Lex Google : la presse a-t-elle encore besoin de papa-Etat ?

Sous le péage, la plage ©emmanuelfrezzotti sur Flickr.com

Les syndicats de la presse quotidienne nationale et magazine (SPQN et SEPM) veulent taxer Google. Regroupés au sein de l’association Presse d’information politique et générale (IPG), ils promeuvent l’idée d’une redevance dont Google devrait s’acquitter pour pouvoir référencer leurs articles. 

Ces éditeurs de presse militent pour la mise en place d’un «droit voisin», en cas d’utilisation même indirecte de leurs travaux. Ils estiment que le moteur capte l’essentiel de la valeur qu’ils créent et souhaitent donc une plus grande part du gâteau.

ERRATUM : Le geste (groupement des éditeurs de services en ligne), bien qu’il soit favorable à un meilleur partage de la valeur, lui, ne s’associe pas à cette proposition de taxe.

Les éditeurs parlent bien de Google News ET Google. Le premier est l’agrégateur de news qui référence un certain nombre de sites d’actualité. Lorsque vous faites une recherche par mots clés, le moteur vous propose parmi les premiers résultats, des liens vers ces articles, provenant de cette rubrique spécifique Google News.

 

GOOGLE, GRAND SPOLIATEUR DE LA PRESSE, COMMENT ÇA ?

Les éditeurs de presse constatent qu’ils ne touchent que des miettes publicitaires, et parlent d’une « captation de valeur » indue, de la part du moteur de recherches. Bien que les éditeurs ne détaillent pas ce point dans leur proposition de taxe, voici comment expliquer leur propos :

– D’abord beaucoup de lecteurs se contentent de lire les titres et chapôs des articles, sur Google News, sans cliquer sur les liens. Ils sont donc désavantagés par rapport à la page d’accueil elle-même.

– Ensuite, grâce à sa position dominante dans la recherche web, Google apporte un très fort trafic à la page d’accueil de Google News. Une audience qu’il monétiserait beaucoup mieux que chacun des sites référencés, par effet de seuil. Il y a une prime aux plus gros en matière d’investissement publicitaire. (en réalité Google News n’attire que 3,6 M de visiteurs uniques par mois et ne se situe qu’à la 17e place du classement des sites en termes d’audience).

– Mais surtout, Google capte une grande valeur sur les données qu’il collecte des utilisateurs, lesquels cliquent sur les liens de contenus. Ceci lui permet d’affiner son algorithme, de diffuser de la publicité contextuelle performante (Adwords) sur laquelle il gagne beaucoup d’argent (plus d’un milliard d’euros par an). La presse aimerait bien se rémunérer un peu là dessus. Merci à Emmanuel Torregano et Johann Hufnagel d’avoir éclairé ma lanterne sur ce point clé.

– Enfin, Google News, en tant qu’offre de service additionnelle, sert aussi l’attractivité de Google lui-même qui assoit ainsi sa domination incontestable (près de 40 millions de visiteurs uniques en France).

 UN BRAS DE FER, SOUS LA PROTECTION DE PAPA HOLLANDE

Les éditeurs s’inspirent de la presse allemande qui est parvenue en septembre 2012 à voter un projet de loi pour la mise en place d’un droit voisin d’auteur, s’agissant du référencement des contenus de presse sur Internet.

De son côté, Google menace de sortir tout simplement les sites d’info de son index et pas seulement de Google News. Ce qu’il avait déjà fait dans son affrontement avec la presse belge l’an dernier. Et qui avait bien vite ramené tout le monde à la table des négociations…

Le 30 octobre, François Hollande en personne a reçu Eric Schmidt, le patron de Google pour l’inciter à se montrer conciliant envers la presse.

Résultat : Hollande a renvoyé les enfants à la table des négos et menacé Google d’une loi en cas d’échec. Il a souhaité lundi que des « négociations puissent s’engager rapidement » entre Google et les éditeurs de presse. « Si nécessaire, une loi pourrait intervenir sur cette question ».

