Non, le buzz de la robe n’est pas (forcément) le naufrage du journalisme !

Le buzz de la robe de couleur, naufrage du journalisme ? ©wheatfields via Flickr.com

Le buzz de la robe de couleur, naufrage du journalisme ? ©jonathan-leung via Flickr.com

L’histoire de la couleur de la robe reprise par tous les médias mondiaux montre la contagion de la ligne éditoriale de Buzzfeed sur l’ensemble de l’information planétaire. Ce n’est pas la fin programmée du journalisme. A condition de détourner l’arme du « buzz » à d’autres fins.

La robe est-elle bleu et noir ou blanc et or ? Voici la question essentielle qui a occupé une bonne part des internautes et socionautes ces derniers jours. Diffusée initialement sur un obscur Tumblr américain, la question est devenue en quelques heures une véritable « affaire », une fois reprise par Buzzfeed. Rapidement, le sujet viral se répand à travers le monde, ce qui fait dire à Digiday, que le géant du divertissement a contaminé tous les médias avec ses sujets LOL et creux.

Le premier réflexe est de se désoler de ce phénomène en constatant combien la course à l’audience pervertit les lignes éditoriales, y compris de titres sérieux comme Le Monde. Avec le buzz, on n’est plus dans la hiérarchie de l’info, mais dans le suivisme social. On relaie ce qui plait. N’est-ce pas un renoncement journalistique désastreux ? Il y a plusieurs raisons de nuancer ce cri d’horreur spontané qui nous vient.

LE DIVERTISSEMENT N’EST PAS SALE !

D’abord, nous ne sommes pas des êtres univoques, qui ne nous intéressons qu’à des choses intellectuellement élevées. Une bonne blague potache nous fait sourire, on prend plaisir à lire une légende mordante de Voici, on apprécie un cartoon un peu graveleux. Et ce n’est pas grave ! Le divertissement n’est pas sale, n’en déplaise aux rigoristes de la pensée, qui classifient le bon et le mauvais journalisme en fonction de leurs propres goûts. Je crois, au contraire, que la bonne culture n’existe pas.

Robert Merle résume cela très bien dans un des épisodes de Fortune de France : « on est toujours moins tolérants à l’égard des vices qu’on ne partage pas ».

En l’occurrence, cette histoire de robe ne volait pas bien haut, mais elle suscitait de la curiosité : pourquoi mon voisin ne voit-il pas la même chose que moi ? Qui a raison ? C’était un formidable sujet « transmédia » de lien social qui permettait de passer de l’écran à la discussion IRL (in real life = dans la vraie vie »).

FINANCER LES SUJETS PLUS EXIGEANTS

Ensuite, ce sont aussi ces sujets légers, « suivistes », voire futiles qui permettent de financer d’autres projets plus « exigeants », moins « faciles ». Guy Birenbaum en faisait il y a quelque temps le constat : l’essentiel du trafic de son blog provenait de recherches pas forcément intelligentes, ni nobles (je vous laisse goûter l’euphémisme).

Il est plus facile de faire de l’audience avec des insolites, du fait divers, du people qu’avec de la politique internationale. De la même façon qu’il est plus aisé de séduire le plus grand nombre avec des saveurs sucrées, qu’avec du fade ou de l’amer. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les industriels de l’agro-alimentaire rajoutent du sucre dans leurs plats préparés. Un ou deux pour-cent de plus de ces ingrédients magiques dopent les ventes.

L’ENFER EST DANS LE CURSEUR

Cela signifie-t-il qu’il ne faille que suivre le buzz et coller aux besoins du public ? Certainement pas. Une fois de plus, tout est question de mesure et d’équilibre.

On n’attire pas les mouches avec du vinaigre et les lecteurs-consommateurs aiment le sucre. Et bien, il serait dommage de ne pas satisfaire ce besoin. Si nous ne le faisons pas, ils se serviront tout seuls, dans le grand réfrigérateur Internet, de toute façon. Mais, les médias ayant un minimum d’ambition citoyenne, doivent mettre certaines conditions à cette position.

D’abord, ils doivent faire preuve de modération, s’ils veulent éviter les effets pervers pour le lecteur. L’abus de sucre conduit à l’obésité et le diabète. L’excès de LOL, de fait divers ou de buzz conduit le lecteur pour sa part à une décérébration progressive et une accentuation de ses penchants émotionnels, lesquelles ne favorisent pas vraiment le « vivre-ensemble », l’une des missions essentielles de l’information « citoyenne ».


