Les théories du complot ne sont pas totalement irrationnelles

 La planète entre les doigts - Crédit photo en CC via Flickr.com ©dekenter

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Mort de Ben Laden, arrestation de DSK… l’actualité récente a donné lieu à des réactions de scepticisme massives de la part du public. Cette méfiance vis à vis de l’information officielle n’est pas que pur délire irraisonné.

Un sondage paru récemment montre qu’une majorité de Français (57%) ne croit pas à la culpabilité de DSK et pense qu’il s’agit d’un complot. Comme pour l’affaire Ben Laden, les théories du complot fleurissent et remettent en question l’information officielle.

Un phénomène de plus en plus courant vis à vis de l’information même si le caractère exceptionnel de ces deux évènements en accentue l’intensité. Une conséquence directe des nouveaux modes de production et de partage de l’information.

Communiquer le plus vite possible, à tout prix

Cette contrainte favorise les erreurs, les imprécisions initiales, les changements de version. Ce fut le cas lors des premières conférences de presse organisées par la Maison blanche après la mort de l’ennemi public numéro un.

Les informations officielles ou officieuses ne cessent alors de changer durant les jours qui suivent l’évènement : nombre de commandos, circonstances de l’assaut, motifs de l’immersion du corps de Ben Laden, collaboration ou pas du Pakistan…

Mais pourquoi vouloir communiquer si vite, au risque de se tromper et de devoir modifier son discours ? Pour garder la maîtrise du flux médiatique et en tirer un maximum de profit politique dit en substance le sociologue des médias Eric Maigret.

Il faut alimenter la machine coûte que coûte, nourrir les fauves pour pouvoir en prendre le contrôle. Même si cela signifie revenir sur ses déclarations, adapter le discours en fonction de faits nouveaux.

Cela rappelle la technique télévisée de Nicolas Sarkozy qui préfère affirmer avec fermeté des sottises en direct pour convaincre un maximum de citoyens, plutôt qu’afficher un doute ou une faiblesse plus honnête, mais moins efficace politiquement.

Dans le cas de DSK, la course à l’information conduit à se tromper d’une heure dans l’occurrence des faits reprochés à l’ancien président du FMI. Les premiers éléments livrés par la police à chaud ayant été contredits par le directeur de l’hôtel ce qui a démoli l’alibi de DSK.

Autant d’erreurs liées à l’emballement médiatique qui contribuent à instaurer un climat de méfiance vis à vis de l’information. Le public est dans une attitude ambigüe: il est à la fois demandeur d’informations fraîches qu’il consomme avec avidité et il a en même temps une réaction de rejet face à l’information mouvante, qui se construit en temps réel devant lui.

La vitesse grisante a pour prix l’instabilité des faits qui contribue à renforcer l’insécurité psychologique. Sentiment qu’il convient de combler le plus vite possible, et pourquoi pas par une théorie complotiste qui a le mérite de la simplicité.

Crédit photo en CC via Flickr.com ©rebeccanathan

Orienter, voire manipuler l’opinion

Dans le cas de Ben Laden, les déclarations de la Maison blanche ont eu clairement pour but de décrédibiliser au maximum l’ex chef d’Al Qaïda:

– En le présentant comme un lâche qui s’est servi de sa propre épouse comme bouclier.

– En évoquant le prix de la propriété à un million de dollars, dans laquelle il vivait grassement pendant que son peuple vivait dans le dénuement.

La déclaration de John Brennan, responsable de la lutte antiterroriste lors de la conférence de presse à la Maison blanche le 2 mai 2011 est éloquente :

« Si l’on regarde le tableau, nous avons Ben Laden, commanditaire des attaques, vivant dans une propriété à plus d’un million de dollars, vivant dans une zone très à l’écart du front, se cachant derrière des femmes qui été placées en rempart devant lui. Je pense que cela montre à quel point sa légende a été fausse durant toute ces années. Et à nouveau, en regardant ce que Ben Laden faisait caché là, alors qu’il poussait d’autres personnes à mener de nouvelles attaques, en dit long sur la nature de la personne qu’il était. »

– En diffusant les images d’un vieillard esseulé et diminué regardant sa propre image sur son téléviseur, en contradiction avec l’image d’un chef de guerre fier et puissant.

