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Financement de l’info : le salut viendra du divertissement

 

©neoporcupine – Creative Commons sur Flickr.com

Un article du Nieman Journalism Lab raconte comment le site d’actu Upworthy n’hésite pas à tester 25 titres différents pour bien vendre les informations citoyennes. Et à choisir au final un titre très accrocheur avec les bons mots clés : “Mais que font Selena Gomez et Justin Bieber à la chambre des députés ?”. Une réflexion qui fait écho à ce billet de 2010 dans lequel je recommandais aux journalistes de “packager l’information à la sauce plaisir”.

Un excellent billet de Jean-Christophe Féraud évoquant les usines de production de l’information que sont devenues AOL et Yahoo,  m’a conduit à réfléchir à la récurrente question du financement de l’information de demain.

Jean-Christophe constate qu’avec les plateformes de création de contenus ‘Seed’, ‘Demand media’ ou ‘Associated Content’, qui fonctionnent sur la popularité des sujets (par analyse des mots-clés en amont), se profile un dangereuse paupérisation intrinsèque du journalisme.

Qui ira encore financer un reportage sur la censure en Chine ou en Iran, sachant que ces papiers, par essence, n’intéressent qu’une minorité de lecteurs et sont donc “génétiquement” non rentables ?

Phénomène familier qui a déjà touché la télévision et qui explique la ligne éditoriale franchouillarde, cocardière et limite poujadiste du journal de 13h de TF1, pour ne citer que le plus emblématique.

Je suis bien obligé de reconnaître qu’il a raison de s’inquiéter, car avec des systèmes de rentabilité aussi mathématiques, je vois mal comment les journalistes peuvent réussir à tirer le lecteur vers le haut, en lui proposant des sujets et des points de vues parfois différents de son univers d’origine ou de son avis préalable.

VERS UN APPAUVRISSEMENT DE L’INFORMATION ?

En travaillant sur le principe des mots clés, on retombe dans ce travers du web qui est celui de la caisse de résonance ou de la tautologie communicative. On ne parle que ce dont on parle déjà, dans une spirale Eisherienne. Appauvrissement de l’horizon informatif, affaiblissement de la diversité, renforcement des inégalités culturelles.

Renforcement des inégalités culturelles, car bien sûr, seuls les plus éduqués, et donc statistiquement les plus favorisés socialement, pourront aller chercher d’eux-mêmes les compléments (devenus payants) à ces informations à bas coût.

USINES A CONTENUS, UN DANGER A NUANCER

Toutefois, si ce modèle production automatisé fait peur, dans la mesure où il est embrassé à grande échelle par les portails géants américains, je ne pense pas qu’il puisse répondre à tous les besoins d’information.

Lorsqu’on s’intéresse aux articles produits par les usines à contenus, on constate qu’il s’agit beaucoup de sujets pratiques ou d’agrégation d’informations trouvées sur le web. Comment préparer un bonne vodka, comment décrocher un job… ou les dernières frasques de telle personnalité people…

Pas de fabrication à la chaîne de reportage sur le terrain de la prise d’otage, du coup d’Etat en Thaïlande etc. Rien qui nécessite des moyens si énormes qu’ils interdisent la rentabilité de leur fabrication.

Or, je doute que les citoyens, y compris de la classe moyenne ou populaire, soient enclins à renoncer à ce type d’information, à cette fenêtre sur le monde qui leur est devenue nécessaire.

La vraie question est donc celle du moyen de renouveler le financement de ce type d’info.

LE SALUT VIENDRA DU DIVERTISSEMENT

Je crois que nous avons déjà plus ou moins la réponse à cette question… c’est le divertissement qui financera l’info “sérieuse”, “citoyenne” ou disons simplement l’info non-rentable.

Personne ou presque n’a jamais son journal que pour l’actualité. Ce qui justifie le prix du journal, c’est l’actualité facteur de lien social, mais aussi l’ensemble des services et notamment de divertissement, sans oublier les infos pratiques qui assurent un “mieux vivre” : météo, mots croisés, turf, cartoon…

Le Huffington Post le prouve, c’est grâce au people et au sexy qu’il engrange le gros de son audience (cf excellent billet de Cédric Motte). C’est aussi le positionnement du Post ou de Guy Birenbaum qui constatait l’autre jour que ses billets stars avaient des mots clés people ou sexy dans les titres.

En télévision sur le service public, les audiences cartons des jeux financent les productions plus “culturelles”.

Et cette équation est vraie pour quasiment tous les journaux, c’est ce qu’on appelle tout simplement une ligne éditoriale, mélange subtil de contenus racoleurs (pour l’audience et la satisfaction plus ou moins malsaine du lecteur, dont je fais partie), d’infos pratiques, d’actus people, mais aussi d’analyses et points de vues contradictoires, d’enquêtes, de reportages plus ou moins sérieux et accessibles.

