Réseaux sociaux, nouvelles technos : la fin programmée de notre mémoire ?

mémoire et cerveau, l'externalisation dangereuse ?

©hexstudio via flickr.com

Internet et les réseaux sociaux enregistrent des données prodigieuses, parfois au détriment de la vie privée. Pourtant, la valeur mémoire, elle, s’affaiblit.

(Maj le 18 février 2017 d’un article du 10 janvier 2010)

Les bases de données se sont développées de façon incroyable ces 15 dernières années, comme le montre cette infographie. Elles permettent une extension spectaculaire de notre mémoire et notre savoir.

Ainsi l’INA, la BNF via Gallica ou encore les archives de France donnent accès à notre histoire de façon très simple. Ceci, grâce aux moteurs de recherche et au téléchargement de documents.

De même, les bases documentaires comme Legifrance, le Journal officiel, ou encore les revues scientifiques de Persée, étendent nos capacités cognitives. Tout cela constitue une mémoire de la connaissance tout simplement sidérante.

De nombreux journaux ont numérisé et mis en ligne leurs archives, tel Le Nouvel Observateur, Le Monde (sur abonnement) etc.

Certains éditeurs de presse américains ont même réussi à s’entendre pour proposer des archives remontant à 250 ans (payant) !

Youtube, Dailymotion, tels des magnétoscopes géants, proposent des millions de captures télévisuelles. Sans parler des télévisions de rattrapage (catch-up tv) de type M6 Replay ou France TV.

Bref, les outils informatiques et la technologie ont étendu nos capacités mémorielles, comme jamais. Ils s’attaquent désormais aussi à la vie privée des individus.

La vie privée, observée, stockée, décortiquée

qui nous observe

L’archivage des données sur les réseaux, notamment par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux, pose un sérieux problème vis à vis du respect de la vie privée.

Comme le résumait bien Alex Türk, président de la CNIL : “je crois avoir montré mes fesses à la Saint-Nicolas, en 1969. Je ne le fais plus depuis. Et je n’aimerais pas que cela me poursuive encore. »

C’est le fameux droit à l’oubli numérique mis en place en France en mai 2014, suite à une proposition sénatoriale de 2009.

La masse des données privées collectées par les sites tels que Google ou Facebook est colossale, ainsi que le montre cette infographie.

Mais ce n’est peut-être que la partie émergée de l’iceberg, si l’on en croît une enquête menée par le Wall Street Journal en juillet 2010. Selon cette dernière, les 50 plus grands sites américains avaient installé quelque 64 mouchards (cookies et autres « spywares ») sur les ordinateurs de leurs visiteurs, la plupart du temps sans les prévenir. Une douzaine de sites en avaient même installé plus de cent. Ces entreprises n’étant pas les seules à tracker leurs visiteurs, cela laisse songeur sur l’ampleur du phénomène.

L’enregistrement de données utilisateurs est d’ailleurs une activité fort lucrative qui suscite bien des vocations. Plus de 100 sociétés aux Etats-Unis collectent ces informations, afin de qualifier des profils et les revendre aux annonceurs.

Certes les informations recueillies sont anonymes, les internautes sont identifiés par un numéro correspondant à leur PC, et non à leur nom. Mais jusqu’à quand ? On ne peut prédire l’utilisation qui sera faite demain des informations stockées aujourd’hui. Ni garantir que notre système démocratique perdurera à jamais.

On se souvient de la triste utilisation par Vichy et les Allemands des données et de l’infrastructure du Service national des statistiques, ancêtre de l’INSEE. Aparté terrible que l’Institut se garde bien de rappeler dans son pourtant très exhaustif historique.

Obama lui-même, y était allé de sa petite recommandation auprès des jeunes, les invitant à plus de prudence et de maîtrise de leurs informations privées.

Vie privée

Les outils nous ont-ils privé de mémoire ?

Nous n’avons jamais eu autant d’informations disponibles, si facilement, si rapidement. Nous avons des masses d’archives, une mémoire prodigieuse à portée de souris. Pourtant, les valeurs de mémoire, d’histoire, d’attention au passé sont en perte de vitesse. Ne reste que la nostalgie auto-centrée.

Nous avons l’impression que les outils nous ont amputé de la fonction.

Depuis que nous avons des calculatrices, nous ne savons plus faire d’addition. L’invention du GPS a émoussé nos capacités à lire une carte. L’apparition des répertoires électroniques a tué notre habileté à mémoriser des chiffres téléphoniques. L’archivage de ces données facilite leur mobilisation ponctuelle, ce qui est clairement un progrès.

En réalité, comme le dit fort justement Michel Serres, la mémoire se déplace, elle ne disparaît pas, elle est employée à d’autres tâches. Et ce depuis l’origine de l’Homme. 

