Les grands groupes médias peuvent-ils encore innover ?

Crédits photo © : Advocate Hypermedia Teleportd, WedoData

Hier soir à la Cantine avait lieu une conférence intitulée « quelles synergies entre start-ups et groupes médias ». Une salle bondée, un animateur charismatique, des intervenants de qualité… Ce que je retiens de cette soirée.

POURQUOI LANCER UNE START-UP ?

Pour avoir la liberté de créer, pour se libérer des pesanteurs d’une grosse structure, pour sortir le nez du guidon (« eh, il faut boucler le mag, dis, y’a un hors série à faire… » et avoir à nouveau le temps d’inventer et de se faire plaisir.

C’est en substance la motivation des jeunes entrepreneurs réunis ici, de Karen Bastien (WedoData), à Yann Gueguan (Rue89) en passant par les jeunes Léon Buchard (Téléportd) ou Stanislas de Livonnière (Advocate hypermedia)

LES GROSSES MACHINES, FORCÉMENT IMMOBILISTES ?

Pour Jean-Marc Manach, oui ! Du temps du monde.fr où il travaillait (en 2007), on lui avait simplement interdit d’insérer un lecteur Youtube dans une page web. Il a bravé l’interdiction, et fini par convaincre sa hiérarchie de l’intérêt de la chose, mais que de résistances ! (En mon temps chez AOL, c’était le service juridique qu’il avait fallu outrepasser pour pouvoir embarquer des séquences vidéo).

Corinne Denis, directrice des nouveaux médias de l’Express Roularta, se souvient de l’époque où elle bataillait en interne pour promouvoir le media Internet. Depuis son message a porté et certains, issus du web, ont pris du grade. Mais, elle comprend toutefois le point de vue des dirigeants : difficile d’investir dans des secteurs non rentables, plus naturel de se reposer sur ce que l’on connaît et qui rapporte de l’argent.

On dit que le rendement publicitaire est de 1 sur 100 entre la presse et Internet et de 1 sur 10 entre la pub web et la pub mobile… « Chez les journaux papiers, plus on peut retarder l’échéance du numérique, mieux on se porte ». Raison pour laquelle le groupe a préféré externaliser l’innovation à travers Express Ventures ? Cet incubateur de start-ups finance 10 projets par an sur trois ans.

Du côté de France-Télévisions, Eric Scherer se montre plus dur. Les résistances au changement sont partout ! Du côté des dirigeants, des journalistes et techniciens que la nouvelle donne bouscule… Le responsable de l’innovation du groupe télévisé a l’air fatigué. Il raconte ce moment où il évoquait la délinéarisation future du JT.

Demain le téléspectateur ne verra et n’enregistrera qu’une partie du sacro-saint journal télévisé, les programmes à la carte n’en étant qu’à leur début. David Pujadas écoutant cela, lui lance un « salaud ! » mi figue-mi-raisin.

INNOVER EN INTERNE OU EN EXTERNE ?

Pour Yann Guégan, la résistance au changement est une pente naturelle de l’être humain. Pour comprendre à quel point nous sommes englués dans nos habitudes, il suffit de voir comment il nous est difficile de varier nos itinéraires quotidiens… Mais pour lui, il est important d’innover en interne. Pour garder les compétences et pour gagner en souplesse et réactivité.

Plus facile de discuter sur le pouce d’un projet avec le développeur du bureau d’à côté… Sans doute y  a-t-il aussi dans cette question de l’innovation interne ou externe une problématique de taille. Chez Rue89, ils ne sont qu’une vingtaine. Au Nouvel Observateur qui a racheté récemment Rue89, ils sont plusieurs centaines. La lenteur et l’immobilisme est aussi une pente « naturelle » des grosses machines.

Morgianea, chef de projet pour lemonde.fr, m’explique l’organisation du monde pour pallier ce travers. L’idée est de travailler avec des petites équipes de conception composites : journalistes, graphistes et développeurs. Tous sont responsables de projet jusqu’à la validation de la conception et le lancement du développement. Une forme de décentralisation de la conception pour les projets événementiels qui permet d’être réactif et d’apporter une solution éditoriale satisfaisante. Cela me rappelle en effet les « task force » à la belle époque d’AOL ou les cellules « projets » dont on me parle chez Google.

COLLABORATION ET POLYVALENCE CULTURELLE

Crédit : estudiogokiburi via Flick’r

Les journalistes, graphistes et développeurs doivent apprendre à mieux communiquer. Ils ne parlent pas le même langage, ne raisonnent pas de la même façon. Ils doivent se parler, ce qui signifie pour les journalistes comprendre les logiques de données, mieux appréhender les problématiques liées à l’image, à la mise en forme visuelle de l’information.

Pour Jean-Marc Manach, cette collaboration permanente est à la base du bouillonnement créatif d’owni, véritable laboratoire d’idées de la presse en ligne française, récompensé deux fois par l’ONA (Online News Association).