L’EVASION FISCALE DE GOOGLE, ARME DE NÉGOCIATION

Dans le même temps, on apprenait que le fisc réclame un milliard d’euros à Google, pour tous les bénéfices réalisés en France, qu’il a patiemment déclarés en Irlande ou dans les Bermudes.

La simultanéité de ces deux infos fait dire aux mauvaises langues qu’il s’agit d’une manoeuvre du gouvernement pour faire pression sur Google dans cette affaire. Un troc, qui, s’il devait se confirmer, ne serait pas à l’avantage de l’Etat et de ses administrés, c’est à dire, nous les contribuables. Abandonner un milliard de recettes fiscales pour aider la presse, c’est quand même cher payé.

D’autant que le rapport de Michel Françaix (pdf), député PS a révélé récemment que la presse qui touche déjà plus d’un milliard d’aides diverses, employait très mal cette aide.

TAXE SUR LES LIENS,  ATTENTION DANGER…

Se requinquer sur le requin, c’est risqué ©rling sur Flickr.com

On peut discuter de la nécessité de renégocier mieux le référencement des articles par Google. Il faut trouver un moyen de financer l’information et de payer concrètement les salaires des journalistes, sinon le système s’effondre. En revanche la méthode choisie n’est pas la bonne, car cette taxe présente de nombreux risques.

  • Elle revient à taxer les liens hypertextes, ce qui me semble un précédent inquiétant. Le succès d’Internet repose entièrement sur le libre lien. Tout ce qui peut l’entraver me semble néfaste pour l’économie du secteur. Par ailleurs, n’oublions pas qu’il est toujours possible pour n’importe quel site de ne pas être référencé par Google. il suffit d’utiliser la balise « no follow » du robot.txt.

 

  • Elle traduit l’hypocrisie des éditeurs de presse qui se plaignent d’un côté qu’on leur pille leur contenu et font tout pour être référencé dans Google News. Samuel Laurent faisait remarquer fort opportunément que les articles des Echos par ex. étaient en paywall, mais accessibles par flux RSS, afin d’être référencé par Google, histoire de rapporter un peu de revenu publicitaire.

 

  • Elle rajoute encore une surcouche législative qui vient compliquer l’exploitation des contenus et bloque la création de valeur. Cela me rappelle la recommandation d’Olivier Schrameck, membre du comité pour la rénovation et de déontologie de la vie publique. Ce dernier veut faire payer les données publiques, ni plus ni moins. Et donc en finir avec l’open-data.

 

  • Le cinéma pâtit de la difficulté d’adapter des oeuvres sous d’autres formats, en raison des nombreux ayant-droits (scénariste, réalisateur, acteurs…) qu’il faut rémunérer (droit patrimonial) ou dont il faut tout simplement obtenir l’accord pour lancer le moindre projet (droit moral d’auteur). Un handicap considérable du cinéma français, qu’on voudrait reproduire pour le web ?

 

  • Une dépendance encore plus forte des sites d’information vis à vis de Google qui deviendrait le financier principal de la presse, ce qui est très dangereux en termes d’indépendance éditoriale. Ils se plaignent de subir la loi de Google news et voudraient être encore plus liés au moteur sur le plan financier ?

 

La presse veut une plus grosse part du gâteau (ce qui n’est pas forcément injuste d’ailleurs) et appelle papa Hollande à la rescousse, car elle est incapable de s’unir face à Google. Pas plus qu’elle n’a été capable de créer un portail commun qui puisse servir d’alternative au puissant moteur. Le recours à l’Etat et à l’aide publique un peu trop fréquents  ne favorisent pas la culture de l’innovation, ni toujours l’intérêt du lecteur.

 

Retrouvez nos échanges sur cette question avec Denis Verloes, Thierry weber et Lila Meghraoua sur TV5 Monde (à 31:45s) :

 

Cyrille Frank

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