Pourquoi préférez-vous Twitter à Facebook ?

Liberté ©bu7amd via Flick'r

L’opposition entre les deux réseaux ne correspond pas à tous les usages. Nombreux sont ceux qui utilisent les deux outils, de manière différente et pour des publics distincts. Toutefois, parmi les gros utilisateurs de Twitter, la préférence a des motifs évidents et d’autres plus cachés.

Certains usagers des réseaux sociaux refusent de choisir entre Facebook et et Twitter. C’est le cas de @MinetCheri ou d’@adele_bchp qui compartimentent très sagement les deux outils. Cette dernière explique :

« Pour moi il n’est pas question de préférence mais d’usages différents. J’utilise Facebook pour mes relations personnelles avec des proches, et Twitter pour faire de la veille et avoir des contact avec des professionnels de mon secteur. Je ne suis anonyme ni sur l’un ni sur l’autre, mais Twitter représente la face “visible”, ou publique, de ma vie online, alors que mon profil Facebook n’est ouvert qu’à mes amis (et quasiment étanche à ma vie professionnelle). »

Pourtant parmi les accros à Twitter, la préférence semble très nette.

« ON SE RÉVÈLE BEAUCOUP PLUS SUR TWITTER »

C’est l’avis de @lisadol pour qui,

« Les rapports en 140 signes sont souvent plus profonds que des heures de blabla autour d’un café. Là on va à l’essentiel ! et je trouve qu’on se révèle beaucoup plus, même quand on est anonyme… »

Cela peut sembler paradoxal de prétendre se livrer davantage à des inconnus qu’à ses propres connaissances, mais c’est assez classique finalement. On n’a pas de comptes à rendre à ceux que l’on ne connaît pas. Pas de pression, pas de peur de casser le lien. Perdre un follower ? La belle affaire. Un de perdu, dix de retrouvés. Les aveux, c’est au bistrot qu’on les fait, pas en famille.

@Linoacity résume :

« Le débat n’est pas faussé car les gens étant sous pseudo, ils disent vraiment ce qu’il pensent. Il n’y a pas d’enjeu affectif qui biaise les discussions. »

C’est là que se trouve l’une des différences majeures entre Twitter et Facebook : la liberté beaucoup plus grande de l’oiseau bleu, à la fois force et faiblesse sur le plan social. Twitter permet de retrouver l’anonymat de la foule, de se perdre dans un lien faible avec autrui et de garder une liberté de ton.

Facebook à l’opposée, repose sur des liens forts qui nous lient, voire nous enferment, dans des relations sociales beaucoup plus rigides avec nos amis, notre famille, nos collègues. Mais c’est aussi là que l’on va trouver le réconfort, le soutien, l’affection de ses proches.

« Tes gentils amis sont toujours compatissants aux malheurs que tu exprimes en plus d’un feuillet ! » explique @lisadol

TWITTER POUR LA LIBERTÉ, FACEBOOK POUR LA SÉCURITÉ

©visitfinland via Flick'r

Sécurité Facebook ©visitfinland via Flick'r

On retrouve ici les deux grands besoins de l’être humain, dont on se rend compte qu’ils sont souvent opposés. L’amour est inconditionnel, c’est une sécurité : quoi qu’il arrive, quoi que je fasse ou je dise, je serai aimé de mes parents. Sauf graves transgressions, mes propos seront acceptés par mes amis auprès je peux faire du 3e degré. Ils me connaissent, savent décoder l’intention positive derrière les mots. L’amour implique le pardon (non, le christianisme n’a pas le monopole de cette idée) et ce lien fort est une assurance affective pour la vie.

En même temps, l’amour est excluant, par le niveau même d’intensité requis. On ne saurait aimer tout le monde. Pas assez d’énergie, pas assez de temps à consacrer à tous. C’est bien pour cette raison que l’église exige de ses disciples qu’ils aillent régulièrement à la messe : il s’agit bien de couper au maximum les fidèles de ce qui peut les éloigner de Dieu. C’est aussi pour cela qu’on exige le célibat des prêtres, pour que toute leur énergie et leur esprit ne soit consacré qu’à l’être suprême. Les amoureux fusionnels en font d’ailleurs la cruelle expérience : à s’aimer trop, ils font le vide autour d’eux.

