Editeurs de contenus, si vous cessiez de vous faire phagocyter par Google et Facebook ?

Le gui, parasite du chêne, en Klein d’oeil – Crédit photo: martinlabar via Flickr.com

Facebook a modifié son algorithme Edgerank. Ce dernier filtre les publications qui s’affichent sur le mur des abonnés d’une page fan. Désormais, sont privilégiés ceux qui suscitent le plus de likes, de commentaires, de partages…

Comme l’explique lemonde.fr dans une tribune, ceci est une prime aux contenus les plus insolites, les plus « fun », les plus « émotionnels ». Le Monde, journal de référence refuse donc cette tentative d’inflexion de sa ligne éditoriale.

La qualité socio-économique de son lectorat, qui se vend plus cher que la moyenne, met peut-être lemonde.fr économiquement à l’abri d’une légère baisse d’audience. Mais les concurrents qui le talonnent et ne cherchent qu’à le détrôner, réagiront-ils de la même manière ? La guerre fait rage pour intégrer le top 5 des sites d’info les plus fréquentés, car ici se concentre une bonne part du gâteau publicitaire…

LES JOURNAUX DEJA SOUS LE JOUG

Les titres de presse ont déjà très largement baissé les bras face à Google et Google News. Vu l’importance que représente la recherche en termes de trafic pour un site web d’information (entre 60 et 90% du trafic), ils n’ont pas d’autre choix que de s’adapter. Jusqu’ici, c’était plutôt une bonne chose, car Google cherchait surtout à satisfaire l’utilisateur.

Non pas par philanthropie, mais parce que c’était son modèle économique.

  • C’est grâce au moteur de recherches que les sites d’information ont accepté, souvent à contrecœur, de mettre des liens vers d’autres sites. « On ne va quand même pas pointer vers la concurrence, il faut garder le lecteur chez nous ! »  Tant pis pour le lecteur qui ratait une information, au moins on le gardait captif (du moins croyait-on).
  • C’est grâce à Google qu’on a pu vaincre les résistances des SR qui reproduisaient en ligne la sublime densité des pavés de texte bien rectilignes que personne ne lisait sur le web. C’est parce que le moteur récompensait leur présence via le Pagerank  (note de référencement) de la page, que les balises <p> (  saut de paragraphe) , <strong> (gras) ou <li> (puce) ont pu enfin se répandre sur les sites Internet.
  • C’est encore grâce à Google et sa prise en compte de la richesse et l’affinité sémantique des articles, que les titres racoleurs, sans rapport direct avec le contenu du texte, ont commencé à disparaître.

Mais c’est aussi depuis l’arrivée de Google, que les titres se sont uniformisés, avec les fameux “kickers” (démarreurs), ces surtitres suivis de deux points qui composent la grande majorité des titres d’info aujourd’hui, à l’image de celui-ci.

GOOGLE POUSSE LES JOURNAUX A LA FRENESIE

C’est l’irruption du moteur qui a modifié le rythme et le process de publication des journaux en ligne. Désormais, on publie au fil de l’eau pour être le plus rapide et avoir une chance de remonter dans Google News.

La recherche Google favorise elle-même l’information la plus chaude : chaque mise à jour d’un même article renforce son PageRank (PR). Sur deux articles équivalents, Google favorise le plus récent. Par ailleurs, comme les commentaires glanés améliorent aussi le PR d’un article, plus ce dernier est chaud, plus il fait une bonne pêche aux réactions, et donc mieux il est référencé.

Ceci pousse naturellement les sites d’information à publier de plus en plus vite, au risque de se tromper quelquefois (le lien est cassé car Metro a enlevé le lien, mais le titre est évocateur).

Par ailleurs, le succès de Twitter et son incroyable vitesse de propagation de l’information ont encouragé Google a privilégier les contenus toujours plus frais. Quand vous tapez votre nom dans Google, n’est-ce pas votre page Twitter qui remonte parmi les premiers résultats ? (bien sûr, il faut pour cela que vous publiez un peu sur le gazouilleur 🙂

Le moteur valorise aussi les articles qui se partagent bien sur les réseaux sociaux, indice de qualité démocratique s’il en est. Sauf que c’est aussi une prime à l’information émotionnelle : spectaculaire, insolite, fun ou de fait divers …

LES EDITEURS DE CONTENUS, PRISONNIERS VOLONTAIRES

Crédit photo : fdecomite via Flickr.com

Il faut toutefois relativiser la responsabilité de Google. Ce sont les journaux eux-mêmes qui se sont passés le licol, car ils y avaient intérêt : plus d’audience, c’est plus de revenus publicitaires.

A l’origine, Google favorise l’ordre des mots clés dans les titres, car il a constaté que les lecteurs sur écran lisaient surtout le début des phrases. Il récompense ainsi les articles qui apportent vite l’information. Mais ce sont les journaux qui ont choisi de généraliser l’usage des fameux « kickers », pour tirer le meilleur profit des règles Google.

