurité) : survivre = se vêtir, se loger, manger,

Besoins secondaires (appartenance et estime de soi) : socialisation = discuter, flirter, se mettre en avant pour se sentir valorisé

Besoins tertiaires (accomplissement) = aspirations à s’élever intellectuellement, à devenir la “meilleure” personne que l’on puisse devenir

Une classification qui rappelle fortement celle d’Epicure, qui distinguait lui aussi trois catégories de besoins : besoins naturels (boire, manger, dormir), désirs de bien-être (maison, hygiène, affection) et aspirations au bonheur (philosophie, sagesse, amitié).

Pour Maslow, les êtres humains passent tous par une échelle de besoins progressive, des plus primaires aux plus immatériels. Selon lui, nous devons obligatoirement passer par l’étape précédente pour accéder à la suivante.

On ne s’intéresse pas vraiment aux autres le ventre vide par exemple. Le besoin physiologique (manger, se vêtir, se loger) doit être comblé pour permettre aux besoins de socialisation d’émerger.

Cette caractéristique dynamique est le principal défaut de ce modèle car l’on se rend bien compte que nous avons des besoins pluriels simultanés qui relèvent de plusieurs niveaux.

A l’exception des besoins physiologiques liés à la survie qui sont effectivement une étape préalable à toute autre forme de désir, les autres se chevauchent. Ainsi nous ressentons le désir de nous socialiser à la fois par besoin d’appartenance, par besoin d’estime personnelle mais aussi par aspiration à nous accomplir.

LE “MOTIVATION-MIX”

En marketing traditionnel, on parle de “mix-produit”, pourcentage du budget d’une marque allouée aux 4P : prix , place, produit, promotion. Où l’effort financier de la marque sera-t-il concentré ? Sur un faible prix, une distribution importante, une innovation forte, une publicité massive ?

Je me propose de reprendre ce modèle pour comprendre ce qui motive les comportements des individus. Il suffit alors de mélanger les trois principaux niveaux de besoins pour obtenir le “motivation-mix” fondé sur le ratio PST (primaire, secondaire, tertiaire). Et vive le marketing acronymique  ! 🙂

Ce qui change, c’est donc la proportion de chaque motivation dans nos comportements. Ainsi en schématisant, pour un individu lambda, la lecture d’essais philosophiques sera motivée à 50% par le besoin d’estime de soi (S), à 30% par le besoin de sécuriser sa position sociale auprès de ses employeurs (P) et 20% par aspiration à l’accomplissement (T). Cette personne utilisera la culture, la connaissance à des finalités plus prosaïques que supérieures.

Une autre personne, ayant au contraire un PST de 5-20-75 sur cette même pratique a beaucoup le profil du philosophe véritable : volonté profonde de comprendre, un poil de besoin de socialisation et peu d’intérêt pour les choses matérielles. Spinoza plus que Voltaire…

QUELLE LECTURE POUR LES MEDIAS ?

Maslow ou Epicure sont très utiles pour comprendre les motivations essentielles au fondement de la consommation des médias, comme de tout autre produit. Ils permettent d’adapter le produit ou la communication pour mieux y répondre.

Il permettent aussi de comprendre le positionnement PST principal des marques et produits pour la majorité des utilisateurs :

Besoins primaires : petites annonces d’emploi, de logement, de rencontre (en vue de sexe)

Besoins secondaires : réseaux sociaux, forums, sites d’information, sites de rencontre (en vue de socialisation)

Besoins tertiaires : les mêmes que précédemment mais utilisés à d’autres fins

Ainsi Twitter sert à la fois les besoins primaires : se faire connaître et réseauter pour trouver une position économique plus favorable. Ce sont les ressources économiques qui sont recherchées ici, in fine.

Mais Twitter répond aussi aux besoins secondaires : se socialiser pour se sentir inclus et valorisé. La course aux followers témoigne de la force de cette tendance.

Enfin, l’oiseau bleu nourrit aussi les besoins tertiaires en favorisant l’enrichissement intellectuel cognitif, affectif au contact des autres.

Chacun puisera en chaque outil, média ou support ce qui correspond à son motivation-mix particulier, résultat de son histoire personnelle et de son caractère profond.

twitter words

twitter words

TWITTER EST PLUS PRIMAIRE QUE FACEBOOK

Cependant, comme en musique ou en graphisme, il y a toujours une tonalité dominante.