C’est d’ailleurs là qu’intervient le principal talent du journaliste : rendre digeste, accessible voire agréable, tout en apportant un service : du sens, du divertissement, une info pratique…

PACKAGER L’INFORMATION A LA SAUCE PLAISIR

Ce qui a probablement changé, c’est ce que les marketeux appellent le “mix-produit”. Ce ratio entre divertissement et information qui tourne à l’avantage du premier.

Il me semble que notre société évolue vers davantage de besoin de divertissement et de plaisir en général, ce qui explique aussi le succès de “l’info-tainment” à la Canal+.

Ce n’est pas tant que les individus se désintéressent du sens, mais il faut le leur packager différemment, sans effort ou sans “prise de tête”, et si possible avec une sauce plaisir.

Alchimie compliquée que réussit parfois le petit journal People, lorsqu’il se moque des incohérences des politiques, des mensonges et manipulations sur un mode comique et décalé. Certaines séquences qui rappellent l’excellent ASI,  en plus fun (et moins profond).

Un travail que nous tâchons tous les jours de réaliser chez quoi.info : emballer le bon contenu sous une forme attrayante, comme avec ce sujet difficile sur la théorie des genres, vendu via un titre plus accrocheur et néanmoins non-survendu : les filles aiment-elles la poupée à la naissance ? Ou encore alterner les sujets sérieux et articles plus légers comme celui-ci


IMITER APPLE : SOIGNER LA FORME POUR VENDRE LE FOND

De la même façon qu’Apple a réussi à convertir les consommateurs grâce à ses design et ergonomies simples et ludiques, je pense que l’information doit évoluer vers un emballage plus attrayant qui tient compte de cette évolution sociologique, sans trahir ses missions essentielles.

Il faudra probablement aussi diversifier son offre pour séduire des publics différents et financer le déficit de l’un (le sourcing, l’enquête) par les excédents de l’autre (l’agrégation, le fait divers, le people). C’est je crois, ce qu’a tenté de faire Le Post, mais de façon déséquilibrée, ce qui a fait fuir les annonceurs.

Enfin naturellement, il apparaît essentiel d’aller chercher tous ses publics là où ils sont : réseaux sociaux, tablettes, mobiles, journaux papiers (et oui il y en aura encore pour longtemps) et demain peut-être les terminaux multimedia fusionnant TV, Internet, visio-téléphones et que sais-je encore…

Il ne suffira pas d’exploiter un nouveau canal de diffusion, qu’il s’agisse de Facebook ou de l’Ipad. Il faudra aussi changer les pratiques journalistiques, les mode de narration, voire de scénarisation. A ce jeu, certains ont plus d’avance que d’autres, si vous voyez ce que je veux dire…

Cyrille Frank 

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9 réponses

  1. […] originellement publié sur Mediaculture, sous le titre “Financement de l’info: le salut viendra du […]

  2. Bonjour et content de découvrir votre blog.

    Votre réflexion est intéressante, mais comment on fait ? ;-) Le financement de la presse était déjà un mix, à la fois de ressources (vente au numéro, abonnements, publicité, petites annonces, subventions) et de contenus agrégeant des publics différents (information générale, information de service, divertissement). Comment reconstituer en ligne un tel modèle, quand l’accès à l’information ne se fait majoritairement plus à travers l’achat d’un “paquet” (le journal), mais dans la consommation à l’unité (l’article) ?

    On voit bien que la consommation à l’unité favorise les contenus les moins chers à produire (actu people, polémique, canon à dépêches) sur les plus chers (Prison Valley). Une péréquation était tenable avec le journal, car la diversité des contenus agrégés formait un tout. L’information générale n’a jamais été rentable, en elle-même, dans ce système, mais elle contribuait grandement à établir l’image du tout (en définissant une ligne éditoriale permettant une appropriation par le lecteur, en contribuant à établir la crédibilité globale du contenu proposé).

    Cette péréquation n’est pas reproductible avec une consommation éclatée de l’information. D’ailleurs, c’est Arte qui co-produit Prison Valley, et pas Lepost. On ne voit pas vraiment ce que Prison Valley apporterait à Lepost (ça ne semble pas vraiment être le type de contenus qui intéresse ses lecteurs) et on voit bien ce qu’il en coûterait à l’image d’Arte si elle faisait du Lepost…

    Le seul qui semble trouver le chemin d’une telle sorte de péréquation, c’est le Figaro, mais il ne le fait pas du tout au niveau des contenus. Le groupe Le Figaro rachète, à côté de son activité éditoriale, des sites de services qui n’ont rien à voir avec l’information, mais qui sont rentables et élargissent la force de frappe publicitaire de l’ensemble. Ça ressemble bien plus à des situation comme celle du Nouvel Observateur adossé à une entreprise de fabrication de wc mobiles (SFA), à ces quotidiens régionaux qui possèdent des réseaux d’agence de voyage, ou au Washington Post, dont une grosse partie de l’activité vient d’une entreprise de formation.

