La qualité des contenus ne suffira pas à sauver la presse

 

La qualité ne suffira pas à sauver la presse ©zarkodrincic vis Flickr.com

La qualité ne suffira pas à sauver la presse ©zarkodrincic vis Flickr.com

Du 5 au 7 novembre 2013 se sont tenues à Metz les 7e Assises du journalisme autour du thème « réinventons le journalisme ». Une formulation qui laisse entendre que les contenus proposés ne sont plus adaptés à la demande des lecteurs, ce qui n’est qu’un aspect du problème et sans doute pas le principal.

Pour Edwy Plenel, créateur de Médiapart et Patrick de Saint Exupéry, qui a lancé le magazine XXI, il ne s’agit pas tant de réinventer le journalisme que de revenir à ses sources. L’investigation, le reportage au long cours, la profondeur… Autant de gages de qualité selon eux, seuls susceptibles de convaincre des acheteurs.

Car c’est aussi l’un des messages forts d’Edwy Plenel depuis longtemps : le bon journalisme ne peut être gratuit, car il coûte cher à produire. Par ailleurs, rien n’est jamais gratuit et comme dirait l’autre : « si le produit est gratuit, c’est que le produit, c’est vous ». De fait, le modèle fremium en matière d’actualité sur le web s’est brisé sur la redondance de l’information, sur la concurrence de l’offre et la chute consécutive des tarifs publicitaires.

Les deux figures du journalisme à l’ancienne, forts de leurs résultats probants, invitent donc triomphalement l’ensemble de la presse à les imiter et à reprendre leurs méthodes : une presse citoyenne exigeante, sérieuse (et chère).

DES RADEAUX ELITISTES ET DEJA OCCUPES

Des radeaux déjà occupés !

Edwy Plenel et Patrick de Saint-Exupéry à la presse: « mais rejoignez-nous, enfin, ne soyez pas idiots ! »

En réalité, les éditeurs de Médiapart et XXI occupent déjà les niches éditoriales qu’ils ont créées (avec courage et ténacité, et c’est tout à leur honneur). Mais il ne faut pas se leurrer : leur modèle ne peut s’appliquer à l’ensemble de la presse. Le public instruit, curieux, de catégorie supérieure commence à se faire rare pour ce genre d’offre et les premiers arrivés sont généralement les mieux servis. On ne va pas multiplier les avatars, comme autrefois les news magazines qui se concurrencent tellement, qu’ils en surenchérissent aujourd’hui en couvertures et sujets racoleurs.

C’est par ailleurs une vision élitiste qui fait fi d’une partie de la population en décrochage vis à vis de l’information. Ceux qui lisent Médiapart ou XXI sont aussi les mieux informés en général. On les retrouve parmi les lecteurs du Monde, de Télérama, de Courrier International, de Géo ou des news magazines. Ils n’appartiennent pas aux 71% de Français qui s’informent en matière politique majoritairement, voire exclusivement via la télévision.

Je ne suis pas sûr que cette sorte de journalisme « citoyen », très politisé ou très culturel intéresse vraiment les classes populaires ou le jeune public de classe moyenne. Pas parce qu’ils sont idiots bien entendu, ni moins curieux, mais parce qu’il faut des connaissances préalables, du bagage culturel important pour comprendre ce qu’on nous raconte.

Comment saisir quelque chose à l’évasion fiscale sans un minimum de rudiments en économie ? Comment simplement s’intéresser à ce sujet technique aux sommes si énormes qu’elles ne nous parlent absolument pas (entre 13 et 19 000 milliards d’euros) ? Comment comprendre le rôle des banques et des gouvernements en la matière sans lire ce rapport complexe du Sénat ? Et pourtant ce sujet est prioritaire pour résoudre le problème du financement public de nos économies et tellement plus important dans le fond, que l’affaire Léonarda.

RENOUVELER LA FORME POUR DEMOCRATISER L’ACCES A L’INFO

La grande majorité des jeunes lecteurs d’information veulent davantage de LOL, de plaisir, de sujets légers à partager pour se socialiser. D’où le succès des Buzzfeed, Huffington Post et autres Norman sur Youtube.

Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas les intéresser à des sujets sérieux, mais ça signifie qu’il faut désormais ruser et emballer le fond avec une forme plus décalée, plus drôle, plus impertinente. Un bon exemple ? Le remarquable travail de Klaire, ou encore du Gorafi qui sous des airs potaches dit des choses assez subtiles sur les absurdités politiques ou les incongruités médiatiques.

Klaire fait Grr - Klaire.fr

Klaire fait Grr – Klaire.fr

Cela passe aussi par les infographies, le web-documentaire, le data-journalisme ou encore le serious-game qui permettent, d’accéder par la bande à la compréhension de mécanismes complexes. Ou qui ont le mérite plus simplement de nous détendre en nous faisant découvrir une question ou un univers particulier.

Type Rider ©Arte

Serious game – Type Rider ©Arte

UN PROBLEME DE DISTRIBUTION AUTANT QUE D’OFFRE

Au delà de l’offre de contenus plus ou moins adaptée à la société de la fugacité et de la socialisation, se pose le problème de la perte de maîtrise de la distribution sur les nouveaux supports. La presse détient certes des enseignes plus ou moins visibles sur le web, via ses sites web. Mais ces sites sont très dépendants de Google qui fait la pluie et le beau temps sur le gros des audiences Internet, via son moteur de recherches mais aussi via son portail d’actualité ou son site video (Youtube). Et récupère ainsi la plus grosse part du gâteau publicitaire.

Une dépendance qui a tendance à diminuer un peu mais au profit d’un autre géant : Facebook. Le réseau social mondial ultra-dominant (1,1 milliard d’utilisateurs) apporte de plus en plus de trafic aux sites web qui jouent le jeu de l’émotion, de la polémique et de la dramatisation. Autant de critères déterminants dans l’algorithme Edgerank qui affiche plus ou moins souvent les contenus publiés sur une page Fan, à ceux qui y sont abonnés.

Et cette dépendance n’est encore rien par rapport à celle qui sévit sur le mobile et la tablette, puisque là, ce sont les kiosques propriétaires d’Android (Google Play) et Apple (App Store) qui ont le monopole de distribution des applications. Impossible de les contourner, il faut payer sa dîme au distributeur et acheter en sus de la publicité pour promouvoir ses contenus et services. Une situation qui rappelle celle des producteurs alimentaires vis à vis de la grande distribution ou des petits labels face aux radios musicales.

Avec la lente mort de Presstalis et des kiosquiers, diffuseurs traditionnels de la presse imprimée, les éditeurs sont en train de perdre la maîtrise de leur distribution. Ils réussissent plus ou moins à diffuser leurs applis individuelles, mais finalement restent loin des volumes des applis généralistes de type Flipboard (plus de 50 millions d’utilisateurs).

En réalité,  le combat est technologique, ergonomique, économique (qui peut se payer les milliers de serveurs ultra-puissants de Google pour effectuer des calculs en temps réel afin de délivrer au lecteur une information enrichie, sur mesure ?). Il faudrait des investissements massifs et une union des titres pour contrer ces mastodontes. Or la logique individuelle prédomine encore, on s’épie, on se méfie, on se combat, comme les tribus gauloises sur le point de tomber sous le joug romain.

UNE AIDE PUBLIQUE MAL REPARTIE

Les subventions publiques devraient justement servir à cela pour permettre ce pluralisme de l’information indispensable à toute démocratie. Or, comme l’a hélas bien démontré le rapport du sénateur Michel Francaix, il y a un gâchis considérable sur les 1,2 milliard d’euros d’aide directe et indirecte consentis par l’Etat (et les citoyens).