Ainsi pour Twitter, la tonalité dominante des utilisateurs français les plus assidus semble être le besoin primaire : récolter des ressources économiques (même si indirectement). En témoigne le profil professionnel des principaux utilisateurs (chez les émetteurs de messages comme chez les “lurkers”). Mais le besoin secondaire n’est pas très loin, en particulier cette quête d’estime de l’autre.

Une motivation apparemment différente aux Etats-Unis où l’usage récréatif de Twitter a été tiré par le “people” (besoin indirect de socialisation) et une culture peut-être plus propice au “small-chat”.

Pour Facebook, la tonalité dominante est plutôt secondaire, axée sur le besoin de reconnaissance et d’estime de soi. Je mets de côté l’usage communicationnel des marques à travers les fanpages.

DIVERSIFIER LES SOURCES DE MOTIVATION

Les magazines en répondant simultanément à plusieurs motivations renforcent la probabilité d’achat et augmentent l’étendue de leur cible.

C’est ce que fait traditionnellement la presse qui propose de longue date de l’actualité (besoins secondaires de socialisation), des jeux (besoins primaires de plaisir), des services pratiques (besoins primaires “de survie”), des tribunes culturelles (besoins tertiaires de sens)…

Aujourd’hui elle se trouve en difficulté du fait que des motivations auxquelles elle répondait de façon monopolistique lui sont disputés par d’autres (sites de petites annonces, de jeux etc.).

La presse ne pourra donc retrouver ses acheteurs qu’en renforçant la motivation, soit par diversification : agréger d’autres services répondant aux besoins primaires de jeu (ex : quiz d’actualité), ou secondaires (socialisation via sa communauté comme Rue89 ou Médiapart).

Soit par concentration, en s’attachant à répondre aux besoins d’ordre tertiaire (le sens). Sachant que cette dernière option est compliquée car elle implique une diminution de la taille de sa cible. Non que la masse se désintéresse du sens, mais celui-ci ne fleurit que sur le terreau de l’instruction et de l’éducation. Or vu l’accroissement des inégalités culturelles, la société se dirige plus vers le loisir et l’émotion que vers le sens. Cela reste toutefois un créneau élitiste mais sans doute rentable, pour les sites d’info les plus pertinents et exigeants.

A ne se concentrer que sur une dimension ou à compter massivement sur la motivation tertiaire auprès du grand public, la presse se trompe. En d’autres termes, ce n’est pas une meilleure qualité d’information qui justifiera à elle-seule l’acte d’achat de la majorité. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. A l’image des êtres humains, la presse doit proposer des services complexes et proposer un “motivation-mix” diversifié.

Cyrille Frank

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Sondage : Comment utilisez-vous Twitter le matin ?

Dans votre usage quotidien de l’oiseau bleu comment procédez-vous ? Vous lisez d’abord votre time-line ou vous envoyez les liens de votre revue de presse ? Petit sondage…

Réseaux sociaux : bienvenue dans la matrice

conformisme, réplication

Crédit photo Just.Luc via Flick'r

Les réseaux sociaux, Facebook et Twitter, accentuent tous deux la valeur de socialisation. Laquelle conduit à une forme d’auto-contrôle de ses membres, notamment via le conformisme qui traduit l’évitement du risque.

PLUS D’AMIS NE VEUT PAS DIRE PLUS D’ECHANGES

Fabrice Epelboin, de l’excellent Readwriteweb, avait commenté l’étude (2009) de Cameron Marlow, sociologue travaillant pour Facebook, qui montre le décalage entre le nombre d’amis Facebook et le nombre réel d’amis, ceux avec qui lesquels on a de vrais échanges.

Les internautes ont en moyenne 130 amis sur Facebook (chiffre 2010) mais ne dialoguent qu’avec quatre d’entre eux (pour les hommes) ou six (pour les femmes).

Même les collectionneurs ayant 500 amis ou plus, ne font guère mieux : 10 pour les hommes et 16 pour les femmes. (Peut-être parce qu’elles y passent plus de temps, mais cela ne répond pas à la question de leurs motivations, à creuser…)

Idem pour les interactions faibles (commentaires, “j’aime”, mises à jour de statuts) le chiffre d’amis réel reste étonnement faible : sept amis en moyenne chez les hommes et dix chez les femmes.