Tant pis pour la répétition un peu lassante des titres et l’agrément de lecture. Les médias ont appliqué consciencieusement la règle de Google, car ils y gagnaient du clic.

Ce sont les fils d’actu à chaud qui désormais occupent la meilleure place des sites d’info, lefigaro.fr, leparisien.fr, lequipe.fr… tous ces grands sites ont désormais un gros bloc de brèves en « tête de gondole ».

De gauche à droite et haut en bas : lequipe.fr, le parisien.fr, lexpress.fr, lefigaro.fr, lesechos.fr

LA PRESSE, PIGEONNEE PAR LES GEANTS DU WEB ?

La presse obéit donc parfois aveuglément aux règles de référencement de Google, et notamment à ce critère de fraîcheur de l’info. Ce faisant, elle ne sert pas tant les intérêts du lecteur, que ceux du moteur. L’objectif de ce dernier est de fournir des résultats pertinents le plus vite possible, afin de susciter un maximum d’autres requêtes. Les recherches sont la matière première que le moteur monétise, via les Google Ads. Donc, plus nous recherchons, plus nous lui rapportons de l’argent.

Ceci a une conséquence néfaste sur la qualité de service à l’utilisateur. C’est que Google ne fait pas dans la dentelle. Il nous rapporte vite ce qui est susceptible de nous plaire, pas ce qui peut nous surprendre, ni nous amener à découvrir de nouvelles choses. La fameuse sérendipité, chère aux cyberflâneurs, a du plomb dans l’aile. D’autant que Google récompense les sites qui font beaucoup de trafic, ce qui accentue la mise en avant des mêmes gros sites, au détriment de la diversité.

Pire, cette circularité de recherche s’aggrave avec les résultats personnalisés. Ces derniers s’appuient sur l’historique du navigateur pour affiner les résultats selon vos goûts. Si vous tapez « pyramide » et que vous vous intéressez habituellement à l’Histoire, Google vous servira d’abord les pyramides égyptiennes. Si vous êtes plutôt fan de télé, il vous servira peut-être avant tout l’émission éponyme… Fini les surprises, vous avez exactement ce que vous aimez. Mais pas plus.

SI LE PRODUIT EST GRATUIT, C’EST QUE LE PRODUIT, C’EST VOUS

En donnant aux éditeurs de presse un accès gratuit à son outil de statistiques Analytics, Google a permis aux journaux de produire des contenus plus efficaces.

L’objectif du moteur était loin d’être désintéressé. Il s’agissait d’augmenter la pertinence des résultats de recherche, afin de doper l’usage du moteur par les internautes. « Donnez-moi des contenus adaptés à MA logique de tri, pour que les résultats soient meilleurs et plus rapides. Ce, afin que mes utilisateurs en fassent davantage », pourrait-on résumer.

Le géant Facebook, de la même façon, a piégé les éditeurs de contenus. La firme de Zuckerberg leur a gracieusement offert des outils communautaires performants et des plug-in de partage sociaux gratuits.

Là encore, il s’agissait de se servir des contenus pour booster l’usage du réseau social. Avec, comme objectif, le ciblage publicitaire maximal, grâce à la manne d’informations recueillies sur les goûts des internautes, sur leur environnement social, géographique…

La richesse de Facebook, ce sont nos informations personnelles. C’est pourquoi il a intérêt à multiplier nos échanges et notre engagement, via ce nouvel algorithme. C’est aussi la raison pour laquelle il est si facile de publier un statut Facebook : l’outil récupère tout seul, textes, lien, image…

Mais, au final ce sont bien nous, les consommateurs qui sommes pris dans cette frénésie de l’information-socialisation à tout crin. Certes, personne ne nous force et d’une certaine manière, nous sommes des « otages volontaires ».  Mais a-t-on jamais vu un enfant refuser une sucrerie ?

C’est pourquoi  lemonde.fr a raison de dire stop, tout comme Marie Catherine Beuth n’a pas tort d’alerter les journalistes sur le risque de phagocytage des contenus par Twitter. Mais, le problème est bien plus général : il concerne tous les géants du web, qui commencent à devenir gourmands et se servent de l’alibi du service au lecteur pour promouvoir leur business.

Les journaux doivent résister à la pression et afficher un front uni pour refuser de perdre chaque jour davantage le contrôle de leur ligne éditoriale. Le billet du monde.fr sonne comme un appel à l’union des éditeurs de contenus autour de cette question.

Il y va aussi de l’intérêt du lecteur, car ce dernier doit se voir proposer autre chose que des sujets émotionnels et « engageants ». Il nous saura gré demain de lui avoir proposé bonbons ET brocolis, tout comme nous remercions nos parents de nous avoir forcé à goûter de tout.

Cyrille Frank – Sur Twitter / Sur Facebook 

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Crédits photo : martinlabar et fdecomite via Flickr.com

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