En revanche, les nouveaux instruments et médias du temps réel diminuent l’attention accordée à la notion de mémoire et d’Histoire. Le risque est bel et bien la dévalorisation progressive de la fonction “mémoire”.

L’irruption des outils en temps réel focalisent notre attention sur le très court terme. Twitter, les statuts Facebook, la conversation permanente sur Snapchat ou WhatsApp… tout cela traduit le besoin d’être informé le plus vite possible. Et exprime aussi notre préférence pour le récent versus l’ancien.

On ne compte plus les rubriques “buzz” des journaux, qui s’appuient et entretiennent notre goût pour l’évènement chaud, ancré dans le passé proche.

Les dossiers d’information n’intéressent que s’ils sont reliés à un fait nouveau (et si possible dramatique).

Les émissions de télé-réalité mettent en scène ce flux au présent, comme le débilitant TMPP. BFM TV a bâti son succès sur son traitement des infos en direct, y compris pour combler le vide et répéter le néant informationnel.

Le traitement politique de l’information encourage les batailles à forte intensité dramatique. Le débat sur les programmes et les idées passe bien après. Nous sommes pris dans un flot d’informations scénarisées. On nous raconte l’ascension irrésistible du jeune loup, la pugnacité du candidat de droite blessé, la fin triste du vieux chef…

Les difficultés financières de la presse favorisent la rentabilité immédiate des sujets et donc les faits brûlants. L’émotionnel est très largement préféré à l’analyse distanciéeLe recours aux archives, cette fabuleuse mémoire du monde, porteuse de sens, est désormais inutile.

Le passé oblitéré, l’intelligence inutile

A quoi bon se souvenir, comparer, analyser les informations puisque l’intelligence s’avère inutile compte tenu de l’affaiblissement et du discrédit du politique ?

“Tous pareils, impuissants”… la fin des illusions dans une société mondialisée où les règles ne dépendent de moins en moins de nos élus, nous poussent au cynisme et à un individualisme de refuge. Règles européennes, conseil de sécurité de l’ONU, FMI, OMC…). Plutôt que d’être déçu par le match, autant ne pas regarder.

D’où cette fuite en avant du temps présent, du “hic et nunc”, ici et maintenant. Cette tentation de l’abandon des références au profit du plaisir individualiste immédiat, le “carpe diem”. Ce sera  toujours ça de pris. Les nouvelles technologies sont-elles le reflet, la cause ou l’accélérateur de cette tendance ? Un peut tout cela à la fois, je le crains.

L’ultra-socialisation et l’hystérie émotionnelle

Le besoin de se connecter à autrui a été amplifié par l’effet conjugué du mobile et des réseaux sociaux. Désormais ce lien est continu dans le temps et l’espace.

Il alimente ce besoin de chaud, de nouveauté, de carburant social pour se valoriser. « T’as lu a dernière news sur untel ? T’as vu cette étude incroyable sur les couches de bébé, savons, poêles, enclumes… toxiques ? »

Gare à celui qui évoque une info datée sur Twitter ! Il se fait immédiatement « older », c’est à dire prendre en flagrant délit de non-conformité au dictat de la nouveauté constante.

Et l’individu se projette ainsi toujours plus dans l’information immédiate, de réaction, court-termiste qui l’empêche de réfléchir et prendre du recul.

Car évidemment, cette accélération folle de l’information pousse à l’émotionnel. A moins que ce ne soit l’inverse, tant il est vrai que Facebook encourage cette émotion car elle alimente son business du partage.

Ainsi, nouvel opium des peuples, le grand cirque social déconnecte notre raison et nous éloigne de notre devoir citoyen : comprendre pour mieux voter.

Une mécanique abêtissante si parfaite, qu’on se demande parfois si elle n’est pas le résultat d’une alliance tacite entre politiques et milieux d’affaires. Collaboration qui transpirait de la fameuse phrase de Patrick Le Lay, ancien patron de TF1 (possession de la famille Bouygues, soutien historique de la droite libérale) : 

« Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

La socialisation est un divertissement qui fait lui aussi diversion sur nos vies. Et pour les politiques de la vieille époque, encore au pouvoir, abêtir les foules permet de mieux les contrôler.

Il semble que sur ce point aussi, ils se soient égarés, si j’en crois les sérieux retours de flamme qu’ils subissent : NDDL, brexit, Trump… Pas facile de faire rentrer le génie dans sa lampe.

Les innovations techniques ont externalisé notre mémoire. Mais celle-ci est désormais occupée par le temps réel. Lequel est entretenu et amplifié par la sur-socialisation. La valeur mémoire est en repli, à l’instar de notre capacité à raisonner à froid. Peut-être un excès temporaire lié à l’apprentissage en cours de ces nouveaux médias. Il faut l’espérer. En attendant, nous en sommes réduits à voir triompher l’émotion, le complotisme et les « faits alternatifs ».

 

Cyrille Frank 

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