DES HAMEÇONS A LECTEURS, MAIS POUR LA BONNE CAUSE

Attirer les lecteurs vers l'intelligence

Attirer les lecteurs vers l’intelligence – mediaculture.fr ©coralicrfo via flickr.com

Ensuite, derrière ce sujet léger et apparemment futile, il y a de vraies questions scientifiques et psycho-sociologiques très enrichissantes. A condition de creuser la question.

Les médias doivent se servir de ces sucreries comme des appâts pour emmener le lecteur plus loin. Les contenus futiles peuvent aussi être enrichis de contexte plus « structurant » : c’est le principe du double niveau d’accès à l’information (que j’appelle le « stop ou encore »). Les produits d’appel des têtes de gondoles doivent être utilisées pour enrichir les lecteurs, presque malgré eux.

Ex : Le web mondial se divise sur la couleur d’une robe

> Pourquoi personne ne voit de la même manière que les autres (et pourquoi cela n’est pas grave). Ou comment amener les lecteurs, via ce sujet, à plus d’inter-subjectivité.

Il faut se comporter un peu comme les parents qui ajoutent quelques haricots verts aux frites, pour habituer progressivement les enfants à cette nouvelle saveur, moins « évidente » (merci Muriel pour ta remarque pertinente). La méthode stricte, impérative ne marche pas sur le long terme. La curiosité intellectuelle ne se décrète pas, elle se cultive, se transmet, à force de patience, d’amour et de concessions réciproques. Pour espérer intéresser l’autre, il faut déjà entrer dans son monde, dans son prisme. On appelle cela la pédagogie (ou le management).


« LES PURS » DU JOURNALISME OU L’ELITISME INEFFICACE

Certains « purs », cathares du journalisme, rétorquent que la « qualité parle d’elle-même » et que le marketing éditorial est un renoncement, une édulcoration de la qualité. Je leur réponds qu’ils devraient regarder mieux le monde dans lequel nous vivons.

Concurrence de l’attention, perte de la maîtrise de la distribution de l’info, persistance des inégalités socio-culturelles, aggravation des inégalités scolairessociété du divertissement exacerbée, classe moyenne qui lit de moins en moins, déclin de l’actualité internationale.… On ne peut plus appliquer les mêmes recettes éditoriales qu’il y a dix ou quinze ans.

Sauf à obtenir les mêmes résultats. Selon un rapport 2012 de l’OCDE, entre 2000 et 2009, l’échec scolaire chez les élèves de 15 ans est passé de 15 à 20%, un quart des 20-24 ans qui ont un niveau de formation inférieur à la fin du lycée sont au chômage.

Parallèlement, il y a de plus en plus de chapelles culturelles pour sachants.

Lors d’une formation dispensée récemment aux étudiants d’une école de Communication nantaise, l’un de ces « purs » (de 22 ans) m’a regardé – avec condescendance – égrainer mes techniques de marketing éditorial. Une mauvaise pilule à avaler, mais, ouf, « le cours ne sera pas à l’examen final ». J’ai tâché de le convaincre de l’intérêt d’adapter les contenus à sa cible, en lui expliquant le cas des « profils d’une oeuvre ».  Ces résumés d’oeuvres littéraires classiques avaient défrayé la chronique début des années 90. Ses détracteurs, les accusaient d’être à l’origine d’une paupérisation de la culture. D’après eux, ces raccourcis allaient décourager les collégiens et lycéens de lire l’oeuvre complète. J’étais plutôt de cet avis là, à l’époque (du haut de mes sages 22 ans). Il fallait être plus exigeant, plus ambitieux !

Depuis, j’ai vu que « profils d’une oeuvre » ou pas, les ados de milieux modestes ne lisent pas les oeuvres classiques, ni en résumé, ni a fortiori en totalité. En réalité, pour raccrocher les plus démunis, même cette « édulcoration culturelle » semble être aujourd’hui bien trop ambitieuse…

Intéresser, même furtivement le plus grand nombre à la culture, est une victoire. Et pour moi, peu importent les moyens, si le résultat est probant. Ce débat médiatique traverse l’école depuis les années 80 et divise les deux camps qui s’accusent mutuellement d’élitisme ou de paternalisme. Et la réponse dépend en partie du diagnostic que l’on établit : à quel niveau d’urgence nous situons-nous ? Nous avons franchi selon moi depuis longtemps le stade de l’urgence et la prolifération des rumeurs et de la désinformation devrait nous en convaincre

Par ailleurs, le débat dépend aussi d’un choix idéologique (ou philosophique, c’est la même chose) : veut-on fabriquer une excellente élite, y compris au détriment du plus grand nombre, ou souhaite-t-on éduquer le plus grand nombre quitte à ralentir un peu les élites ? Un clivage idéologique qui n’est pas seulement droite-gauche…