Voilà qui remet en cause l’idée d’une sur-sollicitation sociale qui conduirait à l’appauvrissement des échanges en raison du nombre. S’il fallait communiquer avec tout le monde, la teneur des propos serait évidemment réduite à un minimum de mots, par rationnement évident du temps. Il en découlerait une superficialité “mécanique”.

PAS APPAUVRISSEMENT MAIS EDULCORATION

L’analyse des thèmes les plus des abordés dans les mises à jour de statuts sur Facebook en 2009 témoigne d’une tonalité fortement “divertissante” des préoccupations : people, cinéma, sport et les outils eux-mêmes (Facebook, Twitter) occupent le haut du pavé. On note toutefois l’importance de la thématique Santé (en 3 et 8e position du classement ci-dessous) mais davantage pour des raisons conjoncturelles : le buzz autour du risque de pandémie H5N1.

Le FML (fuck my life) qui correspond à “notre vie de merde”, fait un carton. C’est un thème ultra-efficace pour créer de la complicité sur le mode humoristique et communautaire avec un message implicite “tous égaux face aux emmerdes.

Mais exception notable : la position de la Religion en 14 e position, thème sérieux et engageant, mais qui traduit surtout la sur-représentation du continent américain dans le volume global des messages échangés. Les Etats-Unis totalisent 125 millions d’utilisateurs contre moins de 19 millions pour la Francechiffres juillet 2010. Je gage qu’en France, la thématique religieuse serait bien plus faible.

Si cette étude n’entrant pas dans le détail des propos, ne peut servir à prouver le caractère inoffensif des conversations- les commentaires parfois haîneux des sites sportifs en témoignent- il montre en tout cas l’absence de thématique politique. Mais sans doute y a-t-il là une explication d’ordre démographique avec une forte proportion de jeunes (45% ont moins de 25 ans cf graphique ci-dessus)

En l’absence de données qualitatives, il faudra donc se contenter d’hypothèses et de  subjectivité personnelle (assumée) 🙂

Car si l’on a vu que la sur-sollicitation informationnelle ne générait pas nécessairement plus d’échanges réels sur Facebook, et on peut en supposer la même chose sur Twitter, je soupçonne un effet indirect de cette masse d’auditeurs silencieux.

Et c’est là que se situe peut-être le principal danger des réseaux sociaux : l’édulcoration des propos, l’auto-censure, le politiquement correct.

Comment ne pas dire que des choses très superficielles et consensuelles quand son auditoire  potentiel est si varié ? Qu’il est constitué à la fois d’amis, de collègues (voire son chef), de membres de sa famille… Qu’il comporte indifféremment des gens de droite, de gauche, des laïcs ou religieux, et autant de valeurs différentes, parfois aux antipodes ?

Il se produit alors dans le privé ce qui se passe dans la sphère publique pour les personnes médiatiques, politiques ou people : l’effet “minimum dénominateur commun”. Une fois que l’on a ôté toutes les occasions de déplaire, que reste-t-il ?

Il reste les belles valeurs universelles de générosité et d’amour, d’égalité et de tolérance que l’on peut observer à travers les causes, ou les groupes :

Soutien aux deux journalistes de France 3 retenus en Afghanistan

Pour que Facebook soit plus vigilant sur les propos racistes et homophobes

La ferme des célébrités : Marre des stéréotypes racistes sur l’Afrique !!

Il reste l’humour et  la dérision via les insolites, fakes et autre pubs rigolotes. C’est le LOL gentillet tellement en vogue aujourd’hui, car il permet de limiter le risque social tout en s’assurant une popularité.

L’EVITEMENT DU CONFLIT

Fight club

Crédit photo Joe Sciglitano via Flick'r

Ce que l’on observe sur Facebook, comme dans la société en général, c’est l’évitement de l’affrontement, de tout heurt communicationnel.

Ce qu’on appelle le “small chat” ou les discussions d’ascenseur. Surtout ne dire que des choses bien lisses, pas engageantes qui ne vous livrent pas trop. Car il s’agit aussi de se protéger de la multitude.

La plupart des gens que j’observe sur Facebook se comportent comme des grands timides qui auraient convoqué une conférence de presse pour parler d’eux. “Que vais-je bien pouvoir publier sur mon mur de pas trop personnel ? Tiens une pub marrante, ça devrait leur plaire”

Quand un message négatif est émis, ce dernier prend bien garde d’enfoncer les portes ouvertes de l’indignation générale : Les Bleus quelle honte, Domenech quel imbécile, Hortefeux quel salaud…

UN POIL PLUS DE LIBERTE SUR TWITTER

Il y a sans doute sur Twitter un peu plus de liberté de ton, en raison de la plus grande homogénéité de ses utilisateurs actifs, lesquels sont issus de la sphère davantage professionnelle que privée.

