Faire payer les données publiques est une grosse bêtise

L’octroi signifie verrouillage des données ©fensterbme via Flickr.com

Faire payer l’accès aux données publiques, en finir avec l’open-data. Voici la brillante idée d’Olivier Schrameck, l’ancien sherpa de Lionel Jospin et actuel membre de la Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique. 

En ces temps de bouclage budgétaire difficile, c’est la dernière astuce du gouvernement pour récupérer un peu de sous. Il y va aussi de la morale publique, puisqu’un bien public, non-rival et non-exclusif, ne saurait être offert au privé, sans le consentement de ses usufruitiers, j’ai nommé nous, les citoyens.

Il ne faudrait pas que ce bien public exploité par le privé tarisse la source et conduise à privilégier certains publics (ceux qui paient) au détriment des autres.

Première objection à cet argument : on ne voit pas bien en quoi cela concerne les données qui par nature sont illimitées, et qui actuellement ne produisent de bénéfice que pour de rares apparatchiks de l’administration.

Par ailleurs, il y a la théorie, les grands principes auxquels la raideur protestante jospinienne sied si bien. Et puis, il y a la réalité, le pragmatisme moins vaniteux, parfois un peu piteux, et généralement plus efficace. Louis XI versus Charles VIII, son fils.

LE PRAGMATISME C’EST PRÉFÉRER L’EFFICACITE AU PRINCIPE

La question essentielle qui nous préoccupe en France, ce n’est pas de savoir si les riches gagnent beaucoup d’argent. Ce n’est pas de savoir si Google s’enrichit éhontément  grâce à un modèle économique aussi malin qu’inégal. Le souci qui nous ronge, c’est le chômage. Le problème, c’est l’absence d’emploi et sa précarisation.

Les questions de principes, les théories morales ou juridiques sur la justice distributive… Tout cela est un luxe de nantis, une muleta qui répand la fumée médiatique , laquelle passionne plus l’intelligentsia parisienne que le clanpin moyen.

Le président Hollande tient-il ses ministres et ses femmes ? Les entrepreneurs ont-ils raison de se révolter contre la taxation potentielle des profits réalisés sur la cession rapide de leur société ? Bernard Arnault méritait-il une première de couv’ insultante et drôle ? Facebook est-il surévalué, Apple a-t-il raté son iPhone 5 ? A quoi ressemblera l’Ipad mini ?…

Tous ces sujets divertissants et diversifs, nous masquent les vrais enjeux : la crise espagnole va-telle nous rattraper ? Allons-nous réussir à créer de l’activité et donc de l’emploi ? Pourrons-nous préserver notre niveau de vie et notre modèle de société ?

Mais les Français sont fans de ces querelles d’idées, de ces débats théoriques co(s)miques. Du moins dans les cercles socio-supérieurs majoritairement masculins. « Le coq est le seul animal qui continue à chanter les deux pieds dans la merde » disait Coluche.

©7455207@N05 via Flickr.com

AVEU D’IMPUISSANCE OU DOGMATISME ?

Pour la Commission Théodule, il est donc  plus intelligent de prélever la dîme publique en amont de la production, plutôt qu’en aval. On fait payer le bien public (les données collectées grâce à l’argent des contribuables) pour renflouer les caisses de l’Etat, plutôt qu’en investissant sur de jeunes sociétés, en espérant qu’elles nous le rendrons demain.

Ce point de vue traduit plusieurs choses , dont je ne mesure pas l’importance respective :

–        Une détresse financière de la France 

–        Un aveu d’impuissance face à l’évasion fiscale (ce sera toujours ça de pris)

–        Un manque criant de confiance en l’avenir

–        Un parti-pris plus politique qu’économique

Si nous devons faire les fonds de tiroirs pour boucler le budget et rester dans les clous du déficit public, alors j’imagine que nous n’avons pas le choix. Les banques nous tiennent par les gonades et perdre le peu de crédit que nous accordent encore nos bailleurs de fonds internationaux nous coûterait trop cher. Jamais lettre de l’alphabet n’aura coûté aussi cher .