– En communiquant par la suite sur la présence de cassettes pornographiques retrouvées dans sa propriété, découverte infamante pour un représentant de l’islam intégriste.

Dans le cas de DSK, les déclarations pleine d’assurance des avocats ou de ses amis font partie de cette bataille médiatique, cette guerre d’intox destinée à brouiller les cartes et discréditer le point de vue adverse.

Idem s’agissant de l’exploitation politique de l’évènement par le camp adverse : déclarations outrées de la droite sur l’image de la France prétendument ternie

L’opinion publique a acquis à ses dépends une certaine maturité face à l’information, échaudée par les manipulations précédentes dont elle a été l’objet : Guerre du Golfe “propre”, fausses armes de destruction massives, nuage de Tchernobyl aux frontières…

Désormais les enjeux de la manipulation de l’information lui sont clairs et elle n’hésite pas à remettre en doute les thèses officielles, dont un certain nombre se sont révélées des mensonges.

Les citoyens décryptent de mieux en mieux ces manoeuvres pour orienter leur opinion, mais revers de la médaille, ils en inventent aussi de nouvelles, imaginaires et plus ou moins fantaisistes.

La fonction sociale de plus en plus forte de l’information

Plus que jamais, il est nécessaire d’être au courant, de savoir de quoi l’on parle pour être relié aux autres, pour s’insérer dans la communauté. Il est désormais impératif d’avoir une opinion pour pouvoir prendre part à la discussion. Ceci, pour maintenir son prestige social, sa valeur symbolique dans la société, laquelle n’est plus simplement assimilable à son statut professionnel.

Il s’agit de montrer son intelligence, sa sagacité, son esprit critique, sa curiosité et son utilité pour la communauté. Il faut être quelqu’un “d’intéressant”, c’est à dire apporter quelque chose à l’autre. Reflet direct de notre société de consommation, les échanges sont de moins en moins gratuits. Ils doivent apporter de la valeur : informer, divertir, voire enrichir l’autre.

Les réseaux sociaux accentuent ce phénomène en matérialisant le niveau, la valeur de chacun : combien d’amis sur Facebook, combien de followers et de retweets sur Twitter ? Chacun peut désormais se mesurer, se juger, se jauger et prendre part à cette compétition sociale pour gagner son écot d’égo.

Dans ce contexte, la posture supérieure “de celui qui ne se fait pas berner” est fortement rétributrice. Les médias accentuent ce penchant naturel en proposant des angles “dessous des cartes” efficaces en termes d’audience :

Pourquoi le corps de Ben Laden a t-il été jeté si rapidement en mer ?
Le commando avait-il pour ordre de tuer ben Laden ?
Affaire DSK : qui est vraiment la victime présumée ?
Affaire DSK : l’Elysée avait des documents compromettants dès 2007

Par ailleurs, le besoin de savoir est également lié à cette volonté de partager, de communiquer l’information le premier pour en retirer une bénéfice maximal. D’où le cercle vicieux des médias qui s’adaptent de mieux en mieux à cette demande grâce aux nouvelles technologies.

Comme l’expliquent bien Slate, ou Rue89, les théories du complot permettent globalement de rationnaliser l’inepte et de reprendre le contrôle personnel du sens. Mais cette défiance a des origines pas uniquement irrationnelles.

Elle s’appuie sur de mauvaises expériences passées et aussi sur les tentatives bien réelles de contrôle de l’information par les politiques. Elle repose aussi sur l’accroissement de la vitesse de l’information, porteuse d’erreurs et de doutes. Une vitesse qui est toutefois réclamée par le public lui-même de manière ambigüe : il faut aller de plus en plus vite, sans faire d’erreurs toutefois.

De fait, paradoxalement, alors que nous sommes beaucoup mieux informés qu’autrefois, le scepticisme vis à vis de l’information progresse. Il ne faudrait pas que notre esprit critique en progression nous conduise au sollipsisme radical inhibiteur et destructeur. Lequel sape les fondements de notre démocratie et nourrit les extrêmes sur le thème : “on nous cache tout, on nous dit rien”.

