Journalisme sportif en télévision : les 10 commandements

Les 10 commandements du journaliste télé sportif

Et toi, tu les connais tes tables ? ©Léo Reynolds en CC via Flickr.com

Etre journaliste sportif en télévision requiert des compétences linguistiques poussées et une culture générale très vaste. Voici les 10 règles les plus importantes.

1- Utilise un maximum d’anglicismes

C’est comme les chansons des Beatles : comme on comprend rien, ça sonne plus classe. Domination culturelle volontairement acceptée, violence symbolique dirait Bourdieu.

“Le coach” : entraîneur. Bah oui, la langue française, c’est mieux que les applis Apple : il y a un mot pour ça.

“Hat trick” : en français, “coup du chapeau”, soit trois buts réalisés par un même joueur au cours de la même partie. Et quand y’en a pas, on peut crier “Pas d’triiiiick” ? #memepashonte

“Supersub” : remplaçant de luxe. On entre ici sur les terres du grand jargon jargoneux pour footeux exigeant. De quoi fiche le seum’, méchant.

2- Cite obligatoirement le surnom du stade, sans jamais mentionner le nom de la ville/club dont tu parles.

Il est important que le footeux comprenne qu’il parle avec quelqu’un de son niveau, qui maîtrise les subtilités puissantes de ce lexique d’entre-soi. Pour les autres, c’est comme les hashtags sur Twitter : “circulez, y’a rien à voir”

“Le Chaudron” : stade Geoffroy-Guichard de Saint-Etienne. Un lieu décidément magique.

“La Beaujeoire” : stade nantais. Utilisation proscrite avec l’expression “il ferait beau voir”. Et a fortiori, en mentionnant la philosophe-féministe, d’ailleurs peu réputée pour affectionner la science footbalistique.

“Camp Nou” : stade du FC Barcelone. Prononcer “Campe Nou” au risque de passer pour le dernier des ploucs, voire pour un usurpateur de complicité. Et puis, “quand nous”, on n’y calte rien.

3- N’emploie jamais directement le nom d’une équipe

Ce serait manquer de finesse. Tu tâcheras d’user au maximum des surnoms colorés des équipes, clins d’oeil aux “afficionados”. C’est une astuce facile qui te permet d’endosser immédiatement “la chasuble” d’expert, même si tu n’y connais pouic. A vaincre sans mes rites, on triomphe sans boire.

“Les Canaris”, ne désignent pas que le volatile bruyant et néanmoins sympathique, mais aussi l’équipe de football nantaise, eu égard à la couleur jaune de leur maillot.

“Les Merengues”, ne sont pas les adaptes d’une danse latino-américaine déhanchée mais les stars du Real Madrid, là encore en raison de la couleur meringue de leur maillot blanc.

“La Celeste” n’est pas le nom d’une secte bi-millénariste, mais le nom de l’équipe nationale de football d’Uruguay, de couleur azuréenne = bleu ciel. Prononcer “célésté”, c’est plus léger.

4- N’oublie pas de ponctuer tes commentaires d’images historiques qui témoignent de ta proverbiale culture générale

« Une victoire à la Pyrrhus » : le roi Pirrhus, d’Epire, remporte en 279 avant JC une victoire contre les Romains, mais au prix de pertes humaines considérables. Sur le papier, c’est pas Pyrrhus qui perdit, mais il n’en fut pas pépère pour autant.

“Colosse aux pieds d’argile” vient du prophète biblique Daniel qui prédit l’effondrement du royaume de Babylone à Nabuchodonosor II. Histoire, religion… ils sont cultivés ces commentateurs sportifs, y’a pas à dire !

“Passé par les Fourches caudines” : Vient de la bataille des Fourches Caudines en 327 avant JC, où l’armée romaine fut contrainte de passer sous le joug symbolique des Samnites. Les Fourches caudines désignent initialement un étroit passage entre deux montagnes près de Bénévent en Italie. “Passer par les fourches caudines” du tirage au sort, d’une rencontre sportive décisive… la notion d’humiliation s’est perdue dans l’affaire, mais, l’expression ne manque pas de piquant.

“Franchir le Rubicon” : Plus connu, et de ce fait moins impressionnant. En 49 av. JC, César franchit avec son armée ce cours d’eau qui séparait Rome de la Gaule cisalpine, sur les traces de son ennemi Pompée. Il prend un risque considérable en violant ainsi la loi sénatoriale. En gros, cela signifie : se décider et se jeter dans l’inconnu, non sans quelque risque. Cela peut aussi – et plus prosaïquement- signifier enjamber un camarade de fin de soirée, particulièrement aviné.