Et surtout, en raison du profil plus individualiste et socialement dominant de ces hyper-twitters qui leur confère une assurance beaucoup plus forte. On y retrouve d’ailleurs la quasi-totalité des blogueurs “influents”, de Maitre Eolas à Jegoun en passant par Koztoujours, comme un grand nombre de journalistes jeunes et branchés : Vincent Glad, Alex Hervaud, AudeBaron

Ou encore des professionnels de la communication qui s’efforcent de lutter contre l’auto-censure et renforcent même leur marque par ce biais. C’est ce que raconte Michelle Blanc forte de “ses plusieurs milliers d’abonnés”.

C’est à propos de ce critère d’individualisme (et d’individualité) plus grand  que je déclarais, de manière un peu provocatrice, que Twitter est de droite quand Facebook est de gauche.

UNE PROVOCATION CALCULEE

Il y a parfois, parmi la faune dominante, une stratégie délibérée de différenciation et de médiatisation par la provocation, notamment via les “twitt-clashs”.

Une distance à la norme savamment étudiée qui permet d’être socialement transcendant, à la fois extérieur et donc supérieur à la foule. Un procédé aux motivations multiples que je tente de décrypter dans mon billet dédié aux prises de bec sur Twitter

A Facebook l’humour inoffensif et souvent burlesque, à Twitter le LOL sarcastique (ironique et méchant) qui n’est pas sans rappeler le film Ridicule

Mais Twitter non plus n’échappe pas à ses marronniers consensuels tels la liberté de télécharger, la lutte contre le contrôle étatique, bref le discours classique des geeks libertaires sur-représentés également parmi les influents du réseau. Je recommande à tout socio-suicidaire de venir défendre sur Twitter l’industrie musicale contre le peer to peer ou la loi Hadopi. Même la populaire NKM, malgré sa prudence, y a laissé quelques plumes

PANURGE CA URGE

On retrouve ce conformisme de position dans l’usage des retwitts. Certaines autorités, certains noms agissent sur la masse (dont je fais partie) comme des neutraliseurs de sens-critique. J’en ai été moi-même victime en retwittant des articles que j’ai trouvés géniaux sur l’instant, pour ne pas avoir pris assez de temps à y réfléchir. L’article ci-dessus qui théorise “la mort du web” n’en est pas moins intéressant, mais il m’a fallu lire celui-ci pour comprendre mon empressement aveugle à l’enthousiame.

C’est le travers même de Twitter qui est aussi sa qualité : la vitesse. Il faut aller vite car si l’on retwitte un truc trop vieux, on est ridicule. Si l’on veut avoir les bonnes places du RT, c’est comme au théâtre, il faut être le premier. Ah vanité de la course aux followers…

Alors, pour limiter le risque, on se repose sur des valeurs sûres. Chris Anderson de Wired, c’est quand même pas le dernier des imbéciles ! Les facteurs additionnés de vitesse et réputation tendent sur Twitter à renforcer encore davantage l’autorité de la source. Ce qui nous rappelle la fameuse expérience de Milgram devenue célèbre récemment via une polémique émission de télé

On en arrive alors de temps à autre, à ces ratés des RT. Quand la vitesse nécessaire pour accroître son influence nous fait riper. Comme ces retwitts de messages comportant de mauvais liens. Ou ces relais d’articles dont le titre plus ou moins racoleur dit précisément le contraire du texte, ce qui signifie que le retwitter n’a pas jugé utile de lire l’article qu’il recommande pourtant aux autres.

Bienvenue dans la matrice

Crédit photo : Kleiner Hobbit via Flick'r

ET SI LA MATRICE C’ETAIT  NOUS ?

“L’enfer, c’est les autres” disait Sartre dans Huis-clos, ou plus exactement, l’enfer c’est l’image de soi qu’en ont les autres, quand cette image est mauvaise.

On pourrait dire plus simplement que l’enfer, c’est soi-même. Nous somme piégés par notre ego et notre besoin d’amour qui nous conduisent à être dépendants des autres, de l’image qu’ils peuvent avoir de nous.