LES MAUVAIS SUJETS N’EXISTENT PAS

Il n’est pas impossible d’intéresser les lecteurs à des sujets moins attractifs par nature. Je pense que les mauvais sujets n’existent pas. Il y a seulement de mauvais angles, de mauvais formats, un ciblage raté, un mauvais timing…

Mais, ce qui est sûr, c’est que les sujets plus difficiles demandent plus d’efforts. Les grands chefs peuvent vous faire aimer n’importe quel légume, en ajoutant les bons ingrédients, en travaillant la sauce. Voir quelques exemples dans mon slideshare ci-dessous (cliquez sur l’image pour l’ouvrir dans un nouvel onglet)

Les nouveaux formats éditoriaux et leurs outils

Les nouveaux formats éditoriaux et leurs outils – mediaculture.fr

Nous autres, journalistes, pouvons (et devons) intéresser nos lecteurs à tous les sujets, à condition de travailler ces fameux angles et ces formats. Nous devons aussi cesser de mesurer la qualité journalistique sur le seul critère de la longueur !

Et nous appuyer enfin sur le puissant ressort de la personnalisation ! Parle-moi de moi, de ma vie, de mon intérêt personnel, de mes amis, etc. Même si c’est à travers le récit de la vie des autres.


Loi Macron : quelles sont les principales dispositions ? -> Bof

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Notre monde a changé, c’est dramatique pour ceux qui pensent que « c’était mieux avant » (avant l’irruption des « masses » dans le système scolaire ?). Mais c’est surtout dommage pour les moins instruits qui sont, comme toujours, les dindons de la farce. Les médias et l’école doivent leur permettre de raccrocher les wagons. Il en va de la cohésion sociale, un objectif qui va devenir de plus en plus crucial, au cours des prochaines années. Inutile d’être grand clerc pour le présager.

Cyrille Frank 

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 Crédit photo en CC : Jonathan Leung et coralicrfo via flickr.com

6 comments

  • Muriel Gani

    Hello Cyrille, Réflexion pertinente – comme d’habitude 🙂 qui dépasse le journalisme pour concerner l’éducation, la vulgarisation… Je trouve ton illustration de la proximité journalistique avec la Loi Macron particulièrement efficace. Je tique juste un chouïa sur la promesse du bon dessert pour convaincre de finir les légumes : seuls les parents ont les moyens de cette subordination. Pour les autres – journalistes, profs etc. – ne s’agit-il pas d’attirer à table avec le dessert en espérant attiser l’appétit et affiner le goût pour tenter les légumes ensuite ou la prochaine fois ?

  • Merci Muriel !

    Tu as raison, ton image est bien meilleure que la mienne. Si je devais l’affiner, je dirais qu’il faut proposer aux lecteurs, DANS LE MÊME PLAT, frites et haricots verts, pour qu’ils y goûtent, au passage. Ce n’est qu’à force d’y goûter qu’ils l’apprécieront. On appelle cela la culture (ou l’imposition normative si l’on est anarcho-marxiste) 🙂

    Tout est dans la recirculation et le double niveau d’accès à l’info. Pour chaque info ‘futile’ doit être proposé, idéalement, un niveau supplémentaire d’info et d’enrichissement. L’enfer est aussi dans l’absence de contexte.

    A très vite !

    Cyrille

    • Muriel Gani

      Frites et haricots verts ou un plat de légumes gratinés 😉 Appâté par le gruyère doré, on prend forcément le vert avec, rien de tel pour éduquer le goût !

  • Lou DESTRABAT

    Bonjour Citoyen(ne)s,
    Que de phrases et périphrases afin de noyer le poisson !!!
    Car, en fait, en quoi consiste l’œuvre journalistique ?
    INFORMER ses semblables !
    Or comment un salarié (ou pigiste, ou « indépendant ») qui, de fait,
    dépend de celui qui le rémunère ou indemnise peut-il LIBREMENT enquêter ?
    Ensuite qui donc décide de publier le résultat de ses investigations ?
    Ce sont ceux qui détiennent le pouvoir de la finance!!!
    Et nuls autres…

    Alors discourrez autant qu’il vous plaira.
    Mais les faits sont têtus qui nous démontrent (trop) abondamment que la description ou seulement l’évocation d’agissements ignominieux par des « décideurs » sans scrupules sont sanctionnés et tus du fait de l’intervention de « lobiistes »…
    Aussi veuillez donc cesser de nous bassiner avec vos élucubrations oiseuses.
    Lou Destrabat, citoyen lucide et sans complexe ce 6/03/2015

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