Si la France est  à ce point désemparée face à l’évasion fiscale, qu’elle préfère être payée par avance, c’est dramatique. Cela consacre la subordination de la politique économique française aux pratiques de l’entreprise. Qui commande, nom de Zeus ?

S’il s’agit de l’application aveugle d’un principe de droit public, alors l’énarchie a encore frappé. Le dogmatisme professionnel conjugué à l’idéologie politique font rarement de beaux enfants économiques.

Si c’est un coup politique destiné à marquer les esprits du vulgus pecum, « voyez, on les fait bien cracher ces entreprises à gros chiffre d’affaire », alors on retombe dans la ventilation sarkosyste tant décriée.

LA GRATUITE DES DONNEES PUBLIQUES, C’EST UN INVESTISSEMENT PRODUCTIF

Faire payer les données, c’est une prime aux mastodontes, aux groupes déjà rentables qui seuls, mettront la main à la poche.

C’est un frein à l’innovation des petites entreprises, des micro-entrepreneurs, en peine de trésorerie.

C’est l’arrêt de mort du bidouillage des étudiants, curieux, passionnés, autodidactes qui ont là un terrain de jeu gratuit, qu’ils ne joueront plus, dès lors qu’il faudra payer.

On fera certes cracher Google et ses petits camarades oligopolistiques. On récupérera un peu de maille pour tricoter un budget Pénélope.

Mais on adoptera ainsi une logique de rentiers, au lieu de stimuler une créativité et une innovation qui créeront peut-être nos emplois demain. Les grandes révolutions technologiques, sociales, politiques se font par l’accumulation de talents, par le bouillonnement simultané de nombreux cerveaux. Il y a aussi, en matière d’intelligence, des effets de seuil.

Cela était vrai au temps de Périclès, à l’âge d’or des Abbasides, durant la révolution française (XVIIIe s) ou en Californie dans les seventies (n’est-ce pas Steve Jobs ?).

Plus récemment, l’exemple de la Norvège devrait nous inspirer : l’institut météorologique national en évoluant vers un accès gratuit a permis de passer de 100 à 3 000 utilisateurs par semaine, et de créer services et emplois, qui ont à leur tour rapporté à l’Etat taxes et impôts.

©pagedooley via Flickr.com

FAVORISER L‘INITIATIVE DU PLUS GRAND NOMBRE

Les trappeurs français auraient-ils pris leur baluchon pour troquer la fourrure en terre indienne dès le 17es ? Les colons anglais auraient-ils conquis le grand Ouest sans l’assurance que toute terre conquise sur le dos des Indiens leur serait offerte ? Les conquistadors espagnols seraient-ils partis massacrer du proto-mexicain ou péruvien, s’ils avaient du payer leur ticket d’entrée ? J’en doute, car ceux qui ont conquis ces terres vierges (d’occidentaux) étaient des désespérés, sans le sou, prêts à mourir pour échapper à la misère ou la persécution de leurs pays respectifs.

En revanche, les nobles romains qui ont conquis l’Italie puis les provinces gauloises, ibères ou dalmates ont instauré pendant de très longs siècles des domaines agricoles immenses qui ont été très durs à partager (les Gracques en savent quelque chose). Les aristo-bourgeois créoles partis aux Antilles au XVIIIe s ont bâti des fortunes immenses sur le dos des populations locales. Il s’en est suivi une inégalité économique criante, un sous-développement endémique par faute d’une classe moyenne suffisante. Et les inégalités perdurent aujourd’hui.

Favoriser l’initiative économique du plus grand nombre passe par la gratuité ou en tout cas un faible coût d’entrée. Ce qu’ont permis la micro-informatique, la PAO, la chute des prix du matériel, de la bande passante…

Il y a tellement de barrières socio-culturelles qui empêchent le populaire d’entrer dans le jeu ! N’en rajoutons pas une immédiate et rédhibitoire : le frein économique.

Tant pis si les gros raflent la plus grosse part du gâteau, initié par les deniers publics, du moment que des milliers d’autres y trouvent leur lopin et leur emploi. En revanche, il faudra veiller à faire payer aux géants leur tribut fiscal, ce qu’ils ne font pas aujourd’hui.