    Ça revient à dire que l’information ne peut pas se financer elle-même, et que n’importe quoi peut la financer, du moment que ce n’est pas de l’information. Alors en effet, pourquoi pas du divertissement… ou des wc mobiles…

  3. @narvic merci de l’accueil !

    Et oui encore un fokon yaka ;-) Bien évidemment plus facile à dire qu’à faire. Une économie se déstructure beaucoup plus vite qu’elle ne se recrée.

    Oui tu as raison, l’éclatement des modes de consommation de l’info et des services est bien le problème mais ce n’est pas une fatalité non plus. L’idée est de créer de nouveaux services qui justifient ce fameux prix. Mais de créer des services en adéquation avec la marque et pas aux antipodes (prison valley est effectivement bien trop loin du Post).

    Pour Rue89, c’est la valeur sociale : le club de riverains à qui ont laisse l’opportunité de s’exprimer dans les colonnes, qui a un droit de regard et d’intervention sur l’info… Motivation qui fidélise mais ne justifie sans doute pas un prix de vente, d’où le modèle toujours gratuit et la diversification nécessaire de Rue89.

    Pour Le Figaro c’est un club privé qui bénéficie selon les formules d’abonnement de confidentiels, d’un agenda des sorties etc.

    Pour Mediapart, ce sont des infos et enquêtes exclusives, une communauté là aussi choyée et valorisée (mais malheureusement enfermée au sein d’une citadelle de riches)

    Il y a beaucoup de services à inventer qui devront être en cohérence avec le titre.

    Pour le Post par exemple, cela pourrait être la compilation et mise en forme des plus gros buzz ou scandales de la semaine people envoyés sous format dvd, fichier Flash ou que sais-je… Ou pourquoi pas la co-production d’une série “people” décalée livrée avec l’abonnement, ou encore un service d’alerte sms/mail/twitter/rss des derniers potins… Après les formules de paiement devront être adaptés, mais il y a là des services qui répondent à un besoin.

    Pour les sites d’info plus sérieux, je crois beaucoup au jeu : d’où les excellents quiz de l’info du Figaro qui sont légitimes, les documentaires interactifs fonctionneront aussi, s’ils sont plus grand public dans les thèmes (ex : une enquête interactive sur “où sont passés mes impôts?”).

    On pourrait imaginer une sorte de farmville ou Sim city politique qui s’appuierait sur de vrais mécanismes, un brin ironiques et fondés sur l’actu réelle : comment gérer l’ascension de son candidat via les réseaux internes, en ménageant la presse, en étant un brin démagogue, en manipulant les chiffres des instituts de sondage etc. Il y aurait une pédagogie utile, du sens mais dans le ludique. Et le Figaro ou le Monde seraient légitimes pour cela.

    Je suis hélas d’accord avec l’idée que l’information seule ne se financera pas. Elle doit répondre dans son ensemble à un mieux vivre : info citoyenne mais aussi pratique, concrète et ludique…

    Il y a certes lde nouveaux modes de financement à inventer type fondations, mécénat, associations citoyennes mais cela ne favorisera pas l’indépendance de la presse et cela ne résoudra pas le problème de l’éloignement des médias vis à vis de la société. Car cette adaptation, cette sauce “plaisir” est pour moi une nécessité si l’on veut garder une cohésion sociale. Elle est un devoir pour continuer à élever tous les publics, sans mépris mais sans démagogie aussi :)

  4. […] Emballer le sens avec de la sauce plaisir, voilà mon pari à moi. Les lecteurs populaires ne viendront pas tout seuls, il va falloir les chercher. Il ne s’agit pas d’accuser les nouveaux médias qui s’attachent à faire leur travail le mieux possible. Le premier facteur de l’inégalité  culturelle qui se creuse reste le pouvoir politique à travers.  Mon message consiste juste à les inviter peut-être à tendre davantage l’oreille et la main en direction de ces nouveaux publics qui s’éloignent d’eux, sans comprendre qu’ils passent à côté d’une grande richesse. A faire peut-être un peu de compromis, sans dénaturer ni galvauder leur travail pour vulgariser. […]

  5. […] plus accessible, plus attrayante, en expliquant aussi en quoi elle concerne le lecteur. C’est un effort sur les formats qu’a très bien réalisé le Courrier international dès l’origine et explique  son […]

  6. […] le premier à réclamer une adaptation de la forme pour mieux servir le fond, ce que je nomme le packaging de l’info sérieuse à la « sauce plaisir ». Je réclame aussi une meilleure connaissance de nos lecteurs notamment via le marketing […]

  7. […] ne peut pas les intéresser à des sujets sérieux, mais ça signifie qu’il faut désormais ruser et emballer le fond avec une forme plus décalée, plus drôle, plus impertinente. Un bon exemple ? Le remarquable travail de Klaire, ou encore du […]

  8. […] ne peut pas les intéresser à des sujets sérieux, mais ça signifie qu’il faut désormais ruser et emballer le fond avec une forme plus décalée, plus drôle, plus impertinente. Un bon exemple ? Le remarquable travail de Klaire, ou encore […]

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