Mais le problème vient aussi d’un déficit de formation, en particulier au niveau des supérieurs qui ne mettent pas assez les mains dans le cambouis, regrette @manhack. Il évoque la nécessité de former au numérique l’ensemble des salariés des entreprises. Comme il le fait en ce moment pour l’Est-Républicain, un cas unique précise-t-il.

Corinne Denis proteste poliment (je confirme, pour avoir participé pour l’Express à la formation de l’ensemble des salariés de l’entreprise). Par ailleurs le premier groupe français à avoir proposé ce plan global est à ma connaissance le Télégramme dès 2009, auquel j’ai contribué également).

Alexis Delcambre, rédacteur en chef du monde.fr apporte de l’eau à ce moulin. En termes de recrutement, les profils qui l’intéressent aujourd’hui, ce sont des journalistes capables de traiter des données, des graphistes de l’information, des journalistes tournés vers le social. Etudiants en journalisme, c’est moins fun que grand reporter-baroudeur ou chroniqueur culturel dans un magazine branché, mais c’est là que se trouvent vos futurs jobs…

Karen Bastien confirme : l’ère de l’open-data n’en est qu’à ses débuts, il y a une véritable mine à exploiter, notamment en région, des territoires et des formes de représentation à inventer…

QUID DU FINANCEMENT DE L’INNOVATION ?

DI-VER-SI-FI-CA-TION : Eric Scherer affiche un beau graphisme de son portable. Il s’agit d’une jolie marguerite dessinée par Wired et dont chaque pétale figure une ampoule électrique. Sur chaque pétale une source différente de revenus pour le groupe high-tech : publicité, formation, salons, édition livres…

Corinne Denis abonde : chacun des titres de son groupe développe son propre salon professionnel qui permet de financer l’activité de l’ensemble. Yznn Guegan ne saurait qu’acquiescer, Rue89 ayant multiplié les initiatives pour développer des sources alternatives de revenus :  formations, édition d’un magazine papier, fund-sourcing, merchandizing (les mugs Rue89)…

D’ailleurs s’agissant du fund-sourcing pour l’information, Yann se montre assez circonspect. Les gens ne voient pas forcément la nécessité de payer pour un contenu qui leur semble exister gratuitement partout ailleurs… Une représentante du site KissKissbankBank proteste vigoureusement et tient à rappeler quelques-uns des projets financés par la communauté, parmi lesquels Usbek et Rica mais aussi pléthore de petits projets.

Alexis Delcambre rappelle la nécessité de travailler en bonne intelligence avec le marketing, pourvoyeur de bonnes idées et source de revenus vitaux pour le journal. A condition bien sûr de respecter l’indépendance éditoriale de l’équipe rédactionnelle.

Je me souviens de cette belle époque où chez AOL, je partageais mon calendrier éditorial avec les commerciaux pour qu’ils puissent le vendre en amont aux annonceurs. J’évaluais l’audience potentielle et je donnais le pitch pour qu’ils soient mieux équipés auprès de leurs prospects. De leur bonne pêche dépendait aussi le financement de mon activité ! De temps en temps, on avait aussi une demande et quelquefois il y avait de bonnes idées, comme ce Grenelle de l’environnement des lecteurs… Bref, je ne saurais que donner mille fois raison à Alexis.

Quant aux grands groupes, ils n’ont pas d’autre choix que de financer l’innovation en interne ou externe, s’ils veulent avoir une chance de perdurer, ce qu’ils ont bien compris semble-t-il, si l’on observe les rapprochements récents…

Allez, moi je retourne chez AskMedia, et Quoi.info, mettre ces très beaux précepts en application 🙂

Cyrille Frank

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16 comments

  • En voici un beau billet ! Parfois, je me dis que j’échangerais mon cadre de vie pour des événements comme celui-ci. Et puis non, en fait 🙂

    Ce qu’il manque dans ton billet – et ce qui m’a valu une p’tite gifle de la part d’un grand groupe de presse pour l’avoir évoqué auprès de la direction – c’est la capacité à emmener les équipes.

    Outre les organisations internes – celle de Morgiana semble la bonne – les hommes ont besoin d’être porté par un projet concret, sur du long terme, dans lequel leur rôle sont définis.

    En gros, il ne suffit pas de dire que la télé va être délinéarisée, mais bien de rentrer dans la gestion de projet AVEC les équipes concernées. Et non pas avec des pions que l’on déplace comme c’est souvent le cas.

    On s’est pas mal baladé tous les deux dans diverses rédactions, je ne sais pas si tu partages ce sentiment, mais je suis atterré par le manque de prise en compte des dimensions humaines, des compétences et des capacités.

    Le manque d’innovation dans les médias n’est-il pas plutôt un problème RH ?