A lire aussi : l’open-data peut-il devenir payant ?

Cyrille Frank

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10 comments

  • Bravo pour ce billet !
    De surcroit, vouloir cadenasser l’accès aux données publiques traduit la méconnaissance totale des modèles économiques qui régissent le web i.e. le succès va à celui qui sait diffuser et partager le plus massivement ses données et (pardon pour cette vue un peu cynique) rend dépendant son écosystème à la diffusion de ses données. Google ne livre-t-il pas gratuitement la liste et le nombre des termes recherchés sur son moteur de recherche, matériau qui a permis d’une part l’émergence de nombre d’applications très utiles, comme par exemple le suivi des épidémies à partir des symptômes recherchés sur le moteur, et d’autre part l’émergence de toute une économie dédiée à l’optimisation du positionnement des marques dans les listes de résultats.

    Ramené aux données publiques, l’ouverture devrait être évalué selon au moins 2 critères pour mesurer la création de valeur:
    – quel gain pour l’acteur public (et je ne parle pas des petites applications mobiles sympathiques, mais de réelles économies que peuvent faire les collectivités via à une gestion plus efficace des services grâce à l’open data)?
    – quel levier pour le développement économique, et sur ce sujet la notion d’équité dans l’accès aux marchés pour tous les innovateurs de toute taille, forçant par là-même les acteurs économiques en place à en faire partie, me paraît essentielle?

    Enfin, concernant la gratuité, tous les modèles sont audibles tant qu’ils permettent la création de valeur sur les 2 critères précédents. Mais dans tous les cas, et a fortiori dès que cela devient payant (par ex. pour une utilisation commerciale intensive qui engendrerait des surcoûts d’infrastructure pour l’acteur public), l’exigence 1ère vis à vis des producteurs de données publiques est de nous fournir de la données de qualité, complète et à jour.

    • Merci à vous Lazard pour ces précisions fort utiles et justes !

      Bien sûr, ensuite il faut prioriser l’ouverture des données pour que la collectivité en tire un profit économique, social, sociétal (transparence politique par ex.) maximum.

      Comme vous le précisez, en effet, si des surcoûts apparaissent, liés à une utilisation massive du service, une indemnisation supplémentaire par le contribuable n’est pas exclue. mais on en n’est pas là ! 🙂

      Bien cordialement

      Cyrille

  • Bravo pour ce billet !
    De surcroit, vouloir cadenasser l’accès aux données publiques traduit la méconnaissance totale des modèles économiques qui régissent le web i.e. le succès va à celui qui sait diffuser et partager le plus massivement ses données et (pardon pour cette vue un peu cynique) rend dépendant son écosystème à la diffusion de ses données. Google ne livre-t-il pas gratuitement la liste et le nombre des termes recherchés sur son moteur de recherche, matériau qui a permis d’une part l’émergence de nombre d’applications très utiles, comme par exemple le suivi des épidémies à partir des symptômes recherchés sur le moteur, et d’autre part l’émergence de toute une économie dédiée à l’optimisation du positionnement des marques dans les listes de résultats.

    Ramené aux données publiques, l’ouverture devrait être évalué selon au moins 2 critères pour mesurer la création de valeur:
    – quel gain pour l’acteur public (et je ne parle pas des petites applications mobiles sympathiques, mais de réelles économies que peuvent faire les collectivités via à une gestion plus efficace des services grâce à l’open data)?
    – quel levier pour le développement économique, et sur ce sujet la notion d’équité dans l’accès aux marchés pour tous les innovateurs de toute taille, forçant par là-même les acteurs économiques en place à en faire partie, me paraît essentielle?

    Enfin, concernant la gratuité, tous les modèles sont audibles tant qu’ils permettent la création de valeur sur les 2 critères précédents. Mais dans tous les cas, et a fortiori dès que cela devient payant (par ex. pour une utilisation commerciale intensive qui engendrerait des surcoûts d’infrastructure pour l’acteur public), l’exigence 1ère vis à vis des producteurs de données publiques est de nous fournir de la données de qualité, complète et à jour.

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