Il y a de fait un gros problème de distribution des aides publiques qui ne sont pas attribuées, loin s’en faut, au journalisme « citoyen » et d’investigation. Sur 1,2 milliard, seuls 20 millions sont accordés à la presse en ligne, alors que c’est naturellement là que se déplacent les usages et les lecteurs de demain. Le fait que la TVA à 2,1% ne bénéficie qu’à la presse imprimée est aussi une incohérence qui ne s’appuie sur aucune légitimité de service public.

L’aide globale et indifférenciée explique que 20% de l’aide postale serve la presse télé, qui, pour intéressante qu’elle soit, ne revêt pas d’intérêt général.

Par ailleurs, le gros de l’aide repose sur la classification IPG (information politique et générale) qu’il faudrait revoir pour vérifier que ceux qui en bénéficient le plus, sont bien ceux qui rendent le plus service à la collectivité. Lorsque une part croissante des contenus des titres d’actualité générale se concentrent sur du loisir (vin, voyage…), on peut se poser la question de la justification du soutien public.

Redonner de la valeur au journalisme ne suffira pas à sauver la presse. De nombreux journaux meurent non pas d’un problème de qualité, mais d’un problème de redistribution de valeur, notamment sur le plan publicitaire. Il reste certes beaucoup à faire sur l’évolution des formats pour séduire un nouveau public, mais cette condition n’est pas suffisante.

L’investigation de type Médiapart ne sauvera pas la presse davantage, pas plus que le journalisme long de type XXI. Ces deux nobles créneaux sont déjà occupés et le public pour ces n(r)iches se fait désormais rare. 

Une bonne part de l’avenir de la presse repose en fait sur sa capacité à reprendre sa distribution en mains. Elle y parviendrait peut-être avec une meilleure attribution des aides publiques.  Ou avec les moyens et l’expérience d’hommes d’affaires comme Jeff Bezos, qui a récemment racheté le Washington Post. A condition de ne pas y perdre son âme au passage, notamment via des mélanges délicats comme la « fameuse publicité native ».

 

Cyrille Frank

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Et aussi : la newsletter mensuelle des médias avec Philippe Couve, Damien Van Achter, Cédric Motte

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9 comments

  • gv

    Une presse élitiste qui prend en charge la consommation active d’articles longs, Facebook et Twitter qui prennent les messages courts et la télévision qui monopolise la consommation d’information passive… ç’est devenu difficile.

    Une première question, c’est le nombre réduit de titres qui suffit à saturer le marché de l’information générale de qualité. Elle nous entraine vers un problème général qui s’appelle l’orientation monopoliste de l’économie.

    Des éditeurs littéraires aux hypermarchés, dans la plupart des domaines il tend à y avoir de moins en moins d’enseignes. Parler de l’avenir du “petit journalisme de qualité“ rejoint peut-être le même propos que parler du “petit commerce de qualité“…

    …avec peut-être les mêmes réponses.

    Le petit commerce survit et vit même parfois très bien avec des offres de produits et de services de qualité sur des niches spécialisées.

    On ne peut sans doute pas imaginer un petit commerce qui voudrait s’aligner sur l’offre de Carrefour… ni de petits journaux qui voudraient faire de l’information générale.

    • Oui, tout à fait, il y a une concentration croissante qui joue contre le pluralisme, justification du système d’aides.

      Dure, dure équation en effet pour les médias de taille moyenne, comme le montre cet article http://paidcontent.org/2013/11/11/rebuilding-mass-media-do-we-really-want-or-need-a-digital-version-of-the-old-time-inc/

      L’AFP a justement pour vocation de permettre à des petits médias de fournir de l’actualité générale, en leur pré-machant le travail, mais comme tout le monde reprend ses dépêches, sans les travailler, il y a une lente érosion de leur valeur et une grosse « caisse de résonance » qui sert les plus gros (cf articles repris sur Google News).

      Donc, aujourd’hui en effet, difficile sinon impossible à un petit média de survivre en actu générale (et j’en sais quelque chose !)

      Mais je reste convaincu que la réponse st autant dans la distribution et l’interface que dans les contenus eux-mêmes (facteur indispensable mais pas suffisant).