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC via Flickr.com ©dekenter et ©rebeccanathan

12 comments

  • Pascal

    « Mort de Ben Laden, arrestation de DSK… l’actualité récente a donné lieu à des réactions de scepticisme massives de la part du public. Cette méfiance vis à vis de l’information officielle n’est pas que pur délire irraisonné. »

    ==> camarade Franck je t’arrête tout de suite : dans un cas la théorie du complot est passée sous silence dans le meilleure des cas, voire dénoncée comme dérive paranopiaque et complotiste ; dans l’autre, elle est lancée, alimentée et colportée par l’establishment et ses relais médiatiques !!

    • Bonsoir Pascal,

      Moi j’ai vu passer pas mal de papiers sur cette théorie du complot par les médias eux-mêmes soucieux de faire de l’audience surtout. Mais en effet, c’est aussi un instrument politique, comme je le montre dans le cas des amis de DSK qui ont tout fait pour susciter le doute, par intérêt personnel. Ce qui ne fait que renforcer d’ailleurs les motifs de douter de l’information officielle sur le long terme. Cette multiplication des thèses complotistes (il suffit de discuter autour de soi) est pour moi directement le résultat de précédents politiques et médiatiques. On ne saurait reprocher au citoyen d’être en plein délire… Même s’il verse souvent dans l’excès.

  • ebgve

    Analyse très juste.

  • Bonjour Cyrille

    Ces deux « cas » permettent surtout, à mon sens, de cerner l’impasse dans lequel se projette une langue, lorsqu’on ne l’envisage que dans son aspect communicationnel.
    Une langue qui n’accepte de pas de « ne pas savoir » est une langue qui bloque sur les faits, et rien d’autre que du tournage en rond ne sortira de là…
    A ce niveau, je ne sais pas si l’on peut parler de complot, mais on peut parler en tout cas de connivence dans une mécanique qui s’auto-entretien très bien….

    • Bonjour Vincent,

      Désolé de t’avoir raté lors de ton passage à Paris, c’est trop bête. Il y aura une revanche, c’est sûr 🙂 j’espère que ton expérience a été enrichissante. En tout cas, il en sorti de jolies choses 🙂

      Tu places toujours la barre plus haut que je ne la mets dans le débat… D’accord avec toi, cette volonté de tout comprendre, de tout maîtriser est une hérésie. Et peut-être l’origine d’une certaine arrogance française vis à vis de cette « rationalité supérieure ». Lorsqu’on creuse, on trouve pourtant derrière la raison, des postulats, des hypothèses qui ne sont rien d’autre que des éléments de croyance comme les autres.

      Des outils pour accepter la réalité, comme la religion est un autre outil qui a à peu près la même fonction.

      A bientôt !

      Cyrille

      • Cyrille,

        Bah, oui que ce n’est que partie remise… j’aime trop les capitaliens et leur sens de l’organisation de l’évènementiel pour ne pas revenir… 🙂
        Pis ce qui concerne ce qui est sorti, ben c’est qu’en temps réel, lorsqu’en ce moment tu places « politique » et « Coran » dans un texte, faut vraiment ramer en arrière fond pour s’en sortir… 😀

        Après pour l’endroit où je place la barre, c’est toujours la recherche du même effet de torsion.
        Sans rentrer dans les laïus sur l’opium du peuple, la religion est selon moi, darwinien convaincu, à considérer comme propédeutique à la science et au droit, autrement dit mettre des mots et/ou des actes, sur ce qu’une civilisation ne comprend pas, ou a comme problématique à résoudre, à un moment donné.
        Problématiques qui devraient être théoriquement dépassées étant donné l’appareillage conceptuel dont on dispose… sauf qu’on en revient toujours à buter sur cette même notion de croyance, aussi parce qu’elle s’entremêle avec cette autre vieille notion d’identité.
        (les rapports entre l’humain et l’irrationnel s’étudient d’autant mieux qu’on les regarde sous l’angle de la folie. Ces derniers temps, il y aurait pourtant à en dire, sauf qu’étrangement très peu (mais heureusement toujours les même) s’évertuent à regarder par là…)

        Bon cela dit dans notre société française, on a une autre gamelle supplémentaire à traîner : le résidu de la lutte des classes qui sent tout autant le rance que le religieux lorsqu’il vient se teinter de morale, comme on l’assiste actuellement…
        Et c’est peut-être là que Ben Laden (cannabis et porno) et Strauss-Kahn (socialisme et jouisseur décomplexé) se rejoignent, là où justement personne sur ma timeline ou dans les médias traditionnels (ou si peu) ne voient rien venir… et même en redemandent en terme d’info et quasiment rien en effort d’analyse, sauf quand ils s’agit bien entendu de relancer le bavardage sur la bipartition manichéenement orchestrée de la gauche contre la droite.
        Bref, encore une fois, c’est d’un triste à en rire 🙂

