Comment sommes-nous devenus accros à l’information ?

L’information s’est beaucoup accélérée ces dix dernières années, via l’évolution des outils de communication et de la demande du public. Cet engouement pour l’actualité est lié à notre besoin de socialisation et de divertissement.

Sur le plan quantitatif la fréquence des interactions entre individus s’est accrue, à mesure que les distances se sont raccourcies via l’urbanisation croissante. Les gens vivent plus près les uns des autres, ils ont donc plus de chances de se croiser.  Les citoyens se voient également davantage grâce à l’amélioration des moyens de transports (nous sommes à trois heures de Marseille en TGV quand il fallait une journée de train il y a 20 ans et un mois au moyen-âge).

Naturellement, la principale raison de l’augmentation des échanges sociaux entre individus est la modernisation des moyens de communication à distance. Depuis le milieu du XIXe s les inventions se sont multipliées : le télégraphe (1837), le téléphone (1876), l’e-mail (1971), les  messages instantanés (1988), les SMS (1992) et puis Facebook (2004) et Twitter (2006) aujourd’hui.

L’augmentation de ces contacts explique partiellement notre besoin d’alimenter davantage la machine informationnelle, histoire d’avoir du « grain à moudre ». Les news, sont le carburant social par excellence, le sujet qui alimente les conversations, le prétexte d’une bonne part de nos interactions avec autrui.

L’explication doit aussi être à envisagée à l’envers : c’est l’augmentation de l’offre d’informations, liée aux nouvelles technologies décrites plus haut qui a conduit à l’explosion de la consommation d’informations. Ou plus exactement, l’ouverture parallèle des vannes de communication privées et médiatiques ont coïncidé. Les médias pouvaient communiquer plus vite et les gens pouvaient se le raconter aussitôt.

Mais les possibilités techniques et la politique de l’offre n’expliquent jamais à elles seules, une évolution sociale massive. Il faut que la technologie remplisse une fonction essentielle pour s’imposer. Outre le plaisir de communiquer avec autrui, pour se rassurer et se valoriser, il y a un ressort sous-estimé.

Et si notre addiction à l’information venait moins de notre besoin de socialisation que de celui de nous divertir ?

L’ACTUALITÉ, C’EST LA RÉALITÉ AUGMENTÉE

Suivre l’actu, c’est vivre par procuration, ce qui n’est pas plus utile ni idiot que de lire des romans, une activité qui remplit la même fonction. Eprouver des émotions, voyager, vivre de nouvelles expériences… Lire un livre, c’est accroître par la pensée notre champ de possibles, vivre virtuellement une existence plus riche.

Ceux qui nous expliquent qu’ils ont renoncé au monde virtuel de Twitter pour se remettre à lire ont juste changé de mode d’accès au virtuel. Le fait que le livre se présente sous la forme d’un objet concret n’y change rien : c’est le plus immersif des technologies virtuelles que je connaisse. Pourquoi ? Parce que le livre, comme toute oeuvre d’art d’ailleurs, est une co-construction dont l’essentiel du travail est produit par le lecteur.

L’actualité, de la même façon nous confronte au film de la vie des autres. Actualité et télé-réalité, quelque part, sont une seule et même chose. Il s’agit d’une mise en scène du monde, du roman de la vie illustré, scénarisé pour le rendre vivant et ludique. Il y a des enjeux, des risques, des épreuves, des étapes, un dénouement… sans cesse recommencé, sur tous les sujets.

En réalité, l’actualité c’est du divertissement. D’ailleurs le terme de divertissement est éloquent : il s’agit de faire diversion. Nous détourner de nos problèmes, de nos soucis et in fine, de notre angoisse existentielle, la peur de mourir, de vieillir, de déchoir. Comme l’avait bien décrit Pascal, le divertissement est une manière d’éviter de penser à ce qui pourrait nous affliger.

L’actualité est aussi une façon de remplir nos vies d’une banalité et une récurrence confondante. « Métro, boulot, dodo » dénonçaient les insurgés de mai 68, reprenant le fameux slogan du poète Pierre Béarn.