Le sociologue et linguiste Erving Goffmann a très bien démontré, notamment dans “The face work” comment nous jouons des rôles et “théâtralisons” notre communication (verbale et non verbale), de façon le plus souvent inconsciente. Ceci pour mieux correspondre à l’image que l’on souhaite donner de nous-mêmes ou pris au piège de l’image que l’on croit donner. De sorte que les échanges sociaux sont une négociation permanente de notre image.

Un négoce qui s’incarne même aujourd’hui à travers un marché boursier créé pour mesurer la cote de e-réputation des usagers Facebook

Et ce n’est peut-être qu’un début des offres de services liés à la e-réputation, on connaît les désormais les effaceurs, peut-être demain les relookers de e-réputation, chargés d’inventer une vie ou un passé valorisant ? Mais P. K. Dick l’a sans doute déjà écrit dans l’un de ses innombrables et prémonitoires romans

Avec les réseaux sociaux nous sommes reliés en permanence dans le temps et dans l’espace et renonçons, dans une certaine mesure, à notre autonomie de pensée au bénéfice du groupe. Ceci, car la valeur de socialisation l’emporte, sauf exceptions, sur l’individualisme. Nous troquons une certaine liberté contre une sécurité affective et  une estime de soi. Et comme dans la matrice, on n’a pas envie de se réveiller…

Cyrille Frank aka Cyceron

Twitter ou les mirages de la personnalisation de l’information

rubik's cube

La simplicité du principe et son extrême modularité font de Twitter l’outil de communication le plus personnalisable et le réseau social le plus puissant qui soit. C’est précisément pour cela qu’il ne séduira jamais les masses.

Mise à jour 27 avril 2013. 

Trois ans après ce billet, les chiffres d’une nouvelle étude corroborent les anciens et semblent donner raison à ma prédiction selon laquelle Twitter ne sera jamais grand public.

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Une étude d’Exact Target parue le 9 août 2010 montre que les utilisateurs quotidiens de Twitter sont aussi les plus actifs sur Internet.

• 72% publient sur leur blog au moins une fois par mois
• 70% commentent sur d’autres blogs
• 61% écrivent au moins une note produit par mois
• 61% commentent sur des sites d’info
• 56% écrivent des articles pour des sites tiers
• 53% postent des videos
• 50% contribuent aux wikis

Ces hyper-actifs ont trois fois plus de chances de charger des photos, quatre fois plus de chances de tenir un blog, et trois fois plus de chances de partager des notes et des critiques que l’utilisateur d’internet moyen.

Or ces utilisateurs quotidiens sur une minorité, environ 15% si l’on en croît l’étude publiée par la société de conseil Sysomos début 2009. L’analyse qui portait sur l’activité de 11,5 millions de comptes Twitter sur les cinq premiers mois de l’année concluait que :

90% des messages sont produits par 10% des utilisateurs
93% ont moins de 100 abonnés
85% twittent moins de une fois par jour
50% n’a pas twitté dans les 7 jours

Donc, si Twitter a dépassé il y a déjà quelques mois les 100 millions d’inscrits, le site de micro-blogguing est préempté par une élite sociale, en majorité professionnelle. Cela vaut aussi pour les célébrités qui se servent de l’outil servent à la manière des médias, pour gérer leur popularité et leur capital-image.

TWITTER : LE LEGO DE L’EGO

Twitter est l’Ikea informationnel, le site à monter soi-même, le légo de l’égo. A la base, ce n’est qu’une coquille vide, un réceptacle de flux qu’il faut construire patiemment, abonnement après abonnement, jusqu’à ce que sa time-line soit pleine d’infos pertinentes par rapport à ses goûts et curiosités propres.

Cette ultra-personnalisation de l’outil en fait tout l’intérêt mais également toute la difficulté car le processus de paramétrage de son flux est long et laborieux. Et c’est là que le bât blesse.

La masse des gens n’a ni le temps ni l’envie de se fader un puzzle de 1000 pièces en revenant du boulot.

D’autant que si l’oiseau bleu semble simplissime dans son principe, il est particulièrement inaccessible dans ses usages pour l’internaute lambda. Interface alambiquée, langage ésotérique (RT, hashtags, @, DM, FF), étiquette précise, besoin d’applications tierces (racourcisseurs d’url, clients…).

LE MYTHE DE LA PERSONNALISATION DE L’INFO

Twitter témoigne du décalage entre le discours positiviste sur les technologies de l’info et la réalité des usages. On nous promettait grâce à Internet l’émergence des fameux contenus “à la carte”, des informations sur mesure qui s’adapteraient à la personnalité de chacun. Puisque les outils le permettaient, la tendance suivrait.