  • Ben Tabet Mehdi

    Bonjour,

    Merci pour ce billet intéressant. mais je vais me permettre de faire quelques remarques quand même-)

    Comme le dit plus haut Pascal, les premiers à avoir parlé de complot lors de l’affaire DSK, ne sont pas les citoyens français, mais, paradoxalement leur médias. Le monde à l’envers…

    C’est bien cette « thèse complotiste institutionnelle » qui me semble la plus pitoyable. Personnellement, je n’ai pas d’avis tranché pour ou contre (je n’étais pas présent ) mais les journalistes doivent au moins baser leurs articles sur des faits et des témoignages sérieux et non pas sur des analyse de café.

    « Arrêt sur image » s’est amusé à relever l’ensemble des articles sans preuve, sans source basés sur des rumeurs…édifiant : http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=4051

    Personnellement j’y vois plutôt un réflexe de défense vis-à-vis d’un homme politique très apprécié par la presse car présidentiable et entouré d’un certains prestige du fait de sa fonction, en gros bankable pour les médias en quête de ventes/ audimat.

    Réflexe de défense doublé puisque les journalistes ont à juste titre été critiqués pour leur intimité avec les hommes politiques.

    Pire, ce sont encore les médias qui ont joué sur la « preuve par la démocratie » : c’est un complot, la preuve 60% des Français y croient. Qui est le plus populiste?

    Pour moi là est le véritable danger. Quand les médias au lieu d’enquêter s’appuient sur des sondages pour justifier leur parti-pris.

    Autre point soulevé, la déliquescence des médias se concentrant sur les faits divers, les meurtres, les agressions, les disparitions, les scandales « people » (bébé de Carla B. par exemple) et ce, au détriment de vrais dossiers analytiques ou d’enquêtes vraiment dérangeantes.

    Il y a là une sorte de nivellement par le bas, qui me dérange et qui représente un vrai danger pour la démocratie. Une sorte de presse télé-réalité…

    Et pourtant l’année 2011 ne manque pas de sujets intéressants pour les journalistes comme pour les Français.

    Mehdi Ben Tabet.

    • Bonjour Medhi,

      Merci à vous pour ce commentaire tout à fait intéressant et juste.

      Oui j’ai peut-être minoré le rôle des médias eux-mêmes dans la diffusion de ces rumeurs complotistes. Il est vrai que dans le cas de DSK en particulier, la volonté de couvrir rapidement et à tout prix l’information a multiplié les erreurs, les approximations et détériore à long terme la confiance du public vis à vis de l’information.

      Il est vrai aussi que c’est précisément le rôle des journalistes de trier les informations pour distinguer ce qui relève de la communication, voire de la manipulation, de ce qui relève de l’information. Pour DSK ou Ben Laden certaines phases de vérification ont disparu (cf photomontage de Ben Laden repris en TV).

      Mon propos n’était pas d’exonérer les médias de leur responsabilité qui est réelle pour certains organes en particulier. La presse un peu aux abois exploite la moindre occasion de faire du chiffre et suit certaines mauvaises habitudes télévisuelles. Certain sites web, soucieux de récupérer une part maximale du gâteau publicitaire exploitent jusqu’à la corde les sujets les plus vendeurs.

      Mon propos est plutôt de dire que le complot n’était pas non plus une vue de l’esprit et que les tentatives de manipulation de l’information existent. Le public n’est pas qu’un gros beauf qui se leurre pour comprendre à moindre coût. Le discrédit qui frappe l’info officielle est la conséquence des abus passés, de la même manière que le recul du vote citoyen est le résultat d’un discrédit des politiques qui se comportent mal.

      Sur l’orientation people/fait divers de l’information je ne saurais qu’abonder en votre sens, j’ai déjà écrit sur cette question : http://www.mediaculture.fr/2011/01/16/les-impostures-de-l%E2%80%99ecriture-web/

      Amicalement

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