Rumeurs sur Twitter : les journalistes plus coupables

Echo Twitter

Crédit photo via Flickr.com en CC : lune_de_saphir et Unprobableview

Comme quelques collègues, j’ai retwitté hier un message mensonger annonçant la fin du post.fr, “un fake”. Comment en suis-venu à relayer un message sans prendre le temps d’en vérifier correctement la source ? Quelles leçons en tirer ?

L’annonce émanait d’un compte twitter « lepost » affichant logo officiel et url trompeuse, avec le contenu suivant :

“C’est officiel: notre site ferme le 1er mars. Merci à tous ceux qui nous ont lu et soutenu. Lepost.fr fut une fabuleuse aventure”.

Comme je l’ai compris quelques secondes plus tard, il s’agissait d’un faux message de tweetpoubelle, blagueur impénitent multirécidiviste. (Retour de bâton après la rumeur de la mort de Jean Dujardin propagée peu de temps auparavant par le Post.fr ?)

Il a fallu l’expérience du Loleur de Compétition VincentGlad pour remettre aussitôt de l’ordre dans la maison. “Hé les gens c’est un fake le compte @Iepost. Ne vous emballez pas.”

Une crédulité des journalistes dénoncée par AlexHervaud : “Il y a un gros problème de crédulité dans l’internet français quand même. Et quand ça vient de journalistes, ça fait peur. #iepost

Je l’ai bien évidemment pris pour moi et ce n’était pas volé. En effet, la ficelle après réflexion- et c’est bien ce qui a fait défaut- était un peu grosse. Alors comment moi et d’autres journalistes avons-nous commis cette bourde ?

1- Le contexte favorable

Le plaisantin a très bien trouvé son sujet en résonance avec l’actualité du site, faisant état lui-même des inquiétudes quant à son avenir. Depuis quelques jours la blogo-twittosphere bruissait de rumeurs sur la fin programmée du Post. Ce message semblait donc couronner une évolution logique.

Processus instinctif de confirmation mentale par accoutumance ou faisceau apparemment concordant de signes.

2- L’autorité de l’émetteur

Le message relayé par d’autres journalistes, s’est trouvé automatiquement pré-validé via la crédibilité supposée de ces professionnels. Il suffit d’une source de confiance pour affaiblir voire annuler la vigilance.

On retrouve les mécanismes de respect instinctifs de l’autorité décrits dans la fameuse expérience de Milgram. On est tous plus ou moins le mouton de son troupeau, nous conformant aux valeurs, principes et habitudes de notre groupe d’appartenance.

On pense aussi au très bon ouvrage de Jean-Noël Kapferer sur les Rumeurs et les phénomènes de validation par proximité “je le sais via la soeur de mon meilleur ami, lequel travaille dans le cinéma où l’on a retrouvé des seringues cachées dans les sièges…”

vitesse des tuyaux

Crédit photo via Flickr.com en CC : lune_de_saphir et Unprobableview

3- Simplicité technique et vitesse

La communication par simple clic facilite la “prise de parole” et accélère considérablement la transmission des messages. Plus besoin de reformuler son message, ni même de faire un copier-coller, une simple pression furtive suffit à propager la rumeur.

Cette vitesse, liée à une possibilité technique, conduit à un risque de déconnexion de la raison. Si l’on ne se force pas passer le message au tamis de son esprit critique, il est très facile de dire ou répéter des âneries.

D’ailleurs sans aller jusqu’à relayer une bêtise, combien de temps se laisse-t-on pour réfléchir à l’article lu ? Une minute, une heure ? Nous n’avons pas un agenda illimité et par ailleurs, la valeur du message décroît avec le temps. Mais c’est précisément là que se trouve pourtant la valeur ajoutée des journalistes : dans le temps passé à lire, vérifier, analyser, sélectionner et simplifier éventuellement le message.

4- La course à l’amplification

Pourtant sur Twitter la fraîcheur de l’information semble être sa principale valeur. Il s’agit de décrocher le scoop twitter, synonymes de RT, pour augmenter sa valeur sociale, son influence, sa notoriété… La médiatisation préalable du sujet joue alors également fortement sur son potentiel de relais.

Une bonne rumeur Twitter ne fleurira jamais autant que sur le terreau d’une inquiétude, d’une préoccupation antérieure. Comme lors de la campagne pour le traité constitutionnel européen, où l’on vit s’épanouir les rumeurs les plus alarmantes sur l”interprétation du texte. Comme celle présageant la remise en question du droit à l’avortement. Paramètre fort bien maîtrise par l’espiègle Tweetpoubelle.

5- La technologie déresponsabilisante

Plus besoin d’arriver à l’heure, les mobiles permettent désormais d’annoncer son retard. Inutile de soigner ses réglages photo, il suffit d’en prendre plusieurs ou de faire des retouches sur Photoshop.