SUR-STIMULATION ET ACCOUTUMANCE

Nous sommes aujourd’hui bombardés d’informations, en permanence et partout grâce aux petites merveilles de technologies portables que sont les smartphones.  Et avec l’Ipad, on regarde désormais les JT dans le lit, à table, dans la salle de bains, aux toilettes

L’actu anime nos vies et devient presque un accompagnement nécessaire, un ingrédient permanent, comme en témoigne cette télé allumée en permanence dans certains foyers. La télé, les médias et l’information remplissent nos vies tertiarisées monotones.

Le rien-faire est proscrit, il faut soit agir, soit recevoir quelque chose (des messages, des images, des paroles). Cette stimulation constante crée un besoin d’action que l’on perçoit parfois chez la jeune génération, à travers leur perception des films. Toute séquence non narrative est disqualifiée et rejetée comme inutile et ennuyeuse. Fini les longues séquences contemplatives des films qui contribuaient à installer une ambiance, un sentiment, une émotion précise, justement en raison de leur langueur. Les interminables périodes d’attente anxieuse des « sept samouraïs », la séquence de la mouche dans « il était une fois dans l’ouest », la tension palpable dans l’ennui du huis-clos de « Key Largo »…

On soupçonne aussi ce besoin d’action de notre société dans le succès, en contrepoint, de certains livres. Harry Potter, Dan Brown, Marc Levy, Harlan Coben sont des machines narratives tout entier portées vers l’action, avec un minimum de descriptions et un maximum d’événements. « Il se passe toujours quelque chose aux Galeries Lafayettes ». On est aux antipodes des digressions mentales de « Belle du Seigneur », des descriptions minutieuses, socialement scientifiques de Balzac, des phrases alambiquées pleines d’aphorismes de Proust,  ou des tourments psychologiques interminables d’un Raskolnikov

A force de sollicitations, nous devenons drogués à l’action, à l’événement, et à l’ensemble des stimulus audio-visuels que produisent pour nous les médias et la vie urbaine. Et cela n’est encore qu’un début puisque certaines sociétés travaillent sur ou de simulateurs tactiles ou encore des synthétiseurs olfactifs.

VITESSE ET INJONCTION A LA PERFORMANCE

L’accélération de l’information a un impact sur notre vie. Celle-ci semble plus rapide, plus remplie, plus variée et sans doute aussi plus fatigante. Les collégiens connectés ont une vie sociale plus riche mais dorment presque une heure de moins que les autres. Les Français semblent manquer de sommeil en raison notamment « d’une sur-stimulation par les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (ordinateur, téléphone portable…) ».

Notre perception du temps est modifiée. Il faut que tout aille vite, sinon on s’ennuie, sinon il y a un problème, sinon ce n’est pas normal. L’attente nous devient insupportable et l’on se surprend à pester d’avoir raté une rame de métro qui repassera dans 5 minutes.

D’autant que cette vitesse médiatique, informationnelle, s’inscrit dans le cadre d’un mouvement plus vaste de compétition mondiale. Il faut aller vite au risque d’être dépassés par les autres. Il faut donc être efficace, performant, drôle, socialement agréable, y compris dans la sphère amicale. L’amitié se jauge désormais à notre rendement utilitaire sur ces critères. « Amuse-moi, intéresse-moi, rend-moi service »: il faut être utile, quoi qu’il en soit.  Autrefois les vrais amis étaient, dit-on, ceux qui n’avaient pas besoin de se parler.

Même le bonheur devient obligatoire, comme attribut nécessaire de la panoplie sociale, le malheur étant disgracieux, car potentiellement contagieux, comme l’a bien décrit Pascal Bruckner dans l’euphorie perpétuelle.

Quant à la sexualité, elle se réduit de plus en plus à un acte technique qui valorise la performance et la satisfaction mécanique du plaisir, telle que véhiculée par la pornographie. Sur-stimulation, défoulement et vacuité… si bien décrits par Jocelyne Robert dans son billet pourquoi la pornographie est-elle si efficace ?

L’actualité en continu sert avant tout à nous divertir, à occulter nos tracas et nos angoisses existentielles. Elle accélère aussi nos vies et augmente notre accoutumance aux stimulus cognitifs de notre environnement. Il s’ensuit une surenchère et un risque de désensibilisation progressive vis à vis de tout ce qui dure, et un durcissement des relations sociales face à ce qui n’est pas immédiatement efficace. Une impatience doublement inefficace par rapport à notre recherche d’équilibre, sinon de bonheur.

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC ©bulliver ©joiseyshowaa @dangergraphics via Flickr.com

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