  • hehehe,

    Donne-moi ta vie !!! Non, je déconne. pfff, même pas mal.

    Je suis à 100% d’accord avec toi ! C’est tout à fait juste, il y a un vrai manque de prise en compte des talents, un déficit d’accompagnement et une certaine forme de mépris pour ceux qui ne « veulent pas bouger ».

    Il suffit souvent de prendre le temps de rassurer, de former patiemment pour découvrir de vraies pépites et faire naître des volontés. Certes il y a aussi de résistances plus compliquées (refus de changer de rythme, de manière de travailler, d’organisation). Mais souvent c’est un manque de communication et un mauvais management.

    Je crois que tu as déjà largement écrit sur ce sujet non ?

    A très vite j’espère !

  • Benjamin

    Il y a dans cet article ces micro-témoignages qui résonnent très fort car j’en vis ou j’en ai vécu des similaires. A commencer par les interdictions un peu idiotes (chez moi, c’était ne pas « ouvrir » le HTML aux journalistes).

    Une réflexion que je me fais est que les grosses structures accueillent les métiers de production de contenu plus qu’elles ne le portent ou y innovent. Elles en voient les mécaniques de surface mais pas les mécaniques métier et donc il est sans doute difficile de repenser un métier si on se sent en dehors (d’où le soupçon de mépris).

    Pour parer à cette dévalorisation, il est nécessaire de montrer qu’il y a des méthodes pour créer du contenu pertinent. Il faut mesurer aussi. Il faut faire accepter la prise de risque et l’expérimentation. Bref, que produire et valoriser du contenu n’est pas (que) un art mais également un artisanat qui peut être expliqué.

    Sur le passage mix métiers (les dév et les journalistes), j’ai de très bonnes expériences mais j’ai constaté que c’était des moments plus qu’une réelle culture. Comme si, au final, c’était une question d’individus plus que de métiers. Tout le monde se dit au service de l’autre mais c’est un discours de façade. Je trouve que c’est ce phénomène un peu hypocrite qui conduit notamment aux décisions idiotes et aux choix braziliens (des outils par exemple). C’est une maladie quasi-universelle dans les « grands » groupes qui accumulent les coûts inutiles.

    Au final, c’est un tout petit groupe d’individus ayant la responsabilité entière d’un projet (édito, tech, market,…) et soutenu par les dirigeants qui vont réussir. (Ce qui ne signifie nullement qu’ils n’ont pas d’objectifs ou de compte à rendre, bien au contraire.)

    En tout merci pour cet article.

    • Et merci à toi Benjamin pour ton commentaire, tu as une grosse expérience du sujet !

      D’accord avec toi pour le côté projet pilote (c’est d’ailleurs comme ça qu’on arrive à bouger des mastodontes, comme en témoigne l’expérience de FranceTv info). D’accord sur le reste aussi : prise de risque etc.

      Cependant, cela n’exclut pas le temps de l’écoute en amont et d’explication, accompagnement en aval. Comme disait Philippe le Bel : prendre avis de tous, mais décider vite et appliquer ferment ses décisions.

      Oui tu as raison, il y a un facteur humain non négligeable sur l’aspect collaboratif. parfois dans un même service, on ne se comprend pas mieux… Mais déjà, comprendre les contraintes de l’autre, c’est un bon moyen de mieux communiquer. c’est valable aussi en termes de com inter-culturelle, comme tu le sais 🙂

  • Pingback: Organisation : ce que les start-up enseignent aux groupes médias – Journ@lisme(s)

  • Merci pour ce compte-rendu.

    Les pouvoirs publics ont aussi un rôle à jouer pour permettre au médias d’innover. De très nombreuses aides de l’Etat à destination de la presse sont aujourd’hui utilisées pour maintenir des systèmes archaïques voire obsolètes (notamment sur la distribution) et mériteraient d’être fléchées vers des projets collaboratifs et innovants.

    Les collectivités locales – elles-mêmes éditrices de médias (portails d’info, journaux de ville, etc.) – ont aussi intérêt à soutenir le développement de l’info locale numérique pour assurer le dynamisme et la visibilité de leur territoire.

    Pascal Josèphe (IMCA) écrivait ceci il y a quelques mois dans les colonnes du Monde : « Pour l’instant, les passerelles entre univers numérique et médias sont trop étroites. Il n’y a pas une habitude de partenariats stratégiques entre grands acteurs qui permettrait de gagner du temps et de l’argent. Le redressement productif passe aussi par là. Il s’agit d’un enjeu économique, industriel et culturel, qui dépasse la qualité publique ou privée des opérateurs. C’est une vraie cause nationale. »
    http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/07/09/pascal-josephe-en-france-les-passerelles-entre-univers-numerique-et-medias-sont-trop-etroites_1730576_3246.html

    100% d’accord.

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