5- Use au maximum de maximes et dictons, surtout si elles adoptent un ton définitif

“La nature a horreur du vide”. Aphorisme d’Aristote qui reprend les bases de l’atomisme de Démocrite. De la philosophie maintenant ? Ils sont prodigieux ces journalistes télé.

“L’Histoire bégaie” : expression puissante qui proviendrait de Karl Marx lequel aurait affirmé “ l’Histoire ne se répète pas, elle bégaie”. A utiliser chaque fois qu’un épisode sportif se répète. Comme quoi, on peut aimer le ballon rond et se passionner pour la philosophie politique. Haro sur les étiquettes et les enfermements sociaux !

“Rien ne se crée, tout se transforme” : formule archi-connue attribuée à Lavoisier, chimiste français du 18e s, même si on ne se rappelle pas toujours que c’était lui.

Plus synthétique que la phrase d’Anaxagore 23 siècles plus tôt : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau »

Des rudiments de culture scientifique en sus ? Là, on boit du petit lait, on déguste le nectar et l’ambroisie…

6- Sois proche des gens, et même familier

Cela témoignera de ta capacité d’empathie avec ce public, qui, pour populaire qu’il soit, n’en reste pas moins attachant.

“Le taulier’ = le capitaine, le chef, ou plus généralement celui qui “tient la baraque”. Désigne originellement le propriétaire d’un hôtel ou restaurant, mais aussi celui d’une maison de prostitution. Donc, à chaque fois qu’un commentateur sportif l’utilise, il insulte le joueur de maquereau et ses co-équipiers de prostitués. Ce n’est vraiment pas très sympa. Pourtant ils sont des bons bougres

“Les cadres” de l’équipe. Les joueurs les plus expérimentés de l’équipe. Les vieux joueurs, qui entretiennent une passion curieuse pour les bus. Ils sont les seuls à pouvoir en occuper les meilleures places et peuvent décider de ne pas en sortir, surtout si le monde entier a les yeux braqués sur eux.

Voici un vocable que notre société tertiarisée peut immédiatement assimiler, c’est bon pour la proximité, ça mon ptit !

7- Sois visuel coco, on doit littéralement voir tes paroles !

« Le compteur de médailles reste bloqué”. La France n’a pas gagné de nouvelle médaille, la “mécanique est donc enrayée”. A utiliser de préférence quand la France joue contre les Suisses, ce qui permet d’enrichir le poncif d’un joli stéréotype.

“Il s’est fait découper” : un joueur a subi un mauvais geste. Quelle belle image hyperbolique évoquant une atteinte franche à son intégrité physique. Cela montre bien combien les deux équipes sont “à couteaux tirés”.

« C’est la goutte qui fait déborder le vase ». A n’user qu’en dernier recours, en cas de manque d’inspiration manifeste, tant l’expression est galvaudée. On peut à la rigueur user d’une forme tronquée : “c’est la goutte d’eau” qui permet de s’appuyer sur le lien connotatif avec le lecteur, appelé à reconstruire le reste de l’expression.

8- Tutoie les sportifs dès que possible

Appelle-les par leur prénom pour montrer combien tu es proche de tes sources et de l’information. Et que tu as tes entrées dans ce monde si envié. “Moi, je tutoie tes idoles, mouhaaaaiiiss.”

9- N’hésite jamais à faire parler ta fibre poétique

Ainsi, une petite métonymie et personnification ajoutent une belle dimension littéraire et fantastique. Zola en serait baba.

“Le cuir a fait vibrer les filets” : le ballon (de cuir, autrefois) est entré dans l’embut.

“Le ballon a pris le chemin des filets” : une balle douée de raison, mieux que Robert Merle.

10- Prend les choses avec humour, en toute occasion

Et oui, car le journaliste sportif n’a pas le monopole du poncif, loin s’en faut et je mentirai si je n’avouais y avoir succombé plus d’une fois, sans m’en rendre compte. Et Zeus sait que j’aurais du revoir ma copie plus d’une fois, et conserver la vertueuse humilité journalistique en ligne de mire.

PS : si vous repérez d’autres poncifs sportifs (PS), n’hésitez pas à me les signaler en commentaire, je suis preneur ! C’est à vous :

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Erwan Hirel : j’aime assez « réalisation » au lieu de but, l’abnégation, le manque de réalisme…

Julien Lecomte : En Belgique, le stade de Sclessin => L’Enfer de Sclessin ou aussi le Chaudron :-). Par contre peut-être moins de culture générale. Et plus d’expressions idiomatiques genre « prendre ses responsabilités » = « marquer » + voc. métaphorique guerre/cul (« conclure », etc). « Culture générale » plus liée au foot lui-même je dirais… Ou alors des anecdotes, même si envolées lyriques existent aussi 😉

 

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC : Léo Reynolds via Flickr.com

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