Il faut garder les commentaires, surtout les plus stupides !

 

Les commentaires pas si bêtes - Crédit deadstar via Flickr.com

Les commentaires pas si bêtes – Crédit deadstar via Flickr.com

Olivier Cimelière se demande si les commentaires, au fond, méritent encore intérêt, compte tenu du niveau global et du sabotage fréquent des trolls. Voici pourquoi je pense que oui.

Dans son excellent article, Olivier se demande si les commentaires ne sont pas plus nuisibles qu’utiles et pose la question de leur suppression, tout en plaidant surtout pour un élagage « ciblé ».

Inutile de s’étendre longtemps sur la qualité douteuse de la plupart des messages laissés sur les sites d’information. Pour avoir géré la rubrique actualité d’AOL quelques années, je sais combien certains articles sont des déversoirs de frustration, d’émotion brute, voire de haîne et de bêtise.

Un enfant a été agressé par un pédophile ? Il faut supprimer tous ces malades. Un récidiviste a récidivé ? Salauds de juges ! Mohamed Merah a commis d’atroces meurtres ? C’est la faute de l’Islam qu’il faut bouter hors de France et les arabes avec… On ne peut pas dire que la mesure et l’intelligence soient toujours au rendez-vous des commentaires laissés par les internautes.

Pire peut-être, hormis ces réactions émotionnelles disproportionnées et parfois violentes, il y a aussi les commentaires qui désinforment et propagent la rumeur. De ce point de vue, les trolls, ces commentateurs de mauvaise foi, tenaces et souvent agressifs, sont l’une des plaies du journalisme en ligne. Faux chiffres, exagérations, approximations… On a pu voir de magnifiques exemples lors du vote pour le traité constitutionnel de 2005, comme ceux qui prétendaient que le droit à l’avortement était remis en cause dans le texte. Rumeur fondée sur la non-mention explicite (point 10) du droit des femmes à disposer de leur corps, ce qui n’est pas du tout la même chose. Autre exemple avec les informations fantaisistes qui circulent sur blogs et forums à propos des journalistes, comme celle-ci :

« Les journalistes en service, victimes d’accidents du travail, de trajet ou atteints de maladie professionnelle contractée à l’occasion de leur travail, conservent pour tous les arrêts reconnus par la sécurité sociale comme directement liés à l’accident du travail ou à la maladie professionnelle, l’intégralité de leur rémunération dans la limite de 2 ans. Ils ont demandé de pousser à 4 ans. »

Même quand les réactions ne sont ni violentes, ni mensongères, on peut aussi parfois se de demander à quoi elles servent, tant elles sont faibles en information et surtout porteuse d’un état d’âme personnel, d’une blague plus ou moins vaseuse, d’une généralisation hâtive…

Toutes ces critiques sont vraies, pourtant je réitère l’intérêt global de ce fatras d’inepties.

L’UTOPIE DE LA COMMUNICATION UTILE

No comment - Crédit @rosengrant via Flickr.com

No comment – Crédit @rosengrant via Flickr.com

D’abord, pour répondre au troisième point, il faut préciser que dans une conversation « réelle », aussi sérieuse soit-elle, plus de 70% des échanges sont de la non-information. Les sociologues de l’école de Palo Alto ont prouvé l’importance de la communication non-verbale dans les échanges  humains. La majorité de nos interactions est en réalité de la relation et non du contenu en soi.

Les signes non-verbaux préservent, voire développent le lien à autrui pour tenter de le convaincre, de le séduire, ou tout au moins de négocier une position acceptable des deux bords.

Les signaux du corps émis par l’interlocuteur sont décodés instinctivement par le locuteur qui va adapter son discours en temps réel. « Froncement de sourcils » : il n’est pas d’accord ou n’a pas compris, « détournement du regard » : il s’ennuie ou est gêné par le sujet… Bateson, Goffman, Birdwhistell, Hall ont tous montré, dans leurs domaines respectifs, le rôle primordial de ces éléments de langage caché, plus importants que le propos lui-même.

Stuart Hall montre pour sa part, dans ses études de proxémique, combien les distances interpersonnelles sont importantes dans la communication. D’ailleurs, ces distances varient selon les cultures, ce qui peut être source de quiproquos. Un Grec (et globalement les personnes du sud de l’Europe) parlera beaucoup plus près de son interlocuteur qu’un Américain. Ce dernier pourra se sentir « agressé » dans sa sphère intime et aura tendance à reculer devant son vis-à-vis,  qui pourra prendre le mouvement de recul comme un refus de discuter.

Bref, la communication, ce n’est pas que des données froides, bien au contraire. Il faut que l’autre soit dans de bonnes dispositions pour écouter, et que le canal de communication soit prêt. Ce que le linguiste Jakobson appelle la fonction phatique du langage, dont l’exemple le plus connu est le « allo » destiné à vérifier de part et d’autre que le signal passe bien. Dans l’échange physique, ce « allo » est remplacé par « ça va bien ? », préalable à tout entretien mais dont l’objet n’est pas réellement de s’enquérir de la santé de son interlocuteur, mais juste d’établir une connexion.

Pourquoi faudrait-il que la discussion écrite échappe à ces rituels sociaux immémoriaux ? Cette « parole vide » dirait Freud, fait partie de la communication. Et si elle est vide d’informations, elle n’est pas vide de sens.

CAHIERS DE DOLEANCE MODERNES

Ces réflexions désabusées sur les élites, sur les riches, sur « le système qui nous cache tout et nous dit rien » sont porteuses de sens. En soi elles sont souvent infondées et ne tiennent pas compte de la complexité du monde : les contraintes juridiques, économiques mondiales, politiques… qui font que la solution préconisée est simpliste, quand elle n’est pas terriblement dangereuse.