Foin de stress à l’idée de graver une erreur dans le marbre. Avec Internet, on peut corriger rapidement et effacer éventuellement les traces de son méfait. Comme il suffira d’effacer son message Twitter erroné. Pas vu, pas pris.

Sauf que la crédibilité, tout comme la confiance des consommateurs est si longue à conquérir et si facile à perdre…

Crédulité grégaire, fainéantise intellectuelle, précipitation plus ou moins intéressée… nous autres journalistes pouvons nous laisser aller à une certaine facilité via les médias immédiats. Décontenancés par un nouvel univers, un rythme et des pratiques différentes, il est facile de délaisser ses bonnes pratiques habituelles.

Attention, car en tant que médiateurs “accrédités”, notre responsabilité n’est pas mince vis à vis de nos lecteurs. Demain un mauvais RT sera une faute professionnelle, à l’instar d’une info non vérifiée. Twitter, ludique et facile n’en est pas moins grave. Petit rappel à l’ordre auto-administré.

Cyrille Frank

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Crédit photo via Flickr.com en CC : lune_de_saphir et Unprobableview

9 comments

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  • Une fois de plus fort intéressant.

    Je rebondis: « D’ailleurs sans aller jusqu’à relayer une bêtise, combien de temps se laisse-t-on pour réfléchir à l’article lu ? Une minute, une heure ? Nous n’avons pas un agenda illimité […] »

    Procéder autrement nous condamnerait à une discussion exponentielle pour le moindre sujet, ne serait-ce que pour changer une ampoule.

    Finalement, je me dis de plus en plus que le concept/expression « d’avoir raison » nous induit de plus en plus en erreur.
    On n’a pas raison, on a *autorité*.
    Or il y a bien des types d’autorité, qui peuvent se recouper plus ou moins dans nos perceptions, et qui forment une nébuleuse. Cette nébuleuse d’autorité est parfois ancrée comme par un conditionnement pavlovien.
    Autorité de la raison ou plutôt PAR la raison.
    Autorité par la domination physique.
    Autorité par la pression hiérarchique.
    Autorité par le prestige social.
    Etc, etc, etc.

    Et lorsqu’il s’agit de parvenir à l’autorité par la voie de la raison, ne devrait-on pas plutôt dire ETRE dans la raison, ou mieux car double sens, SE TROUVER dans la raison?
    Car l’idiome « AVOIR + RAISON » donne inconsciemment la notion que celui qui « l’a », la détient. Or s’il la détient une fois, il la détient littéralement indéfiniment – ce qui fait les contours de cet acte de possession est *indéfini*.

    Et souvent, comme dans ces joutes oratoires que Montaigne ou Descartes détestaient, comme dans Ridicule, ce qu’on appelle « avoir raison » consiste en réalité à avoir le DERNIER MOT.
    A l’époque des perruques enfarinées, si cela passait par un bon mot, un trait d’esprit tiré du carquois de l’ironie, aujourd’hui, cette primauté du dernier mot, on peut parfaitement imaginer qu’elle soir issue d’une pure instantanéité.
    Comme ces commentaires sur article, sérieux, ou non, n’importe où dans le monde, dans n’importe quelle langue, où immanquablement il y aura un gugusse qui marque »preums! ». Tout comme immanquablement il y a dans toutes les toilettes du monde quelqu’un qui a besoin de dessiner une bite sur le mur.
    Une pulsion de spermatozoïde qui veut être preums, au fond.
    Comme quoi partir en couille c’est en quelque sorte un retour aux sources! ©

    Pour revenir à cette phrase que je cite, « D’ailleurs sans aller jusqu’à relayer une bêtise, combien de temps se laisse-t-on pour réfléchir à l’article lu ? Une minute, une heure ? Nous n’avons pas un agenda illimité […] », deux réflexions supplémentaires.

    L’une pratique, l’autre… moins. :o)

    La pratique: j’ai habité pendant un an en colocation avec un journaliste étranger. Il était de plus en plus pressé. Et je l’ai vu réunir, à toute vitesse, des articles existants, pour en prendre des bouts et faire sa « compil », titrée comme une investigation à part entière.
    A part le plagiat, où était le journalisme, où était l’investigation? Zéro.

    L’autre réflexion : ça me renvoie à une l’impression que j’ai à propos du suprême explorateur de mythes et philologue qu’était Tolkien. S’il a décidé que dans sa grande allégorie les Ents, les hommes-arbres, ne pouvaient prendre une décision qu’extrêmement lentement suite à une conversation, c’est peut-être parce que la conversation partait dans des ramifications sans fin, pour être sûr qu’on a cerné, identifié, certifié.
    Un ami de mon père travaillant en Chine dans les années 80 m’a expliqué que ça pouvait partir très très loin les conversations « définissantes ».