Même illusion lors du déploiement du plan “informatique pour tous” de 1985 par le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. Souvenez-vous de ces dizaines de milliers d’ordinateurs restés dans leurs cartons ou mal utilisés, faute d’avoir pris le temps de former les enseignants.

Même utopie lors de l’émergence des blogs et du web 2.0, dont certains voyaient le signe d’une nouvelle démocratie participative numérique.

Même égarement qu’à l’époque des promesses de démocratisation culturelle via les formidables bibliothèques du savoir en ligne.

LES TECHNOLOGIES NE CORRIGENT PAS MAIS ACCENTUENT LES INEGALITES

Toutes ces prédictions optimistes, portées par des geeks et une élite sociale auto-centrée, se sont brisées sur le réalisme des différences socio-culturelles. Pour bénéficier culturellement des innovations technologiques, il faut en avoir envie et il faut en avoir les moyens économiques (l’argent pour s’équiper), sociaux (l’entourage pour se faire aider) et intellectuels (la formation et l’éducation pour comprendre).

S’agissant de l’envie, l’appétence pour les nouvelles technologies est très dépendante du milieu socio-culturel d’appartenance. Le goût pour la connaissance s’apprend, la curiosité s’éduque que ce soit en matière alimentaire, en art ou en culture.

Ceci est très bien résumé par Eric Guichard docteur en sciences de l’information à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) :

“Mais entre ces possibles et la réalité, il y a une marge, voire un fossé. Et c’est là que la notion de literacy, ce mélange de culture et d’alphabétisme, prend son sens. L’activité intellectuelle s’acquiert souvent par apprentissage. Il faut environ 20 ans pour maîtriser l’ensemble des instruments et méthodes liés à l’exercice d’une pensée rationnelle. On voit mal comment la diffusion d’objets matériels permettrait de raccourcir ce délai d’apprentissage, si ces objets sont – comme il semblent l’être – plus des objets de consommation pure que des outils qui prolongent effectivement les processus d’écriture : on imagine difficilement savoir chercher un livre dans une bibliothèque si on ne sait pas lire, ou devenir mathématicien du simple fait qu’on s’est fait offrir une télévision numérique.

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FACEBOOK : L’ANTI-PERSONNALISATION

clés en mainCrédit photo  Jeff Rinehart via Flick’r

Le succès croissant de Facebook auprès du grand public témoigne du succès de la logique inverse : la fourniture d’un service “clé en mains”. C’est la logique du “”push qui prédomine. On reçoit des informations et sollicitations diverses plus qu’on ne va les chercher.

Ceci est cohérent avec l’usage récréatif de Facebook. Il s’agit de s’amuser entre amis et non de “se prendre la tête” avec un outil qu’il faut construire soi-même.

Cette anti-personnalisation est également en adéquation avec la fonction première de Facebook : renforcer la socialisation de ses membres. Pour se faire, l’outil valorise les comportements et opinions communes et pas celles qui se distinguent. D’où notamment l’apparition du bouton “j’aime” qui va dans le sens de cette cohésion pour ne pas dire uniformité sociale. En ce sens Facebook favorise davantage le collectif que l’individu, et pour caricaturer, serait davantage de gauche quand Twitter serait à droite (libérale).

TWITTER NE PERCERA JAMAIS AUPRES DU GRAND PUBLIC

Voilà pourquoi l’oiseau bleu est condamné à rester dans la sphère du BtoB ou à toucher une cible retreinte ultra-éduquée. Sauf à changer tellement son principe qu’il y perdrait son âme. Comme par exemple intégrer des éléments multimédia ou ne plus limiter le nombre de caractères.

Je rejoins sur ce point Cédric Deniaud qui nous explique sur son blog les cinq raisons pour lesquelles Twitter ne deviendra jamais grand public.

En revanche le principe du fil d’actu personnel  a déjà fait des émules puisqu’on le retrouve maintenant sur Facebook, LinkedIn entre autres réseaux sociaux.

Mais la personnalisation poussée dans Twitter ou dans les agrégateurs de flux RSS les condamnent irrémédiablement à une certaine confidentialité d’usage. Du moins tant que les écarts socio-culturels n’auront pas été un tant soit peu limités en amont, par l’école, notamment.

Cyrille Frank

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