Les commentaires disent aussi la frustration ressentie face à une société de plus en plus inégalitaire. Ils racontent la perception de « monsieur tout le monde » et son inquiétude devant la mondialisation, le chômage et la baisse (ou stagnation) de son pouvoir d’achat.

Ils donnent à voir les nouvelles formes d’expression d’une partie de la France, les problèmes scolaires d’une classe sociale qui fait une faute à chaque mot, les arguments d’une population qui cherche dans la xénophobie un exutoire à ses problèmes ou à ses angoisses…

Ils sont les cahiers de doléance modernes que Louis XVI eut peut-être été avisé de lire pour comprendre le niveau d’exaspération générale. Non, que nous soyons au même stade d’insurrection nationale qu’en ces temps de famine et de pauvreté extrêmes.

Mais ces défouloirs, précisément parce qu’ils ne sont pas contrôlés, révèlent mieux que tous les sondages d’opinion, ce que les moins instruits pensent et ne disent pas, car ils savent bien, au fond, que ce n’est pas joli, joli…

Les commentaires sont en quelque sorte le « ça » Freudien matérialisé, ils sont très utiles aux journalistes.

UN OUTIL PRECIEUX POUR LES JOURNALISTES

Imprécis, incorrects, ils permettent d’identifier ce qui n’a pas été bien saisi. C’est l’occasion de retisser un lien avec les lecteurs en apportant des éléments d’explication et d’argumentation aux lecteurs qui s’égarent.

Bien sûr, il ne s’agit pas de répondre à tout le monde et encore moins de se laisser piéger par les trolls qui veulent juste en découdre. Mais il faut prendre le temps de répondre aux faits erronés, afin que tous puissent en profiter. C’est dans le silence des commentaires que se développe la rumeur.  Répondre à un commentaire, au contraire, est souvent beaucoup plus efficace en termes de pédagogie que l’article lui-même.

Les commentaires méritent un effort particulier et sont l’un des moyens les plus puissants de recréer du lien. Ceux qui tiennent un blog le savent bien, mais les sites d’information ne donnent souvent pas assez de moyens à cette mission. Et pour cause : ce temps de travail n’est pas directement monétisable, car la fidélité d’une audience compte moins que le nombre de visiteurs uniques ou de pages vues sur un nouveau papier. Pourtant, il n’y a que dans ce lien retissé avec le lecteur que les journaux peuvent diminuer leur dépendance vis à vis de Google et Facebook.

UNE QUESTION DE COHESION SOCIALE

Cohésion sociale - Crédit @darkmatter via Flickr.com

Cohésion sociale – Crédit @darkmatter via Flickr.com

Tous doivent pouvoir s’exprimer, y compris les moins instruits. Il faut préserver ce sentiment qu’il existe des lieux publics où l’on peut dire tout haut, ce que l’on pense tout bas. Des lieux d’acceptation de la parole profane, de ceux qui n’ont pas lu Bourdieu et ne connaissent pas Keynes. Des endroits où ceux qui ne partagent pas nos avis, ni nos valeurs puissent s’exprimer, pour que l’on tente de raccrocher un peu les wagons. Ecouter quelqu’un ne signifie en rien que l’on acquiesce et il faut connaître les arguments de l’autre pour pouvoir débattre.

Je ne crois pas à la contamination des autres par le mauvais commentaire. Au pire y a-t-il clivage : c’est à dire que la violence d’un clash, pousse le lecteur à se positionner et cela renforce peut-être dans une certaines mesure la simplification. Il y a rarement des vérités univoques et simples.

Mais cette incitation au positionnement a pour mérite d’accroître l’engagement du lecteur vis à vis des problèmes évoqués. Il n’y a rien de pire que l’apathie et l’absence d’avis à l’égard des problèmes du monde. Du repli vers le divertissement, le jeu et de l’abandon de la chose publique, tendance hélas qui me semble hélas bien engagée chez les plus jeunes.

Enfin, philosophiquement, il est important de rester ouvert à la controverse et de ne pas se laisser aller à des consensus automatiques de son milieu. Il faut au contraire tâcher de se frotter aux idées différentes pour valider ou invalider ses opinions. Et il arrive quelquefois que le populaire soit le seul à remarquer que le roi est nu

Les commentaires, même les plus idiots ont une utilité sociale et plus encore pour les journalistes qui devraient en tenir compte davantage. Cela ne veut pas dire les mettre tous au même niveau. Rien n’empêche une mise en avant ou un système de récompenses qui encourage les meilleurs. C’est ce que nous avons tenté de faire sur Quoi.info, avec un certain succès. Mais la qualité se paie sur la quantité : le coût de la fidélisation à long terme.

Cyrille Frank

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3 comments

  • Le commentaire se dématérialise aussi: combien de billets sont commentés sur Twitter plutôt que sur le blog?

    • Bonjour Romain,
      Au fond le lieu importe peu, si ce n’est pour l’économie de la presse en ligne qui rate là une occasion de fidéliser son audience et de créer de la valeur de marque sur le long terme. L’important est que les échanges aient lieu, que la discussion s’engage surtout avec l’autre bord. Twitter reste quand même assez élitiste, bien que cela soit train de changer chez les plus jeunes qui l’utilisent comme du sms. Pour Facebook, c’est plus grave : la composition disparate de ses « amis » : potes, famille, collègues… neutralise la prise de position et fait que le fil FB s’apparente à une conversation lisse, édulcorée et anesthésiante.

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