      Merci pour votre commentaire 🙂

  • gv

    Sauf que…

    Une interface, surtout si elle marche bien et qu’elle est faite avec de petits moyens, se copie et se banalise aujourd’hui très vite. Il faut sans doute dépasser la dimension design de la chose pour retrouver derrière du service… et du contenu.

    Mais le contenu est, je pense, trop souvent assimilé au contenu informatif proprement dit. Ce n’est peut être plus cela qui est important aujourd’hui… justement parce que c’est saturé.
    Retrouver du contenu c’est sans doute se pencher sur un “tissage particulier“ de tout ce qui constitue le contenu: le ton, le point de vue, la nature de l’information, les médias support, les interactions diverses…

    Prenons l’exemple de la lecture humoristique, pas comme piste marketing, elle est elle aussi complètement saturée (les télé-humoristes, les Guignols …etc), mais comme la possibilité de trouver des axes, des filtres de lecture différents de l’actualité.
    Par analogie, je crois qu’ il est possible de lire le social et l’économique à partir du foot, des chansons… ou de la futurologie 🙂

  • Je suis d’accord avec cela, en effet, le contenu c’est à la fois des infos et des services. Sur l’humour, en effet, je trouve ce filtre très puissant (c’est d’ailleurs pour cela que j’ai cité Klaire fait grr, le Garofi et le petit journal autrefois).

    Le déplacement est l’un des mécanismes les plus puissants d’analyse sociologique. Et d’ailleurs, puisque vous parlez de futurologie, savez-vous que Dune est enseigné en cours de sociologie et d’anthropologie ?

    En changeant le cadre et les paramètres, on est mieux à même de voir les mécanismes fondamentaux (ex : la société des Fremen où l’eau se fait rare manque d’eau valorise autrement le sens d’une larme versée).

    Quant à l’interface, c’est un facteur nécessaire, mais pas suffisant. Néanmoins, les consommateurs sont prêts à payer pour une application de service, pas pour du web. C’est ça aussi ce que j’appelle l’interface : proposer du contenu pertinent, personnalisé, à la demande, avec un niveau de profondeur paramétrable…

    Cordialement

  • Excellente analyse. Je plussoie. J’ouvre juste une parenthèse sur les aides. On parle souvent de l’ipg et des revendications (justifiées) de la presse en ligne en termes de reconnaissance ou harmonisation fiscale avec l’IPG´ mais on oublie souvent tout un pan important de la presse, en l’occurrence la prese spécialisée et pro.
    Cette presse, non seulement ne bénéficiera plus d’aide du tout (ele en avait déjà peu), mais subira en plus une augmentation de 12% des frais postaux.
    Sachant qu’elle vit quasi uniquement de ses abonnements, délivrées par voie postale, ce surcoût ajoutė à l’augmentation prévue de la TVA va fragiliser un peu plus, voir achever des dizaines de petits groupes de presse, discrets, mais qui répondent dans certains secteurs à une vraie demande et contribue pour d’autres à faire rayonner la connaissance (presse scientifique et médicale par exemple) en Français. Quand aux grands groupes, ils ont déjà menacé de transférer leurs sièges dans des contrées à l’environnement plus sain.
    Mais, pour conclure ce commentaire hors sujet et déjà long, cette presse et son sort laisse à peu près tout le monde indifférent, à commencer par les politiques.
    Dommage, outre souvent la qualité des contenus, ce segment est souvent une voie de salut pour de nombreux journalistes. Du moins pour 1/6 eme des cartes de presse.

    • Merci Fabrice pour ces précisions pas du tout hors-sujet ! Oui l’aide indirecte des tarifs postaux est crucial : elle représente quelque 60% de l’ensemble des aides publiques. Ce n’est pas peu !

      Bien sûr, ce critère IPG est totalement galvaudé et ne répond plus aux objectifs de ses initiateurs : promouvoir le pluralisme, la diversité culturelle et in fine la démocratie.

      Au plaisir de vous lire à nouveau

      cyrille

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