    Si on ne veut pas se condamner au rythme impotent mais passionnant des Ents de Tolkien, on est forcé tôt ou tard d’accorder du crédit à une source – comme j’accorde du crédit à Cyceron au lieu d’être allé vérifier les déboires du Post, et ainsi de suite.

    Mais entre la lente sève des hommes-arbres et le gazouillis incessant de millions de piafs cherchant à piaffer non pas plus fort ou plus mieux bien que les autres mais tout simplement à « preumser »… il doit bien y avoir un juste milieu possible, non?
    Même à l’ère cybernétique…

    • Bonjour Daniel,

      Merci 🙂 Ton commentaire riche également !

      Ah la métaphore des Ents et des ramifications infinies de la pensée m’avait échappé. Oui la nécessité fait qu’on doit s’appuyer sur l’autorité des sources, à un moment donné. Sinon c’est immanquablement la camisole de force.
      Voir l’expérience intuitive de solipsisme radical exprimée par Descartes : « et si tout ce que je voyais, j’éprouvais n’était qu’artifice d’une force supérieure se jouant de moi ? »
      Idée qui l’a conduit à exprimer son cogito : je doute donc je pense, je pense donc je suis.

      (Démonstration qui m’a toujours semblé aussi peu convaincante que la démonstration ontologique de l’existence de Dieu, car au fond pourquoi une force supérieure n’aurait pas pu inventer le doute aussi ? )

      Mais bref, oui il faut faire confiance en des sources. Mais quand on est soi-même source cela implique des responsabilités. Y compris pour des choses apparemment aussi anodines que des RT Twitter. C’est une rigueur globale que je défends contre un certaine facilité dans laquelle on sombre facilement. Pas question de battre sa coulpe, mais petit électrochoc pour éviter de se laisser aller.

      Il y aura d’autres erreurs, c’est inévitable, mais la seule garantie morale des porteurs de l’information, c’est la rigueur et l’honnêteté intellectuelle.
      Après quant à al question du vrai ou du faux, nous savons tous deux que cela dépend bcp des normes adoptées en amont. (Sans tomber dans le relativisme absolu)

      A bientôt !

      • Daniel

        Ah moi par contre ça m’a scié pour Descartes, à croire qu’il a entrevu une Xbox 360 version 2032 dans ses rêves!

        Même si tout autour de nous n’était que la salle d’hologrammes du Starship Enterprise ou mieux, la Matrice, le fait de douter implique une pensée. Cette pensée implique un « je », un sujet pensant. Mais c’est vrai qu’à la limite ça pourrait être un cookie qui croit qu’il pense à part alors qu’en fait il n’est qu’un programme ambulant. Thèse de certains courants ésotériques d’ailleurs, et qui je dois le dire rejoint un peu certains de mes écrits les plus barrés…

        A noter que le Canard Enchaîné a publié le mois dernier je crois un article plus qu’intéressant à propos d’une nouvelle biographie de Descartes, comme quoi il aurait été versé dans l’ésotérisme et entre autres le rosicrucisme, à l’instar de Sir Isaac Newton qui était aussi alchimiste et qui a pourtant jeté les bases de l’astrophysique moderne.
        Autrement dit René Descartes en vrai ne correspondait pas à la définition qu’on donne aujourd’hui au mot « cartésien ».
        S’il faut en croire cette source, bien entendu.
        Mais si c’est vrai c’est un fabuleux exemple de RDA – répété déformé amplifié – quant à la nature d’une figure tutélaire pour une civilisation, ce qui nous ramène au crédit et à l’autorité.

        Le maître-mot dans ton commentaire est le tandem ANODIN vs RESPONSABILITE.
        Comme dans le mien c’était le tandem INDEFINI et DEFINISSANT.

        Pour les Ents je ne crois pas que ce soit dans le livre, à vérifier, je crois bien que c’est parti d’un délire perso suite à cette réflexion sur les industriels en Chine. A vérifier!

        A bientôt! 🙂

  • Daniel Cochin

    Pour faire plus simple: si hier obtenir l’autorité inconsciente, sur les autres, consistait à avoir le DERNIER mot, aujourd’hui ça deviendrait l’inverse: AVOIR LE PREMIER MOT.

    Ah, les ptits spermatozoïdes… darwinisme, quand tu nous tiens (par les…).

  • Un JOURNALISTE qui fait son Méa-Culpa et l’explique…J’en tombe par terre…! Il me semble avoir lancé cette mise en garde, avant les dérapages, il y a un bon moment…Pas besoin d’être devin, simplement réfléchir de façon prospective…et ne plus cliquer à la seconde, où le journaliste croit entendre un ‘bruit de pet » dans les arrières-couloirs, aux « secrets de polichinelle » …Politiques (ou autres bruits à fric)

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