Mais cette proximité rassurante est aussi étouffante. C’est un dispositif de contrôle social qu’on retrouve dans les petits villages, si bien décrits par Claude Chabrol dans ses films grinçants. Critique de Facebook qu’exprime @aya_jrns, qui estime qu’

« il s’agit surtout d’un moyen d’espionner les autres »

Pour @chouing, par ailleurs, la politique de l’outil lui-même respecte davantage sa liberté.

« Pas de géolocalisation automatique des statuts. Pour le moment twitter semble plus respecter les notions élémentaires de vie privée » note-t-il.

Liberté aussi plus grande sur Twitter de choisir ses « amis ». On ne choisit pas sa famille, on choisit partiellement ses amis (sur une liste de camarades ou de collègues imposés). Sur Twitter, on choisit qui on veut, sur les critères qui nous chantent :

« Certaines de mes connaissances sur Facebook ont des opinions trop différentes des miennes pour que nous puissions vraiment en discuter. Sur Twitter, je suis les gens en fonction d’intérêts communs, nous sommes donc paradoxalement plus “en phase”! explique @MagBebronne

Nous passons donc notre temps à jongler entre besoin de liberté et désir de sécurité. Nous voulons les deux, et cette  d’ailleurs une source majeure de disputes au sein du couple : « je ne suis pas ta mère », « ne me dis pas ce que je dois faire », « tu m’étouffes », « tu m’aimes? »…

COMBIEN TU M’AIMES TWITTER ?

Toutefois, la répartition des rôles n’est pas aussi claire que cela entre Twitter et Facebook. Sur Twitter, le besoin d’amour se fait sentir aussi dans la recherche d’attention permanente. C’est même l’un des principaux moteurs de l’activisme de ses membres.

Etre suivi, être retwitté, être mentionné, c’est autant de preuves qu’on est important. Cela nous rassure justement parce qu’il s’agit d’inconnus, qui ne sont pas obligés de le faire parce qu’ils sont historiquement liés à notre existence. Certes, la preuve d’amour est plus faible, mais elle est plus fréquente. Le quantitatif remplace le qualitatif de Facebook.

En cela Twitter est symptomatique de notre société libérale. Nous sommes dans la compétition permanente, dans la concurrence globale, économique et sociale. Il faut être dans la course et si possible devant. Et pour être sûr de l’être, il faut s’évaluer, se mesurer à autrui. Combien tu as de followers, quel est ton klout ? Un néologisme se répand d’ailleurs sur le sujet : le quantifiedself. Ou cette tendance à développer des outils qui permettent de s’évaluer, se jauger et mesurer son rang dans le grand marathon social.

TWITTER, ARME SOCIO-ECONOMIQUE

C’est précisément dans ce contexte de concurrence exacerbée que Twitter trouve l’un de ses atouts majeurs: permettre d’être informé avant les autres. Besoin professionnel pour les journalistes et communiquants, besoin social pour tous les autres.

@Louisa_A, explique son penchant pour Twitter :

« un réseau qui s’étend de jour en jour, des bons plans réguliers. L’info la plus fraîche est d’abord sur Twitter avant d’être diffusée ailleurs. »

@Lisadol confirme :

« ça donne aussi une satisfaction intellectuelle incroyable. tout savoir avant tout le monde / »

La satisfaction n’est pas qu’intellectuelle, elle est aussi sociale. Ça permet de faire le malin à la machine à café, mais plus globalement, c’est une source de pouvoir considérable, comme le savent bien les politiques. Savoir avant les autres permet de prendre l’initiative de la conversation, cela augmente sa valeur sociale par le service d’information que l’on est apte à rendre, pour peu que l’on soit doté des bonnes compétences de verbalisation.

Le format limité de Twitter se montre utile ici : écrire en 140 signes (et même 120 pour laisser la place aux RT), est un exercice qui en soi permet, de verbaliser l’information pour mieux la restituer par la suite.

« Mon cerveau travaille aussi sur la formulation » explique @lisadol

LA RÉSONANCE EST UNE NÉCESSITÉ

En entreprise, il ne suffit pas de faire, il faut aussi faire savoir. Ceci est valable à l’échelle de la société. Pour émerger de la masse des concurrents, toujours plus grande, vu l’augmentation du nombre de diplômés, les nouvelles technologies sont des armes redoutables.

Twitter joue ce rôle essentiel : diffuser sa propre marque, pour se faire connaître et augmenter sa valeur économique, cette fois sur le marché du travail. @Louisa_A confie :

« Mon inscription sur Twitter en mai 2010, intriguée par tout le bien que @Laimelecinema m’en disait, a été très bénéfique pour ma carrière. Nouveau boulot après des années de galère »

Pour @lisadol :

« Professionnellement aussi évidemment, je me rends bien compte que mon nom circule plus… mais je ne suis pas encore sûre que cela me servira un jour. »

©mommamia via Flick'r

©mommamia via Flick'r

BUTINAGE SOCIAL : ADAPTATION ECONOMIQUE ?

Au delà du réseautage et de l’intérêt professionnel plus ou moins direct, Twitter, par son ouverture est aussi un outil qui permet d’accéder à la diversité humaine. Même si cette diversité est relative : elle concerne une population assez homogène de CSP+, urbains, ultra-instruits…

Les conversations et discussions sont courtes et forcément limitées par le format, mais elles sont potentiellement nombreuses. Cela reste une extension de son champ social, même si cela se fait au détriment de l’intensité.

@Louisa_A : « Twitter permet justement d’ouvrir le champ des possibles, on ne se retrouve pas qu’entre amis, en famille, entre anciens du collège ou du lycée. On peut parler à tout le monde, de Denis Brogniart à un rédac chef d’un magazine connu en passant par un homme politique et ils nous répondent !  »

@EdshelDee : « Sur Twitter j’apprécie la diversité et de l’éclectisme des discussions que j’ai pu avoir. C’est le “Café du Commerce” mondial ; on peut y parler du temps qu’il fait, de nos week-ends, de nos soirées, autant que des “ambivalences” de Martin Heidegger sous le IIIe Reich ou de la position russe sur la Syrie

La culture Twitter reflète une tendance de fond : la polyvalence au détriment de la spécialisation, le picorage d’informations au détriment de l’approfondissement. On connaît un peu des tas de gens, on en sait un peu sur plein de choses, on ne maîtrise rien vraiment, mais on n’est largué sur rien non plus.

Ceci est une adaptation à notre environnement économique de plus en plus mouvant. Pour survivre sur le plan professionnel, il faut être capable de nous adapter. La polyvalence informationnelle renforce notre adaptabilité professionnelle. Je soupçonne que, de la même façon, le butinage communicationnel favorise notre sociabilité en entreprise, donc notre efficacité économique.

UN BESOIN NARCISSIQUE, UN DÉFI CRÉATIF

Twitter est élitiste par nature, en raison de sa difficulté d’accès, son jargon, son austérité, son exigence d’assiduité. Ce club VIP flatte les égos de ceux qui y sont admis et influents. Nouvel outil de distinction bourdieusienne, toujours pas détrôné malgré les tentatives (Quora, Diaspora…)

Il permet aux jouteurs, poètes, experts du calembour d’exprimer leurs talents, pour se mettre en valeur et gagner des points sociaux, mais surtout pour se faire plaisir et satisfaire leur vanité. Le salon d’éloquence est devenu mondial, un bon tweet peut séduire un public immense, à la vitesse électrique.

La réaction de #Armstrong « Je suis hyper déchu »

— Jean Saurien (@schloren) Août 24, 2012

On va bientôt apprendre qu’il n’a pas marché sur la lune et qu’il n’a jamais joué de la trompette #Armstrong

— Malaparte (@vince75001) Août 24, 2012

Mais Twitter offre aussi aux créatifs de tout poil un espace d’expression et d’exploration ouvert, drôle, impertinent, non politiquement correct. La contrainte du format devenant un défi créatif fortement incitatif. Ce que résume @Vincnet_B ci dessous :

« Twitter propose une expérience linguistique permettant davantage de jouer avec la fonction poétique de la langue, l’articulation du nombre restreint de signes au signifiant a un petit côté jubilatoire, il faut bien le reconnaître »

Twitter, un lieu où s’expriment les blagues les plus potaches, cyniques, sarcastiques et de mauvais goût parfois et qui subit, comme dans la vraie vie, les assauts des gardiens de l’ordre et de la bienséance.

Tant que ces normalisateurs resteront minoritaires, Twitter restera le lieu d’expression des créatifs. Pas toujours drôles, mais représentatifs d’une distance salutaire contre le politiquement correct, le socialement acceptable, l’aseptisé. L’ennui, en somme.

Cyrille Frank aka cyceron sur Twitter ou sur Facebook

Intégralité de la petite enquête réalisée via Twitter du 17 au 25 août 2012. Merci à tous !

Crédits photo (par ordre d’apparition)  : bu7amd , visitfinland, mommamia via Flick’r

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